lundi 14 mars 2022

Naissance et mort en Ukraine


  Mercredi dernier, le 9 mars, l’hôpital pédiatrique de Marioupol et sa maternité ont été bombardés. 
  Rien que cette phrase et on se dit, ça suffit, on n’en peut plus. Sauf que ça ne fait que vingt jours que la guerre en Ukraine a débuté et que les seuls qui ont le droit de dire qu’ils n’en peuvent plus, ce sont les Ukrainiens. 
  Nous, on ne peut pas. 
  Je vais faire une diversion, une déviation pour les anglophones, j’aime le mix de ces deux mots semblables et différents.   
  Il y a à ce propos de l’émotion que l’on aurait le droit d’exprimer ou pas, une ambiance particulièrement déplaisante qui consisterait à dire que, si l’on n’a rien dit pour la Syrie, on a donc juste le droit de se taire pour l’Ukraine. Ce raisonnement laisse sous-entendre que nous serions sélectifs dans nos émotions et par conséquent, racistes. 
  Le raccourci arrive à toute allure. 
  À tous ceux qui se sont permis de venir me le dire et à ceux qui le disent à tout va, je voudrais déjà leur répondre, mais qu’est-ce que vous en savez si je ne me suis pas indignée pour la Syrie ? Et je leur dis aussi qu’il n’y a malheureusement pas que la Syrie, mais que l’on peut y ajouter, le Rwanda, le Mali, l’Afghanistan, la Géorgie, la Biélorussie, le Yémen, l’Éthiopie et beaucoup d’autres guerres contemporaines, dont personne n’a rien à foutre. 
  Je n’ai pas parlé du Sri Lanka, car j’entends déjà : « Elle nous ramène encore le Sri Lanka sur le tapis ! » Oui, trente années d’une guerre qui n’a soucié personne, qui n’a pas soulevé l’indignation, une guerre que tout le monde a oubliée, pour ceux qui s’en sont inquiétés un jour. Je n’ai jamais imaginé reprocher ce désintérêt à qui que ce soit : c’était loin, tout le monde a oublié la violence de cette guerre qui a mis en place le procédé des attentats suicides avec ceintures d’explosifs, qui a bien fait école depuis. 
  Nous, nous étions concernés et parfois en plein dedans. 
  
  Je n’oublierai jamais le jour — c’était la nuit — où j’ai vu Simon sortir de la voiture et avancer face aux fusils mitrailleurs, les bras écartés et les mains ouvertes. Nous avions oublié l’heure du couvre-feu. Ce jour-là, j’ai eu la terreur de ma vie, j’ai manqué de courage, j’ai dit à Simon « Vas-y tout seul, j’ai trop peur… » 
  J’y repense souvent, j’ai honte de l’avoir laissé marcher seul face aux fusils. 
  
  Alors, cette solidarité envers l’Ukraine soumise à un contrôle, à une sorte de pass militant, elle m’exaspère. Personne n’a à contrôler notre zone d’émotion ni à la juger. 
  
  Sur les images de ce jour terrible du bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol, il y avait des personnes ensanglantées aux regards perdus, des enfants qui pleuraient et l’énorme cratère d’un missile.
  Il y a l’image d’une femme que l’on transporte sur une civière, elle est jeune, elle a la main posée sur le bas de son gros ventre. 
  Il y a l’image d’une femme en pyjama qui descend un escalier, un sac en plastique à la main, visage en sang, son gros ventre en avant. 
  Ces deux images, une fois que l’on a réussi à faire abstraction de l’horreur qui s’en dégage, ont en commun l’ambiance d’un quotidien cocasse qui me poursuit.
  Les pois du tissu rose vif sur lequel repose la jeune mère à l’agonie et les pois du pyjama de la jeune mère qui descend l’escalier de la maternité en ruines ont le parfum d’un Dysneyland indécent sur le champ de bataille d’une putain de guerre. 
  Aujourd’hui, nous savons que la jeune mère agonisante qui reposait sur le rideau à pois rose vif est morte. Son bébé qu’elle protégeait de sa main est mort lui aussi.  
  Aujourd’hui, nous savons que la jeune mère en pyjama à pois a accouché d’une petite fille. 
  Elle l’a appelée Veronika. 
  C’était invraisemblable. 
  Ça m’a rendue heureuse.

jeudi 10 mars 2022

Dans la boue d’un champ, une poussette rose

©Vadim Ghirda


  Les photos de guerre ont souvent cette qualité effrayante d’être belles. 
  Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, j’ai devant mes yeux les regards hagards de soldats américains sous le feu du Vietnam, le fusillé de Robert Capa, l’exécution d’un rebelle viet cong dans une rue de Saïgon, la petite fille fuyant les attaques au napalm, The falling man du 11 septembre, l’homme seul, debout face aux chars de la place Tiananmen, le drapeau russe hissé sur le Reichstag à Berlin, Allende sur les marches du palais de la Moneda et tant d’autres photos que dans les agences de presse, on appelle photos icônes. 
  Est-ce l’urgence de la photo en temps de guerre qui donne à l’image cette beauté effarante ? Est-ce notre lecture qui se laisse submerger par l’émotion et ne laisse plus place à aucune critique qui passerait pour indécente ?
  Et pourtant, elles sont belles et époustouflantes les photos que je regarde ces derniers jours. 
  Derrière les vitres embuées des trains en partance de Kiev, des visages d’enfant apparaissent nimbés d’innocence et d’interrogation. 
  Des vêtements drapés sur des épaules affaissées, des corps ramassés sur des sièges semblent sortir du tableau d’un maitre flamand. 
  Des mains qui se quittent et se rencontrent pour un dernier adieu plaqué sur la vitre d’un train bleu et jaune. 
  Dans la boue d’un champ, une poussette rose portée par des soldats casqués à l’avant-bras ceint d’un brassard jaune. Cette photo-ci hante mes nuits. C’est celle-ci qui est imprimée dans mon cerveau et qui me tourmente.
  Je ne vois pas l’enfant dans la poussette et je n’imagine pas qu’il y soit. La mère de l’enfant marche derrière, son bébé dans ses bras, serré contre elle. Elle suit la poussette rose et les soldats qui l’aident à franchir le champ boueux dans lequel la poussette ne peut plus rouler.
   Sur cette photo, je n’ai remarqué qu’une seule chose, le paquet de vêtements qui est coincé dans le panier métallique sous la poussette. C’est un sac transparent avec une fermeture à glissière comme nous en possédons tous pour ranger nos affaires, celles que l’on met de côté pour la saison suivante, celles que l’on conserve pour l’enfant suivant.
  Toutes les affaires du bébé sont dans ce sac, toute sa vie est là, exposée à notre regard dans un sac transparent. 
  J’ai imaginé sa maman enfournant la layette dans ce sac transparent et le plaçant dans le panier, là même où elle déposait le sac du goûter avec le biberon et les biscuits lorsqu’elle partait promener son bébé. 
  Cette image et son cortège d’images induites m’ont projetée dans une putain de douleur.
  Une douleur de mère. 


 


dimanche 27 février 2022

L'Ukraine et nous.

Lundi soir, lorsque nous avons vu Poutine signer l’acte de reconnaissance des deux territoires séparatistes du Donbass en Ukraine, je me suis dit que cette fois, c’en était fini de croire que ça pouvait s’arranger avec le mec au regard qui ne regarde pas, avec le mec qui reçoit ses interlocuteurs au bout d’une table d’un kilomètre de long. 
C’était le 21 février et c’est le 24, trois jours plus tard, le mercredi qu’on a bien compris que c’était acté et que la guerre était déclarée.
 J’ai entendu que le 24 février 2022 était devenu une date historique écrite. Je ne sais pas qui l’a dit, sans doute un historien ou un sociologue invité au micro de l’une des chaînes d’information que je laissais tourner en boucle. C’est le qualificatif « écrite » qui m’a interrogée, je l’ai immédiatement remarqué, presque comme un intrus. Nous avons l’habitude d’entendre que la date est historique, de le dire aussi à propos de n’importe quoi et sûrement de choses qui ne sont pas du tout historiques. L’expression est galvaudée et ne signifie plus grand chose, sauf que là, avec la notion de date historique écrite, ça voulait dire bien autre chose, ça voulait dire que le 24 février 2022 était une vraie date historique dramatique. 
Et même sans toute cette analyse des mots, les faits qui se sont déroulés sous nos yeux étaient là et nous ont plongés dans l’hébétude et l’effroi. 
 Je n’ai plus rien eu envie de poster sur les réseaux sociaux, je n’ai plus eu envie de communiquer, je n’ai plus eu envie de sourire, je n’ai plus eu envie que l’on me fasse rire. 
 J’ai appelé un ami, celui qui sait si bien labourer les sillons de son chagrin. J’ai toujours trouvé toujours plus de réconfort à entendre l’écho de ma propre douleur qu’à me faire consoler par des espoirs chimériques. Je lui ai dit ma frayeur à assister impuissante à l’horreur qui allait se dérouler sous nos yeux. Il m’a répondu que notre douleur était liée à notre impuissance, qu’il voudrait être là-bas même si ça ne changerait rien en réalité, que nous ne pouvions rien faire et que c’est ce qui nous rendait malades. Nous avons labouré ensemble les sillons de notre chagrin. 
 J’ai terminé la journée engluée dans mon impuissance, hantée par le fantôme d’Allende, sa dernière photo, celle d’un président casqué sur les marches du palais de la Moneda. 
 Le jour suivant qui n’a pas été un matin de 11 septembre, mais celui qui a annoncé l’espoir sous la forme de sanctions fortes à l’égard de Poutine, j’ai su que nous pourrions être solidaires de l’Ukraine en acceptant le prix à payer et que c’est ainsi que nous serions à leurs côtés. Il s'agissait de bien autre chose que de refiler de vieux vêtements usagés en se libérant la conscience.
 Si cette coalition fonctionne, si cette prise de conscience produit l’effet que nous espérons, il faudra en payer le prix qui est aussi celui de la liberté et de la démocratie. 
Il faudra s’en souvenir, car le coût sera sans commune mesure avec ce que subit aujourd’hui le peuple ukrainien et que nous pourrions nous aussi avoir à subir. 
C’est en acceptant de payer, la tête haute, le coût des sanctions à l’égard de la dictature de Poutine que nous sommes solidaires de l’Ukraine et que nous décidons de notre avenir.

jeudi 20 janvier 2022

Boomerang

 

Blueberry. Christophe Blain

  

  Pour exposer ses peintures, il faut en passer par toute une série de formalités que je supporte de moins en moins. Je passerai rapidement sur le fait qu’il faut payer pour être exposé alors que nous devrions toucher un droit de représentation. Ce sujet ouvre régulièrement la porte aux débats, on peut dire que c’est récurrent, que la colère des artistes s’exprime régulièrement, mais que ça n’a jamais rien changé, puisqu’à quelques rares exceptions près, il faut toujours payer pour accrocher ses œuvres. 

  J’ai maintenant appris à accepter sans rechigner l’étape du chèque à rédiger à l’ordre de l’organisation de l’événement. 

  Depuis le début de l’année, le COVID faisant moins peur, les appels à candidatures reviennent dans ma boîte. Ce week-end, j’ai eu le courage de postuler pour l’un de ces événements, salons, expositions ou biennales, de toute façon, ils me demandent la même chose. 

  Et c’est là que la machine infernale se met en marche et que je déraille. 

  Pour les premières lignes du règlement, en principe, ça va. On me demande d’envoyer une sélection de mes œuvres et j’obtempère sans discuter, même si je me demande chaque fois à quoi sert la plate-forme internet sur laquelle je mets toutes mes œuvres en ligne et pour laquelle je paie un abonnement. Ensuite arrivent les questions : est-ce que je veux faire une démo en public, est-ce que je veux proposer des stages ? Et parfois, ils n’ont pas peur de demander si je peux faire du gardiennage sur le lieu de l’expo. 

  À partir de ces questions, je reste le stylo en suspens au-dessus du formulaire. Je me demande comment et où je vais me loger, de combien va augmenter le poste des dépenses et si je peux prendre le risque de dépenser encore de l’argent. Et comme je ne sais pas ce que je dois faire, je fais ce qu’on appelle « une cote mal taillée », je mets des petites croix un peu au hasard sur le calendrier proposé par l’organisateur en espérant que je ferai des ventes pour financer toutes ces dépenses qui se profilent. 

  Et puis arrive le moment qui m’assomme définitivement, le dernier tiret des pièces à fournir qui précise : « Merci de nous faire parvenir un texte en français présentant votre œuvre, votre façon de peindre et ce qui vous tient à cœur en 1500 signes maximum. »

  C’est le coup de grâce, « ma façon de peindre » ou « dire ce qui me tient à cœur » c’est le moment où je ne sais plus si j’ai envie de pleurer ou de hurler. Ou les deux ensemble. 

  Et c’est ce qui est arrivé dimanche dernier, j’étais arrivée à surmonter psychologiquement toutes les premières étapes, mais, quand l’histoire du texte de présentation avec le truc « qui me tient à cœur » est arrivée j’ai hurlé :

  « Mais je n’ai rien à écrire sur ma peinture, il n’y a pas de littérature à faire, il y a juste à la regarder ma peinture pour savoir ce qui me tient à cœur ! » 

  Et j’ai jeté le dossier de candidature dans ma corbeille, à mes pieds, sous le bureau.  

  J’avais tout oublié jusqu’à ce mardi où, en me levant j’allume la radio calée sur France Inter et j’entends Augustin Trapenard, qui discute avec Christophe Blain le talentueux auteur de bandes dessinées qui a ressuscité Blueberry. À mes yeux, c’est un acte qui le place au rang de dieu de la bande dessinée. 

  « Là, c’est un texte que vous avez écrit ce matin qui est un texte sur l’art de raconter des histoires, vous qui êtes, on le rappelle auteur, donc scénariste également. Ce texte j’aimerais que vous nous le lisiez, lui dit Augustin Trappenard.

  — Monsieur, vous m’avez demandé d’écrire un texte court concernant éventuellement mon humeur, ma préoccupation du moment. Un genre de chronique que je vais devoir lire à ce micro. En somme, vous me demandez de faire quelque chose qui ressemble à votre métier. En conséquence de quoi, je vous demanderai à mon tour de vouloir bien me faire un dessin. Alors, tenez, voilà un crayon, un carnet. Allez-y, il vous reste une minute trente », lui a répondu Christophe Blain. 

  J’ai hurlé, de rire cette fois, en retenant ma tartine beurrée sur laquelle je venais d’étaler une bonne couche de confiture de mûres. 

  Je me suis laissé aller à un fou rire dans lequel j’ai libéré toutes mes colères 

  Je n’étais plus seule. 

Sources : France Inter.Boomerang. Augustin Trapenard Christophe blain. Mardi 18 janvier 2022


 


lundi 17 janvier 2022

L'éditeur


 J’avais oublié. Je ne savais plus que c’était possible. 

Depuis la fin de l’année, j’ai fini mon roman et je suis repartie à la chasse, la chasse à l’éditeur. C’est le moment épouvantable de l’écriture où je sais que j’en ai fini avec les après-midi de bonheur et d’émotion à taper sur le clavier et avant même  d’avoir terminé, je suis déjà angoissée à l’idée de me rapprocher de la dernière ligne parce que je sais que j’entame la vraie galère, celle que je déteste. 

Je sais qu’il y a des chances que j’aie écrit pour rien, pour personne ou presque. 

C’est comme cela parce que je n’ai pas d’éditeur, je n’ai trouvé personne pour défendre ce que j’écris et je dois le défendre (et souvent aussi me défendre) seule. Cette dernière assertion est en partie fausse puisque l’hiver dernier, une maison d’édition suisse voulait éditer «?Titania?» et que j’ai eu le culot inconscient de refuser. La directrice avait énormément insisté et j’avais énormément résisté, car il fallait que «Titania» soit publié en même temps qu’une actualité qui s’annonçait. Ce jour-là j’ai décliné un contrat d’édition et j’ai raccroché le téléphone en me disant que je venais de faire une connerie. Je ne me suis pas laissé le temps de trop y réfléchir et de trop me faire de mal, je me suis répété à l’envi que la publication de «?Titania?» était un acte militant et que je devais faire passer le militantisme avant mes velléités d’écrivain. 

J’ai fait le choix de l’autoédition en contournant auparavant tous les escrocs et les charlatans des fausses maisons d’édition, ceux qui vous répondent dans les quinze jours qui suivent l’envoi de votre manuscrit en vous faisant croire que vous êtes le prochain prix Nobel et qui vous éditent à condition que vous leur fassiez un gros virement et vous engagiez à remplir votre garage des exemplaires achetés à prix d’ami, il s’entend. 

C’est comme cela que «Titania, histoire d’un baby business», est sorti modestement, mais honnêtement en autoédition chez Atramenta. Je savais qu’Atramenta faisait parfaitement son job et surtout était bien distribué par Hachette et présent sur toutes les bases de données. Je savais aussi que je ne bénéficierais d’aucune promotion, d’aucune mise en avant et même pire puisque j’ai eu droit à un appel au boycott, les réseaux sociaux toujours aussi bienveillants ont fait passer le message de ne pas lire mon livre. Ceux qui faisaient passer ce message n’avaient aucune notion de la com, car d’une certaine manière, ils m’ont fait de la promotion en m’injuriant. Mon acte militant et sacrificiel étant accompli, j’ai continué d’écrire, une fiction cette fois et à l’automne 2021, je me suis retrouvée exactement dans la même situation. Un peu plus armée toutefois, puisque j’avais bien en tête tous les noms des fausses maisons d’édition et que j’avais encore plus conscience que toucher une vraie maison d’édition à compte d’éditeur relevait d’un exploit équivalent à celui de gagner le gros lot du loto. Pensée qui me déprimait d’autant plus que je ne joue pas au loto. 

Je suis repartie dans la chasse à l’éditeur, j’ai enfilé mon armure de courage et j’ai repassé mes après-midi sur mon Mac à envoyer le manuscrit du «Silence immobile d’une rencontre» en respectant scrupuleusement les règles imposées par chaque maison, les interlignes, les synopsis ou pas, les résumés ou pas, le premier chapitre ou la totalité, la présentation de l’auteur et son parcours ou rien que le manuscrit sec. 

J’ai essayé de demander de l’aide autour de moi, mais j’ai compris que lorsque je demandais de l’aide, c’était indécent et ça me rappelait que j’étais seule. J’ai vite oublié. 

Dimanche de la semaine dernière, il y a donc huit jours, alors que je finissais un après-midi de cette corvée, je vois arriver dans le coin droit de l’écran de mon Mac la notification d’un mail provenant d’un éditeur que j’avais contacté en début de journée et je me dis, zut – je n’ai pas dit zut, j’ai dit pire –, mon mail me revient, l’adresse ne devait pas être bonne. Je suis tout de même allée ouvrir ledit mail en râlant encore et là, j’ai découvert qu’il avait bien reçu mon manuscrit et qu’en plus il allait le lire et que surtout il voulait que je lui envoie le manuscrit de «Titania». Alors, évidemment je lui ai envoyé, surtout qu’il me disait qu’il avait envie de le défendre. 

Je suis retournée sur Internet et j’ai vérifié au moins dix fois de suite et par des sources différentes que c’était un vrai éditeur et pas un flatteur qui allait remplir mon garage de livres que je ne vendrais jamais. C’était un vrai éditeur, un gros éditeur. C’est l’éditeur du «Tatoueur d’Auschwitz» de «L’horloger de Dachau», du livre de Romain Grosjean entre autres et de plusieurs best-sellers. 

J’ai passé le début de la semaine à me demander si c’était une blague. 

Jeudi, le directeur de la maison d’édition m’a appelée, il m’a parlé longuement de Titania et de sa conviction de vouloir le faire entrer dans sa maison. Il m’a expliqué ce qu’était un contrat d’édition et un contrat audiovisuel (au cas où, j’ai aussi le droit d’y penser) et il a terminé en me disant cette phrase incroyable : Tout ce que je viens de vous dire n'est qu'un engagement oral, mais a pour moi valeur d’engagement. Si cela ne se fait pas, c’est parce que c’est vous, qui aurez dit non. Pour moi, c’est oui, je m’engage. 

Alors, cette fois j’ai dit oui. 

J’ai raccroché dans un état de bonheur incroyable, je suis descendue voir Jno et je lui ai dit : je viens de parler pendant une demi-heure au téléphone avec un inconnu qui était gentil, qui ne m’a pas agressée, qui n’a pas cherché à me coincer ou à m’accuser, qui ne s’est pas méfié de moi, qui n’a pas été intrusif. Il m’a juste parlé de mes manuscrits, de mon écriture et de l’émotion qu’il avait eue à me lire. Je crois que ça fait plus de trois ans que cela ne m’était pas arrivé?! 

Jno m’a demandé si j’allais signer et je lui ai répondu que oui, je n’allais pas dire non une deuxième fois, j’allais signer, mais que ce n’était pas cela qui pour l’instant me faisait flotter dans un nuage de bien-être. Je retrouvais ce que j’avais oublié parce que cela ne m’arrive plus depuis si longtemps de pouvoir parler sans ressentir de l’agressivité et de la méfiance. J’avais oublié que l’on pouvait me demander si tout me convenait et si j’avais des questions. 

Je ne savais pas qu’on pouvait me proposer de l’argent pour écrire, me faire un «?à valoir?» sur les ventes de mon livre. 

Je ne savais pas qu’on pouvait me conseiller. 

Je ne savais pas qu’on pouvait miser sur moi et sur mon écriture. 

J’ai compris qu’il me redisait ce que Lionel Duroy m’avait déjà dit, que j’étais écrivain.   

Cette semaine, j’ai posé ma signature au bas d’un contrat d’édition. 

J’avais oublié que l’on pouvait ne pas se méfier de moi et me parler gentiment. 

J’avais oublié que l’on pouvait croire en moi. 


dimanche 19 décembre 2021

C'était juste un tweet

 


Ce jeudi 16 décembre en fin de matinée, nous avons appris par un tweet de la MAI (Mission de l’Adoption Internationale) qu’une mission de travail allait être mise en place au premier trimestre 2022 sur les adoptions illicites à l’étranger.
Un tweet de quelques mots et un enregistrement de 45 secondes.

Il est nécessaire de remettre dans le contexte cet enregistrement issu du débat public au sénat de la loi sur la protection de l’enfance. (Protection des enfants, procédure accélérée).

Madame Michèle Meunier demande un rapport sur la pénurie des familles d’accueil et désire alerter sur le déficit d’attractivité du métier d’assistant familial, Adrien Taquet lui répond par un avis défavorable en lui disant que la DRESS mène une grande enquête et que les résultats seront publiés fin 2021, début 2022. Madame Michèle Meunier lui répond : 

— Très bien. 

Et c’est là que tout devient incroyable, Adrien Taquet reprend la parole et dit : 

— Je pensais que vous alliez défendre un amendement sur l’accès

aux origines…….

Madame Michèle Meunier répond :

— Article 45 !

Adrien Taquet continue comme suit : 

— Sachez que sur les adoptions illicites à l’étranger, nous mettrons en place, avec les ministères de la Justice et des Affaires étrangères, une mission de travail au premier trimestre 2022, sur le modèle de ce qui avait été fait pour les enfants de la Creuse, afin d’apporter des réponses à ces enfants devenus grands désormais »

C’est par l’enregistrement de cet échange ubuesque que nous avons appris la mise en place d’une enquête sous la forme d’une mission ministérielle sur les adoptions illicites.
Que s’est-il passé pour qu’Adrien Taquet aborde soudain le problème des adoptions illicites qu’il avait soigneusement contourné lors des débats sur le projet de loi sur l’adoption les 20 et 21 octobre dernier au sénat?
C’était comme s’il se tapait le front de la main en disant : «Mince ! J’oublie toujours de vous en parler, mais là, pendant que j’y pense, il faut que je vous dise, au fait, pour les adoptions illicites, on va faire quelque chose ! »
Plus je me le répète, et plus je me dis qu’on a de la chance qu’il y ait soudain repensé.

Vous imaginez qu’il soit ressorti de la séance et qu’en arrivant chez lui, soudain en se brossant les dents avant de se mettre en pyjama, il se doit dit : "Et merdouille de merdouille, ça m’est encore sorti de la tête pour l’enquête sur les adoptions illégales !!! “
Plus je regarde le tweet et plus je me dis qu’on l’a échappé belle. On a vraiment eu du bol que ça lui soit subitement revenu hier soir .
Je me demande vraiment ce qui a pu se passer pour que ça lui revienne à ce moment-là, le moment où tout le monde dort et où même en imaginant qu’on ne dorme pas, on est plutôt devant une série Netflix que devant la retransmission d’un débat public au sénat.
J’ai regardé le tweet plusieurs fois pour être certaine, pour me persuader que malgré une réponse qui ne répondait pas à la question et qui arrivait hors contexte, c’était bien la réponse que nous attendions depuis trois ans, mais qu’elle arrivait très discrètement sans se faire remarquer, juste un petit tweet, un cui-cui. 

Et après, j’ai pleuré.
Je n’ai fait que sangloter durant toute la journée et une partie de la nuit.
J’ai immédiatement compris que cette première victoire avait un goût amer.
Je n’avais jamais envisagé quelle serait ma réaction le jour où j’apprendrais qu’enfin ‘ils’ ouvraient une enquête, mais je crois que dans le fond j’étais certaine que je serais heureuse alors que jeudi, c’était exactement le contraire, tout le malheur du monde m’est tombé sur les épaules. 

La nausée de ces vies foutues que jamais rien ne pourra réparer.
L’image d’un fléau.
Nos vies sacrifiées.
Il n’y avait rien à fêter, car il n’y aura plus jamais de fêtes. 

J’ai tellement pleuré que Jno est venu me dire : 
 — Ne me laisse pas tomber maintenant.
Je lui ai dit qu’il n’y aurait jamais de victoire, seulement un espoir de reconnaissance.
Je lui ai dit :
— Crois-tu que les Arméniens ont fait la fête et lancé des cotillons le jour où la France a reconnu le génocide de leur peuple ? ‘ 
Après, je me suis souvenue avec horreur qu’entre le jour où l’ONU avait reconnu le génocide arménien ça avait encore pris seize ans pour que la France vote la loi et ça ne m’a pas calmée. 

Combien de temps encore pour pouvoir enfin entendre des excuses ?
Combien de réponses hors contexte ?
Combien de ‘Bon sang, j’allais oublier de vous dire!’ ?
Combien de sacrifices encore dans nos vies bousillées ?
Combien de tweets ?


mercredi 15 décembre 2021

Aurélien




  

  Aurélien est venu nous voir. 

  Il m’avait annoncé son intention de venir nous voir l’année dernière et puis je n’avais plus eu de nouvelles. Je ne lui avais rien demandé, j’avais attendu qu’il revienne vers moi.   

  Aurélien, c’est une histoire de petits bracelets que j’ai écrite dans un livre et que j’ai reprise dans un roman, mais c’est bien plus qu’une histoire de petits bracelets, c’est l’histoire d’un frère et d’une sœur volés à leurs parents dans la campagne sri lankaise, c’est l’histoire d’un trafic immonde qui nourrissait l’adoption internationale sous couvert de bonnes intentions et sous couvert d’autres intentions bien moins louables et bien plus criminelles. 

  Aurélien ne s’appelle pas Aurélien. 

  Il ne s’appelle Aurélien que dans mon livre puisque j’ai anonymisé tous les personnages qui vivent en France, mais que j’ai nommé les crapules et les criminels sri lankais qui ne méritent pas d’être protégés, même morts et surtout s’ils sont encore vivants pour les rares qui le sont encore. 

  Au moment où j’écrivais le passage sur Aurélien et les petits bracelets, je lui avais mis un message pour lui demander quel nom il aimerait porter dans mon livre — je réalise que c’est le seul auquel j’ai demandé de choisir son pseudonyme —, il m’avait dit qu’il allait réfléchir. 

  Là encore, il n’avait pas donné suite. 

  J’avais alors pris la décision de le baptiser Aurélien, ce prénom à l’allure impériale et romaine lui allait bien. Louis Aragon n’était pas loin non plus. C’est ce que j’avais décidé sans jamais avoir rencontré Aurélien, mais il y avait dans ce choix des concordances qui me convenaient. 

  Il y a quelques mois, Aurélien est revenu m’envoyer des messages. Lors de ces échanges, je lui ai appris que, dans mon livre, il s’appelait Aurélien et cela a semblé lui convenir. J’étais tout de même inquiète à l’idée qu’il déteste ce prénom, mais il n’a rien objecté. Je me suis sentie rassurée tout en repoussant l’idée qu’il était peut-être extrêmement poli en ne commentant pas mon choix. 

  Et puis, il m’a dit qu’il allait venir nous voir, cette fois-ci, il était décidé. 

  C’était au début de ce mois. 

  Aurélien était devant notre porte, souriant. Un beau garçon.

  Nous avons passé la journée ensemble à l’écouter se raconter, nous raconter tout ce qu’il analysait sans cesse avec justesse et délicatesse. Il parlait sans frein, librement comme si nous étions amis et que des années de confiance nous assuraient de nous comprendre. Ce n’était pourtant que quelques heures qui ont fonctionné en années. 

  Il a regardé l’heure et nous a dit qu’il devait partir. 

  Il s’est levé pour aller reprendre son manteau et c’est à ce moment-là que les consignes sanitaires en vigueur m’ont sauvée d’un moment que je n’aurais pas su contrôler si je ne m’étais pas rappelé qu’il ne fallait surtout pas s’embrasser ni se prendre et se serrer dans les bras. 

  Les gestes barrières m’ont permis de rester à distance de mon émotion et de lui envoyer ma tendresse du bout des doigts.