mercredi 30 septembre 2026

OCTOBRE ROSE

 



OCTOBRE ROSE


Demain, nous serons en octobre. 

Le mois que je déteste depuis qu’ils (je ne sais qui sont ces « ils »), ont inventé qu’il devait être rose. 


Octobre rose, c’est ce qu’ils ont trouvé pour parler du cancer du sein. 

Ils accrochent des parapluies en voute rose au-dessus des rues, ils gonflent des ballons roses, ils courent avec des teeshirts roses, ils accrochent des affiches roses, ils offrent des roses au marché, ils illuminent des monuments en rose. 

Pour établir cette liste qui est loin d’être exhaustive, j’ai eu recours à l’IA. Je le dis puisque je l’ai fait et que j’utilise l’IA pour mes recherches. Pas pour écrire à ma place. 


Et puis, il y a le fameux ruban rose. Celui que tous les politiques vont arborer au revers de leur veste. Cette année, je présume, que pas un candidat à la présidentielle ne s’y dérobera. Chacun le fera parce qu’il faut le faire, faut montrer qu’on fait quelque chose pour le cancer du sein. 

Mais, se coller un ruban au col de la veste, vous réalisez bien que ça ne sert absolument à rien ? 

Vous me dites que si ! 

Vous me dites que ça sert à rappeler aux femmes qu’elles doivent aller se faire dépister… 

Vous pensez que si on se fait dépister, on va forcément guérir. Ce n’est  malheureusement pas vrai pour toutes les femmes, on meurt d’un cancer du sein et c’est la première cause de mortalité par cancer chez la femme. 

Vous pensez que si on se fait dépister, on est forcément dépistée. Ce n’est pas vrai non plus. 


Il y a plus de vingt-cinq ans, on me disait que je n’avais rien et c’est moi qui ai insisté en allant consulter au plus haut niveau et là, j’avais bien un cancer. 

Il y a un an, on m’a dit que je n’avais rien et c’est moi qui ai insisté pour qu’on m’enlève mes deux seins. Et j’avais bien une récidive de cancer. 


Je redoute ce mois d’octobre, qui n’a rien de rose, qui n’est pas une célébration joyeuse comme vont nous le présenter les médias et les politiques en campagne. 


Je ne porterai pas de ruban rose au revers de ma veste, le vide que je porte désormais vaut tous les rubans du monde.  



lundi 28 septembre 2026

L’IA EST LE SEXTOY DE LA LITTÉRATURE

 


L’IA EST LE SEXTOY DE LA LITTÉRATURE


Il va falloir admettre qu’il y a deux sortes de romans, ceux qui ont été écrits par l’IA, une machine et ceux qui ont été écrits par des humains, des hommes et des femmes. 


La première catégorie de romans est celle qui répond à une demande spécifique pour laquelle la machine a été programmée. Elle peut produire un roman pour jeunes adultes, un roman feel good ou dark romance et ce qui marche encore mieux, un roman de développement personnel. Le lecteur n’est jamais déçu, le produit qu’il a acheté est conforme à son désir. La plupart du temps, ces ouvrages sont faciles à lire et procurent du plaisir. Ils ont été conçus pour cela. On les appelle des page-turner, des livres de vacances, des livres sans structures de phrases complexes qui ne prennent pas la tête. Moi, je les appelle des livres d’hôpital, parce que ce sont des textes qui me donnent du bonheur lorsque mon cerveau n’a plus de carburant pour des lectures plus complexes. 


La deuxième catégorie de romans, ce sont ceux qui ont été écrits par des humains qui n’ont pas été programmés, des femmes et des hommes qui écrivent ce qu’ils ont envie d’écrire sans aucune injonction. La plupart du temps, ce sont des lectures plus difficiles. Je dis qu’il faut les mériter et c’est ce qui me plait. Cette petite bagarre délicieuse des premières pages où l’auteur ne tient pas son lecteur par la main et lui dit : c’est à toi de trouver le fil et d’accéder au plaisir. On s’y retrouve forcément un peu seul, mais on sent qu’on doit persister parce qu’on devine que dans les pages suivantes, il y a un bonheur incomparable à atteindre. 


Il y a aussi deux manières d’accéder au plaisir. 

Avec un sextoy ou avec un humain. 


Le sextoy répond à une demande spécifique pour laquelle il a été programmé. Et au même rythme que l’IA, le sextoy a fait des progrès incroyables en peu de temps. Nous sommes passés d’un objet rebutant et obscène et sans doute peu performant (je n’ai jamais testé les performances des masseurs de joues qui étaient vendus sur le catalogue de La Redoute), à des merveilles technologiques faciles à utiliser et qui procurent du plaisir. C’est programmé pour être efficace et rapide, ça marche à tous les coups sans effort. Quand on est fatigué, qu’on manque de carburant, c’est comme les feelgoods. Rapide et efficace. 


L’acte sexuel avec un humain est plus complexe dans le sens où le plaisir n’est jamais garanti. Comme pour la vraie littérature, il faut se bagarrer un peu et sentir qu’on doit persister parce qu’il y a un bonheur incomparable à atteindre. 

Avec un humain, il y a des bras, un souffle, une respiration, des mots et des erreurs qui rendent l’humain, humain. Il y a aussi des pages qui ne s’ouvrent pas immédiatement et qui donnent envie de trouver le fil. 


Avec l’IA et un sextoy, ça fonctionne à la perfection, mais sans les bras, sans le souffle, sans la respiration, sans l’émotion. Ça fonctionne comme une machine, sans âme. On l’utilise, on prend du plaisir et on le range. C’est sans souvenir.

Une machine, ça dépanne et c’est parfois bien.

L’humain c’est mieux tout le temps. 


mardi 8 septembre 2026

LE SAVON COLLÉ

 


LE SAVON COLLÉ

Je ressens toujours une satisfaction à réaliser et à réussir l’opération qui consiste à coller le reste du pain de savon sur le pain neuf. 

Quand il ne reste plus entre les doigts qu’une fine lamelle que l’on peine à faire tourner d’une paume à l’autre, je décide qu’il faut coller. 

Ma technique est simple, il suffit de laisser tremper un quart d’heure durant, le petit bout raplapla et ensuite de l’appliquer fermement sur le savon neuf. Cela fonctionne à la perfection si le savon neuf possède sur sa face une inscription emboutie. Pour faire simple, le reste de savon ramolli va venir parfaitement s’encastrer sur l’inscription « Pur savon de Marseille » inscrite en relief, ou en creux sur son frère siamois en devenir. 

Je réalise cette manipulation deux fois, chaque mois et demi, une fois à la cuisine et une fois à la salle de bain. Et invariablement, la même satisfaction m’envahit, au point d’appeler Simon et de lui faire admirer mon collage. 

Habituellement, il se contente de hocher la tête et de me demander s’il faut prévoir de mettre « savon » sur la liste de course ou s’il y a encore de la réserve dans le placard, mais hier, il s’est attardé à regarder le savon, ce qui a produit chez moi un regain de satisfaction au point de lui demander s’il ne me trouvait pas exceptionnellement performante dans cette pratique et j’ai dit : « Je tiens ça de mon père, il m’avait enseigné très jeune comment coller le vieux savon sur le neuf pour que ça tienne au premier coup. » Simon restait silencieux, alors j’ai cru bon d’ajouter : « Tu te rends compte de l’éducation que j’ai eue ! Coller du savon et aller à la messe. » Simon était toujours mutique et je me suis demandé ce qu’il allait me sortir. En plusieurs décennies, j’ai pris l’habitude de ses réponses philosophiques désarmantes ou de ses sorties désopilantes. 

Quand j’avais quinze ans, je n’osais rien objecter, même si je ne comprenais pas toujours ses intentions, j’avais trop peur qu’il se tire. Simon, c’était mon sauveur. Alors, s’il me disait qu’il fallait boire le solide et manger le liquide, un truc dans le genre qui lui venait d’un gourou de l’époque, je ne le contrariais pas même s’il m’affirmait que le gourou en question arrivait à boire du riz cru, puisqu’il ne me cherchait pas à me faire pratiquer cette doctrine. Il a aussi essayé de me convaincre que je devais marcher en prenant appui sur le côté externe de la semelle de mes chaussures. Là aussi, j’ai écouté sans le faire, j’étais lycéenne et mon objectif était de me fondre dans la masse. J’étais suffisamment différente sans rien faire. Et il y a eu le jour où j’ai échappé de justesse à une énucléation. Simon avait décidé de pratiquer sur moi ce qu’il appelait « une flèche apollonienne ». Cela consistait à ouvrir mes chakras ou mon troisième œil, je ne sais plus. Je le vois encore au-dessus de moi, courbé en avant, son pouce posé entre mes deux yeux et appuyant de toutes ses forces. Et il est arrivé ce qui était prévisible, son pouce a glissé et s’est enfoncé dans l’un de mes yeux. Je ne me rappelle plus lequel des deux. J’ai hurlé et il a dit, pardon, pardon… Je ne sais pas par quel miracle (parfois, il y en a), je n’ai pas perdu mon œil. 

C’est à cause de ces expériences curieuses et risquées que je me méfie toujours des silences de Simon, je me dis : « Qu’est-ce qu’il va avoir inventé ? Un truc drôle ou un truc hyper dangereux ? » Et hier matin, pour le savon, j’attends ce qu’il va me répondre, il regarde toujours le savon collé avec une grande intensité, et après cette réflexion qui a duré un temps infini, lève son regard vers moi : 

« Chez nous, on ne collait pas le savon.

— Mais vous faisiez comment avec le petit bout qui reste à la fin, vous le jetiez ? 

— Chez nous, je crois qu’on ne se lavait pas les mains. »

VINCENT

 

VINCENT
La première fois, c’était le 16 avril 2025. Je viens de vérifier la date sur Messenger. Tu avais trouvé mon nom en faisant des recherches sur l’adoption internationale. Tu m’avais dit : « C’est pas bien difficile, vous êtes facilement repérable ! », nous avions un peu échangé et nous avions convenu de nous appeler au téléphone, que ce serait plus simple. On s’était dit à bientôt, et tu avais conclu par cette phrase : 

« Votre aide me serait précieuse, mais, quelles que soient vos possibilités, merci d’avoir permis la mise en lumière de nos vies. » 

Je n’oublierai jamais que tu avais commencé par nous remercier alors que nous n’avions encore rien fait. 


Nous nous sommes parlé au téléphone quelques jours plus tard, une très longue conversation à laquelle tu avais dû mettre fin en t’en excusant : « Je n’avais pas prévu que nous discutions si longtemps, je m’excuse, je dois partir à un rendez-vous » et tu avais ajouté : « Je n’avais prévu qu’un quart d’heure, car je ne pensais pas que vous seriez si sympathique. » Ta spontanéité nous avait fait rire, nous n’avions pas osé te demander quelle image tu avais projetée sur nous avant de nous téléphoner. 

Dans les semaines et mois qui avaient suivi, nous t’avions aidé comme nous le faisons pour toutes les personnes adoptées qui viennent nous solliciter. De la même manière, à la seule différence qu’avec toi, nous avions rapidement fait un appel vidéo. J’ai le souvenir précis de la chemise blanche que tu portais, de tes cheveux longs et de ton regard. Je t’ai immédiatement vu différent. Je t’ai dit : 

« Tu as un physique à faire du cinéma, tu es beau et tu as un truc particulier. » 


En quelques semaines, tu ne m’appelais plus, madame et nous étions passés du vouvoiement au tutoiement. Tu t’intéressais à ce que je faisais et tu avais fini par me convaincre que Chat GPT pouvait me fournir en quelques minutes des informations et de la documentation pour écrire mes romans. Tu m’as appris comment gagner du temps dans mes recherches pour mon travail d’écriture. Je pense toujours à toi en souriant quand j’ouvre Chat GPT. J’ai oublié mes réticences grâce à ta patience et je crois que je ne t’en ai jamais remercié. Alors, merci ! 

Tu étais sensible au combat que nous menions et tu voulais t’engager à nos côtés. Je t’avais dit que je n’avais plus d’espoir, que depuis la dissolution de juin 2024, plus aucun politique ne se sentait concerné, mais soudain, tu nous remotivais. Tu avais expliqué à Jean-Noël, comment on pouvait relier des informations entre elles avec Obsidian.  Tu voulais écrire un livre avec toutes les informations que tu avais déjà collectées et classées et que tu nous avais communiquées. Jean-Noël t’avait envoyé son rapport, on se disait qu’en travaillant avec toi, avec ta formation de chercheur, nous pourrions aller plus loin. On espérait encore tellement et c’était il y a à peine plus d’un an…

Je ne sais pas si tu te doutais qu’en étant venu nous solliciter pour que nous t’aidions, c’est toi qui nous redonnais espoir. 

Tu voulais retourner à Sri Lanka, tu venais de trouver une piste et tu semblais certain d’avoir tiré le fil qui allait te permettre de retrouver ta famille de là-bas. 

Tu es parti pour Sri Lanka. 

Tu m’as envoyé des photos qui sont toujours dans mon téléphone. Tu avais l’air heureux et tu me l’écrivais.  


Je viens de vérifier que ton dernier message date du 25 août, presque un an jour pour jour. 

Ensuite, je n’ai plus eu de nouvelles de toi que par une amie commune. 

Je ne suis pas restée insensible à ton silence, j’ai simplement respecté la règle que j’ai fixée dans ce travail de l’ombre que nous faisons. Nous ne sollicitons jamais, nous attendons. 


Et nous t’avons attendu, Vincent. 

Jusqu’à ce que vendredi, à l’heure où nous étions presque déjà le lendemain, nous lisions le message de ta grande sœur qui nous disait que son petit frère Vincent était définitivement parti. 


Bonne route, Vincent. 

Tu étais attachant et tu nous laisses un peu seuls…

Seuls, mais riches de ce que tu nous as appris. Pas que le classement des notes reliées en elles avec Obsidian ou les prompts de Chat GPT. 

Tu es venu nous apprendre bien plus : l’intelligence mise au service de la gentillesse, de la délicatesse et de la sensibilité. 

Une jolie mélodie écrite par le musicien que tu étais. 

Merci Vincent.