LE COUP D’ŒIL DE VÉRIFICATION
Je contemple la barre sur laquelle sont suspendues mes robes.
Je possède énormément de robes que j’ai pour la majorité d’entre elles cousues en reproduisant à l’infini des modèles que j’aimais, des robes que j’avais achetées et dont je m’inspirais. Le luxe du sur-mesure.
Aujourd’hui, il n’y en a plus que quelques-unes qui vont échapper au tri impitoyable que je dois faire, un tri sans affect parce que je le désire efficace.
Seule dans la chambre, je procède à l’essayage, je vérifie dans le miroir et soit je pose la robe directement sur la chaise qui va recueillir les réformées, soit je décide d’aller voir Simon dans son bureau pour lui demander de valider la réforme ou de prolonger la décision en nous donnant du temps. J’écris « nous », car je suis parfois incapable de prononcer le verdict, je m’apitoie sur la robe en palpant le tissu me souvenant du plaisir que j’avais pris à le tailler, à le coudre, et à faire des essayages qui n’avaient rien à voir avec ceux que je fais aujourd’hui. Alors j’insiste et je l’essaye une deuxième fois, tourne devant le miroir, puis renonce, face à l’image renvoyée. Je ne vais pas demander à Simon, c’est trop moche, je ressens une honte.
Je me souviens de ce que l’on me répète depuis trois mois : « il y a beaucoup de femmes qui n’ont pas de poitrine ou des poitrines minuscules », et neuf fois sur dix, on me cite Jane Birkin. Eh bien déjà, il n’y en a pas tant que ça, moi, je ne croise que des femmes qui ont de la poitrine, qui ont des seins moulés dans leur robe. Et ensuite, ne plus avoir de seins n’a rien à voir avec une petite poitrine et encore moins avec Jane Birkin, dont je n’ai pas la morphologie. Cela n’a rien à voir parce qu’après une ablation totale des seins, on n’en a plus du tout ! On a même une poitrine en creux alors que tout ce qui est situé sous l’absence des seins semble dix fois plus présent. Je me souviens avoir dit à ma psy lors de la séance qui avait suivi ma sortie de la clinique : « Je n’ai plus de seins et j’ai grossi du cul. » Elle avait esquissé un sourire et m’avait répondu qu’elle n’avait pas eu ce point de vue en me voyant entrer dans son bureau. Mais elle n’avait pas nié que moi, je puisse avoir l’impression d’avoir grossi du cul. C’est le principe de l’analyse, écouter le patient et ne pas nier ses impressions.
Schématiquement, il y a une explication à mon appréciation, puisqu’on a rétréci le haut de mon corps sans en modifier la partie basse. C’est comme si vous dessiniez (j’aime bien les comparaisons dessinées) un rectangle à la verticale et qu’en gommant les deux côtés latéraux, vous le transformiez en triangle. C’est la raison pour laquelle 90 % de mes robes ne me vont plus.
J’avais imaginé que je porterais des prothèses, le truc qui allait effacer toutes mes angoisses et me réparer d’un coup de baguette magique, puisque c’est ce que tout le monde vous fait croire. On ne m’avait pas exactement dit : « ce n’est pas grave, y a des prothèses », mais on n’en était pas loin. Alors j’ai essayé les prothèses et, après deux semaines de tentatives, je les ai rangées dans leurs boites, hors de ma vue. Ce sont de faux seins vendus (remboursés par la sécu) pour ressembler à s’y méprendre à des vrais. C’est ce qu’ils disent. C’est doux comme la vraie peau, la forme est étudiée pour se plaquer sur le torse et le poids est celui d’un sein. Qui a pesé son sein ? Avant de me les faire enlever et de lire le rapport d’anapath, je ne connaissais pas le poids de mes seins.
Ces faux seins, des prothèses pour employer le mot juste, il faut les glisser dans une brassière ou un soutien-gorge adapté. Le premier jour de mes essais s’est transformé en cauchemar le soir où j’ai enlevé ma brassière, comme j’avais l’habitude d’enlever mon soutien-gorge chaque soir depuis des décennies, et que la brassière lourde de ses deux prothèses glissées dans les bonnets est tombée sur le carrelage de la salle de bain dans un plof assourdissant. Je n’avais pas anticipé le poids.
J’ai réitéré mes essais durant quelques jours qui ont été un supplice. La journée, ça bougeait et, le soir, je ne savais pas quoi faire de ma brassière habitée par deux fantômes. J’étais terrifiée.
Lors d’une consultation chez une kiné, alors que je venais de renoncer aux seins en silicone amovibles, au moment où je me suis déshabillée en faisant passer mon tee-shirt au-dessus de ma tête, elle a hurlé horrifiée en me découvrant torse nu (et plat) : « Mais vous ne portez rien ! », et de me sortir de son placard tous les attributs pour me déguiser en femme qui fait semblant d’avoir encore des seins. J’ai même eu droit au catalogue des soutiens-gorges en dentelle présentés sur des mannequins sublimes qui, elles, ont de vrais seins. J’ai détourné les yeux et je lui ai dit que je n’en avais pas besoin de cette mascarade. Simon assistait à la scène, accablé.
Cela devenait une comédie quotidienne indécente dans laquelle je ne trouvais pas mon rôle, je ne pouvais pas le jouer.
J’ai relu l’excellent livre du philosophe Ruwen Ogien, « Mes mille et une nuits. La maladie comme drame et comme comédie » aux éditions Albin Michel, 2016. Je fais un aparté pour vous conseiller de lire ce livre, il permet de comprendre comment un malade est considéré comme un paria de la société, comment un malade appartient à un autre royaume. Ruwen Ogien dit sans ambages que non, tout ce qui vous ne tue pas ne vous rend pas plus fort et il part en guerre contre le dolorisme. J’aurais tellement aimé échanger avec lui, j’avais lu son livre et j’avais préparé ce que je voulais lui dire. Il était facile de lui faire passer mon courrier, nous avions un ami commun. Mais je n’en ai pas eu le temps, le cancer a gagné le match, il est mort le 4 mai 2017.
C’est ainsi et surtout grâce à ma relecture du livre de Ruwen Ogien, que j’ai décidé de ne plus jouer et de vivre à plat. Telle que je le suis devenue.
Et c’est ainsi que j’ai dû faire le tri de mes robes.
Le tri déprimant était terminé, la Croix rouge a été ravie de me voir arriver accompagnée de Simon, les bras chargés de sacs. J’avais aussi mis mes soutiens-gorges, mais là, il n’y avait eu aucun essai à tenter, j’avais vidé le tiroir dans le sac sans regarder.
Ma barre de dressing est quasiment vide, il n’y reste que les robes qui ont échappé au verdict, celles que je peux encore porter sans me sentir comme un triangle sur pattes. L’essentiel est que la robe ne soit pas droite. Le corsage peut être ajusté, mais pas le reste, il faut éliminer l’image du triangle.
Simon n’y a vu que du positif. « Maintenant, on sait exactement ce qui te va et ça va être super facile de te racheter des robes. » Il aurait pu dire : « TU sais exactement », mais il avait dit « ON sait », ce qui signifiait non pas une prise de parole patriarcale (que j’aurais immédiatement réfutée, et il le savait), mais l’assurance d’une solidarité affichée et assumée.
Je ne joue pas le rôle que la société aimerait que je joue et je ne me plierai pas à ses injonctions de me déguiser.
Mon seul souhait serait que, lorsque je croise des personnes et que j’engage la discussion avec elles, leurs regards ne descendent pas systématiquement sur mon buste plat, même furtivement.
Je le vois.
Je n’ai pas besoin du coup d’œil de vérification.






