vendredi 24 avril 2026

Décevante




« Vous avez des cheveux superbes ! Vous faites comment ?  

— Je mets des rajouts. » Je n’imaginais pas répondre par un mensonge, je ne sais pas mentir. 

Elle m’a balancé dédaigneusement. 

« Vous êtes décevante… » 

Je l’ai regardée, effarée. 

« Vous me faites de la peine. » 

C’est sorti comme ça, spontanément, parce qu’elle m’avait vraiment fait de la peine. Je ne l’ai pas quittée des yeux, c’est elle qui a tourné la tête et est retournée s’assoir devant sa pile de livres. 

C’était dimanche dernier lors du Salon du livre.  

J’aurais pu ne rien lui dire, lui faire croire que j’avais naturellement ces cheveux qu’elle trouvait superbes, mais je trouve stupide de mentir. Quand je mets du rouge sur mes lèvres, personne n’imagine que c’est la couleur naturelle de mes lèvres, quand je maquille mes yeux, personne n’imagine que je suis née avec des paupières et des cils fardés. Comment être décevante parce qu’on a modifié sa coiffure et qu’on a joué avec ses cheveux pour avoir une allure ? 

J’ai été décevante toute mon enfance, ma mère me l’a dit. Je n’aurais jamais cru qu’une inconnue pouvait se charger de me le rappeler à propos de mon apparence. Mais cette fois, j’ai pu rétorquer qu’elle me faisait de la peine. 

Pourtant, on aurait pu imaginer que ma réponse allait l’intéresser, allait attiser encore plus sa curiosité. Entre femmes, on est toujours à l’affut de ce que l’autre a déniché, que ce soit une astuce de fringues, de maquillage ou de coiffure. Dans mon imaginaire qui est souvent éloigné de la réalité, je l’entendais me répondre : « Ah bon ! C’est hyper réussi ! » Et elle m’aurait demandé comment je les fixais, si ça tenait bien, si ça coutait cher, où ça s’achetait. Toutes ces questions qui viennent spontanément à l’esprit, me semble-t-il, lorsqu’on a exprimé son admiration. Moi, à sa place, j’aurais été curieuse et ça m’aurait fait envie, je me serais dit : « Ça fait vraiment illusion puisque je me suis fait prendre, pourquoi pas moi ? » 

J’aurais bien aimé rencontrer quelqu’un comme moi, pour la questionner sur ces multitudes de postiches et de techniques de rajouts que beaucoup d’artistes utilisent, mais sur lesquelles je manquais d’informations directes. Depuis l’automne, mes cheveux sont comme mon moral : raplapla. Il y a des jours où je m’en fous et il y a des jours où j’ai encore envie de jouer à la bimbo. 

Si j’avais eu la chance de croiser une femme qui me réponde : « Si vous trouvez mes cheveux superbes, c’est parce que j’ai utilisé des rajouts », nous aurions pu en discuter et cela m’aurait évité de faire tous les coiffeurs du coin, de passer des heures sur internet à chercher la bonne couleur. Je peux vous dire que c’est très difficile de trouver des cheveux blancs. 

Les bimbos, elles sont blond-platine, pas blanches. 

Et puis elles ont des seins. 

Dimanche dernier, j’ai appelé Simon en pleurant. 

Il m’a dit : « Véro, en quoi peux-tu décevoir quelqu’un que tu ne connais pas ? Tu fais ce que tu veux de tes cheveux. »


 

Dans la tourmente des infirmières

 



LA PREMIÈRE avait des prothèses ongulaires, le mot savant pour dire de faux ongles de deux centimètres de longueur. Quand je l’ai vu enfiler ses gants, je me suis dit, elle va les percer, mais, malgré le handicap de ses serres multicolores, elle était à l’aise pour faire les soins. 


LA DEUXIÈME qui est arrivée quelques jours plus tard, puisqu’elles vont toujours par paire, n’a pu dissimuler son appréhension. Elle n’avait pas du tout envie de me soigner et encore moins de regarder mon buste. Elle est repartie après avoir soupiré que ça prenait du temps. Dans la soirée, elle avait dû réfléchir, elle m’a envoyé un message dans lequel elle me demandait d’anticiper son passage en enlevant moi-même mes pansements, d’appliquer l’anesthésiant, de m’allonger sur le lit et de l’attendre. Je lui ai répondu que je ne le ferai pas et que j’allais trouver un autre cabinet infirmier. Elle m’a répondu : « Parfait ! » C’est tout. 


LES TROIS SUIVANTS étaient des nordistes. Ce sont ceux qui ont pris le relai durant mon séjour professionnel (je précise, car il y a eu des gens pour penser que nous partions en week-end amoureux.) Une infirmière qui est venue deux fois dans la chambre de l’hôtel de Lille. Elle était très sale, avait un panaris à l’index, mais elle était très gentille et apaisante et elle prenait son temps. Les deux autres étaient des infirmiers très compétents, leur main était ferme et assurée et ils m’ont rassurée. 


LA SIXIÈME du nouveau cabinet que nous avions dû trouver, puisque nous étions de retour à Montauban, m’a détestée dès qu’elle a passé la porte. Elle balançait le matériel sur le lit dans des mouvements de colère et arrachait mes pansements comme des bandes de cire à épiler avec bien moins de prévenance qu’une esthéticienne. Je l’ai supportée plusieurs jours. 


LA SEPTIÈME, celle qui faisait la paire, est venue une première fois, enjouée et de bonne humeur, pour revenir le lendemain dans les mêmes dispositions désagréables que sa collègue, la sixième. J’ai supposé qu’elles avaient dû discuter et décider d’être désagréables à deux. Quand je lui ai demandé les raisons de leur mauvaise humeur, elle m’a dit qu’il serait préférable que je me fasse suivre par un autre cabinet infirmier et elle m’a demandé ma carte vitale pour clore la prise en charge. Dans un sursaut d’humanité, après m’avoir fait les soins à la vite fait bien fait, elle m’a dit que, pour les soins du lendemain, elle m’envoyait un remplaçant. 


LE HUITIÈME, c’est le remplaçant, mon espoir d’avoir un soin correct. Quand il est entré dans l’appartement, j’ai cru que c’était un artisan qui s’était trompé d’adresse. Il avait les mains dans les poches et me regardait goguenard. J’ai filé m’allonger sur le lit comme une enfant docile. Il ne s’est pas lavé les mains, n’a pas mis de gel désinfectant, n’a pas enfilé de gants. Il est venu sur moi avec ses mains qui avaient trainé dans ses poches. Il a arraché les pansements, a fait semblant de me soigner, et a replacé les pansements comme un incapable maladroit en les chiffonnant et collant des bords l’un contre l’autre. Lorsqu’il s’est redressé, il m’a dit doctoral : « Vous êtes tout infectée. » Je l’ai fait répéter et il a répété : « Vous êtes complètement infectée. » J’ai passé la nuit à me demander s’il était vraiment infirmier et dans la terreur de faire un choc septique. Le rendez-vous hebdomadaire avec le chirurgien était programmé au lendemain. Je n’avais aucune infection. 


LA NEUVIÈME, c’est celle qui me promet au téléphone de ne jamais me mettre entre les mains d’une autre. Elle me rassure, me dit que les femmes qui ont ce que j’ai, elle s’y consacre entièrement. Je commence à être au bout de mes ressources et je suis assez sotte pour la croire. C’est humain. C’est celle qui sera la plus drôle sur l’échelle de l’absurde. Sa seule préoccupation, c’est sa voiture. Elle s’intéresse à peine à mon torse labouré, elle nous parle de sa voiture. Je vais donc vous en parler. C’est une voiture chinoise, une BYD. Je ne connais pas cette marque, je me fous des voitures et je ne les reconnais pas. C’est donc une BYD électrique et son unique souci est de la garer, car elle est énorme. Nous habitons au centre-ville et elle nous explique en long et en large que sa voiture est justement très longue et très large et que, si elle la gare devant notre garage, comme nous le proposons toujours, elle va être rayée ou pire, que le rétroviseur va se faire embarquer. Peut-être même que l’acte sera volontaire. Elle est très inquiète, car c’est une voiture en location-vente. Jno, lui dit que l’assurance fonctionne à l’identique avec un leasing et, dans un acte ultime d’humanisme, lui propose de mettre sa voiture au parking payant qui est en bas de notre rue et de le lui rembourser. Il précise qu’elle devra lui présenter les tickets. Elle accepte. 

Mais le temps de me coller le pansement, elle a dû réfléchir et finalement renonce au parking et nous propose de venir plus tôt. Selon elle, il sera plus facile de se garer. Je lui fais préciser le « plus tôt » et elle nous dit : « 6 h 30 ». Je demande stupidement : « Du matin ? » Elle confirme. Le lendemain nous nous levons à 6 h 15 avec la sonnerie du réveil. Elle arrive pimpante et maquillée et m’annonce que sa collègue va prendre la suite pour les jours suivants. Je ne lui fais pas remarquer qu’elle manque à sa promesse, car elle est de nouveau obnubilée par les problèmes de parking et nous apprenons ainsi que sa collègue a une DS neuve et qu’elle ne voudra surement pas prendre le risque de la garer devant notre garage, les rayures, le rétroviseur, etc. On connaît le refrain. C’est aussi ce jour-là qu’elle nous annonce que sa collègue s’appelle Fatima, mais qu’on ne doit pas se fier à son prénom, Fatima a épousé un Français et elle n’aime pas les Arabes. Là, je ne suis plus restée impassible, je lui ai dit ce que je pensais et surtout qu’elle s’était trompée en cherchant un assentiment à son racisme décomplexé. Elle est repartie en me disant que si je pouvais trouver un autre cabinet infirmier, ce serait mieux. 


LA DIXIÈME, c’était donc Fatima. Celle qui a une DS neuve. Celle qui m’a fait les soins en manteau malgré mon invitation à le poser sur une chaise. Celle qui m’a fait les soins sans appliquer d’anesthésiant et qui, lorsque je sursautais sous la curette qui raclait mes plaies ouvertes, me disait : « Vous avez vraiment mal ou vous appréhendez ? Prenez sur vous ! » 

J’ai décidé que ces deux-là, ne reviendraient pas et iraient garer, pour l’une son fourgon chinois et pour l’autre, sa DS de luxe, chez d’autres patients. 


LE ONZIÈME, c’est un infirmier. Un grand, pas tout jeune. Je me suis rendu compte qu’il suffisait de le décrire par ces deux qualificatifs pour qu’immédiatement il soit identifié. Il semblerait qu’il soit connu à Montauban. Il est arrivé et a immédiatement hurlé en regardant l’ordonnance du chirurgien, m’a demandé de la faire refaire en modifiant le « Jusqu’à cicatrisation complète » par « un mois renouvelable trois fois », sinon la sécu allait refuser de le payer. Ça a fait rire Jno, qui est un ancien directeur de caisse de sécu. Ça fait vingt-six ans que je suis en ALD, je ne vois pas comment la sécu pourrait contester des soins infirmiers en lien avec ma pathologie. Mais on ne dit rien et je lui promets que je vais mettre un mail au chirurgien pour qu’il me renvoie une prescription rédigée selon ses désirs. Et je m’allonge sur le lit, le torse en chantier exposé à son regard. Il me demande ce qui m’est arrivé. Sérieux, comme disent les jeunes. Il me demande alors je lui dis du bout des lèvres. Et je termine en ajoutant : « Parce que ça pourrait être quoi d’autre ? » et imperturbable, il me réplique : « Un choc. »  Ben oui ! Les airbag Takata, ça doit être ça, son idée… Et ensuite tout s’est emballé pire qu’un airbag Takata puisqu’il a commencé à racler mes plaies sans anesthésie. Je lui fais remarquer timidement qu’il a oublié l’application de Xylocaïne et il me répond froidement qu’il n’en met pas. Que ce n’était pas dans le protocole de soins. S’ensuit un bras de fer inégal, moi allongée et lui debout. J’insiste et il devient menaçant, me dit que l’anesthésiant n’est pas nécessaire, il prétexte qu’il n’est pas habilité à le faire, que je vais m’y accoutumer avec tout un discours absurde où il met en avant ses trente-six années de pratique. Je tourne la tête et pleure. Il se met à gueuler en approchant son visage du mien : « Regardez-moi quand je vous parle ! Je veux qu’on me regarde dans les yeux quand je parle ! » Il gueule et je suis terrorisée. 

Le soir même je poste un message à mon chirurgien pour lui demander de modifier la formulation selon les souhaits de l’infirmier et je lui demande surtout de préciser sur sa nouvelle prescription que le soin doit toujours être précédé d’une application de Xylocaïne. Je croise les doigts pour que, d’une, le gentil chirurgien n’en ait pas marre de moi, et de deux, pour que la prescription arrive avant le passage de l’infirmier le lendemain. 

La chance est avec moi et j’ai reçu à temps la prescription du chirurgien que je tends à l’infirmier à son arrivée. Il s’en saisit, lève les yeux au ciel et hausse les épaules et me dit : « Je ne vous ferai pas d’application de Xylocaïne. » Plus la peine de discuter, je ne m’allonge même pas, je lui dis que, dans ces conditions, il ne me touchera pas. Jno lui dit qu’il peut repartir, le prend par le coude et le raccompagne à la porte. Sur le palier, il lance un « Bon courage ! » tonitruant qui n’a rien de bienveillant. Seul détail réconfortant, je ne lui ai pas donné ma carte vitale, il ne sera pas payé. 

Rien ne peut me calmer, même pas les glaces du « 15 » dont Jno me gave depuis des semaines pour faire passer mes larmes. Cette fois, rien n’y fera ni les glaces ni les mots de la psy, cette fois j’explose de rage, je deviens folle. Je passe une nuit sans espoir, une nuit dont je me souviens à peine. 


LA DOUZIÈME, c’est celle que m’a envoyée Souchon. « L’infirmière est un ange et ses yeux sont verts, comme elle lui sourit… » Je ne sais pas où j’ai trouvé la force de cet ultime effort, retourner sur l’écran de mon mac et faire une nouvelle recherche, composer le numéro et laisser un message comme un appel au secours. Elle m’a rappelée, m’a rassurée, et, le lendemain matin, elle était assise sur le bord de mon lit et m’a dit : « Expliquez-moi ce qui vous est arrivé. J’ai tout mon temps. » Elle savait bien que je ne m’étais pas pris un airbag Takata. C’était la première fois qu’un soignant s’asseyait sur le lit à côté de moi, la première fois qu’on me demandait si je dormais bien, si je n’avais pas mal. La première fois qu’on me disait que c’était normal d’avoir encore si mal et qu’il fallait que je prenne des antalgiques, que je ne pouvais pas supporter ces maltraitances. Elle a regardé la pile de pansements et des spécialités que ses collègues nous avaient fait acheter et elle a souri en disant qu’on avait du stock pour un moment. Elle a abandonné les protocoles imbéciles qui brulaient mes plaies et a repris les consignes strictes du chirurgien. Elle ne me touche pas avant d’avoir appliqué la Xylocaïne et n’aurait jamais eu l’idée de ne pas l’utiliser. Elle me parle de sa fille, elle me raconte ses études à Périgueux. C’est un ange. 


LA TREIZIÈME. C’était ce matin. C’est sa collègue, son binôme. C’est le deuxième ange. 

Cette fois, je sais que je vais guérir. 


mardi 14 avril 2026

LA LONGUE MALADIE

 



La longue maladie.
Je pensais que cette formulation ridicule était désuète et que son usage était révolu, mais il semblerait que non, puisque Bruno Salomone et Isabelle Mergault viennent de disparaître des suites d’une longue maladie. 

Vous êtes bien d’accord comme moi, qu’ils sont morts d’un cancer et que Camus avait raison de dire que « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » ? Et qu’à part être une longue maladie pour la sécu, c’est avant tout, une grosse maladie qui peut même faire la blague d’être courte.  


Quand Florent Pagny a fait le choix de parler du cancer qui le frappait et de s’exposer avec sincérité, je l’ai trouvé courageux, mais je n’imaginais pas à quel point il l’était. Il y a sûrement bon nombre de personnes pour penser qu’il l’a fait par opportunisme, que ça allait lui rapporter des ventes de disques, que ça allait faire parler de lui. Je suis persuadée que, pour certains, sa démarche était uniquement stratégique, puisque, à mon petit niveau, c’est ce qui s’est dit chaque fois que j’ai pris la parole pour dénoncer les adoptions internationales illégales et les trafics d’enfants. Si je le faisais, c’est parce que ça me rapportait des ventes de livres et que je me faisais du fric. Je me souviens de la personne qui avait eu l’indécence de me demander après mon passage à la matinale de France Inter avec Sonia Devillers, si ça avait fait grimper mes ventes. 


Aujourd’hui, alors que ce cancer est revenu dans mon sein de manière rocambolesque dans une sorte d’« un petit tour et puis je m’en vais jusqu’à la prochaine fois », je mesure le courage qu’il faut pour en parler en son nom. Presque autant que pour dire « Un homme m’a violée » ou pour dire « Je me suis retrouvée en psychiatrie ». 

J’ai failli écrire « avouer ». 

Je n’avoue rien, c’est l’autre, qui m’a violée, c’est l’autre, qui m’a envoyée en psychiatrie de la même manière que le cancer s’est installé sans invitation. 

Florent Pagny est courageux. On peut ne pas partager ses idées politiques, mais je m’en fous, car je ne le vois pas comme un extrémiste et je ne pense pas non plus qu’il ait jamais violé une femme. On ne peut jamais savoir, mais malgré tout, avec certains, on sait d’avance qu’on ne ferait pas confiance. Et j’ai toujours aimé sa voix, j’aime la musique et les belles voix. J’aime Arthur Teboul de la même manière. 

Je voudrais avoir le courage de Florent Pagny en venant vous donner de mes nouvelles. 

Je voudrais vous dire que je vais mieux, que pour l’instant, mon seul problème est de cicatriser. Surtout le côté gauche parce que c’est le côté qui a été très irradié et brulé, il y a vingt-six ans et que ça fragilise le processus de cicatrisation. 

La cicatrice droite est presque refermée, c’est la gauche qui est en difficulté. Mais je sais que je vais y arriver, parce que la gauche, elle finit toujours par renaître et s’en sortir. 

Je voudrais ne plus m’endormir comme le Dormeur du val, la main sur la poitrine. 

Je voudrais parvenir à me regarder sans mes seins et me reconnaître. 

Je voudrais remettre mes robes sans avoir l’air d’une femme-tronc dans un sac.

Je voudrais que ça ne revienne plus. 

Je voudrais que le bonheur revienne. 

Et il revient ce bonheur, il revient doucement par petites touches. 

Le bonheur, c’est le sourire du chirurgien, tous les dix jours, quand il m’encourage et me dit, je ne vous lâche pas. 

Le bonheur, c’est ce cadeau que j’ai reçu hier dans ma boite aux lettres. Un paquet qui contenait une paire de seins adorable. Deux petits seins tout doux tricotés par des femmes qui prennent soin de celles qui n’en ont plus. 

Le bonheur, c’est de m’imaginer dans quelques semaines. 


Ce sera l’été, il fera beau, je glisserai mes petits seins dans une brassière avant de me glisser dans une jolie robe, car : « La vie ne vaut rien, mais moi quand je tiens, tiens, mais moi quand je tiens, là dans mes deux mains éblouies, les deux jolis petits seins (…), là je dis rien, rien, rien, rien ne vaut la vie… »


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Le lien vers « Les petites mains » qui tricotent des petits seins qu’elles offrent à celles qui n’en ont plus : https://lespetitesmains53.org/

Il faut les remercier et les encourager, car tout ce qu’elles réalisent est envoyé gratuitement sans aucune contrepartie financière aux femmes qui en font la demande. 

Vous pouvez faire un don ici : https://www.helloasso.com/associations/les-petites-mains-53/

vendredi 20 mars 2026

"NOUS L'APPELIONS MINA" LIVRAISON EN VOL PLANÉ


 « Nous l’appelions Mina », livraison en vol plané.

Mon éditeur, puis l’imprimeur, puis le livreur, ils m’avaient tous appelée cette semaine, l’un pour savoir si j’avais bien reçu mes exemplaires auteur (les exemplaires qui reviennent à l’auteur et dont le nombre diffère suivant la taille et les moyens financiers de la maison d’édition), l’autre pour savoir si je serai chez moi aujourd’hui samedi (j’ai dit oui, mais ça dépend de l’heure) et on avait convenu que le livreur me téléphonerait avant de livrer le carton de livres. Et le dernier, le livreur donc, m’appelle ce matin alors que je suis en terrasse de l’Agora avec Simon pour le rituel du café après le marché. Il me dit : « Je passe dans deux minutes » et je lui explique qu’il me faut cinq minutes pour arriver chez moi, que je suis sur la place Nationale. Il semble ne pas avoir envie d’aller dans la rue Léon de Maleville (notre rue) et me propose qu’on se retrouve à l’angle de la rue Princesse et Mary Lafon. J’acquiesce en souriant, car c’est toujours là que je retrouve Damien pour aller ensemble aux réunions à la fédé. 

Je file rue Mary Lafon en laissant Simon qui doit aller acheter des clémentines et qui me dit : « Surtout, tu ne portes rien ! », ce qui m’amène à penser qu’il va falloir que je trouve un endroit où déposer le carton de livres. Je n’ai pas longtemps à y réfléchir, puisqu’à l’angle de la rue Princesse et de la rue Mary Lafon, il y a l’India Gate, un restaurant indien qui comme presque tous les restaurants indiens, est en réalité un restaurant tenu par des Sri Lankais, des Tamouls. Ce qui est logique su on y réfléchit bien, ceux qui ont dû fuir leur pays, ce ne sont pas les Indiens, mais des Sri Lankais tamouls. Quand nous sommes arrivés à Montauban, il y a quatre ans maintenant, j’avais immédiatement aimé ce restaurant très couleur locale dans lequel officient exclusivement des hommes et, très rapidement, j’avais eu confirmation qu’ils étaient sri lankais. Je leur avais demandé directement et de telle sorte qu’ils ne puissent pas avoir d’échappatoire. Je m’étais plantée au comptoir et avais posé la question : « Vous êtes des Indiens ou des Sri Lankais ? » C’étaient des Sri Lankais et j’avais ainsi pu discuter un moment avec eux. Ils sont de Jaffna, tout au nord, là où la guerre civile sanglante a éclaté en 1981 avec l’incendie de la bibliothèque et les premiers massacres. Ils étaient étonnés que nous connaissions si bien leur pays, et surtout le Nord et la côte est, le territoire tamoul. On doit bien être les seuls Montalbanais à pouvoir leur parler du pays, ce qui nous vaut un statut et un traitement particulier. Surtout de la part de celui qui ne parle pas un mot de français et qui n’a d’ailleurs fait aucun progrès depuis quatre ans. Il parle exclusivement tamoul, contrairement à ses potes qui, eux, parlent très bien français ou au moins anglais. Lui, c’est tamoul et rien d’autre, comme un pacte avec son pays, ce que je comprends aussi. La première année, quand il nous voyait arriver par la rue Armand Cambon et nous hélait depuis la porte de l’India Gate, il hurlait « Mam » pour moi et « Papa » pour Simon. Ça nous faisait un peu bizarre et j’avais dit à Simon : « Faudrait quand même pas qu’il en prenne l’habitude, parce que ça me fait un drôle d’effet et y a des gens qui vont se poser des questions. On se retrouvait à un moment particulier de notre vie et dans une situation un peu burlesque avec notre adopté d’office. Donc, ce matin, j’ai l’idée de laisser le carton de livres à l’India Gate jusqu’à ce que Simon le récupère. Je me dis que c’est vraiment génial que le carton des exemplaires de “Nous l’appelions Mina” soit déposé là, j’ai l’impression de ramener Mina chez elle, c’est très symbolique et, comme toujours, ces actes symboliques me semblent ne pas être là par hasard. 

Le livreur arrive, se gare devant le resto, me demande de confirmer mon nom et me tend le carton. Je lui dis : “Je suis désolée, je ne peux rien porter, est-ce que vous pouvez le déposer dans le resto, ce sont des amis.” Et gênée, j’ajoute : » Je viens d’être opérée ». Il a l’air de me croire à moitié et je lis dans ses yeux qu’il pense : « La grosse feignasse de bourge me joue la comédie pour que je lui porte son colis. » 

J’ouvre la porte du resto et c’est là que tout dérape si on peut dire. 

Il avait plu. 

Le livreur avait des semelles glissantes. 

Le sol de l’India Gate est en carrelage très lisse. 

J’ai vu le livreur partir dans un triple salto double boucle piquée, puis longue glissade dans laquelle au passage il accroche une des deux statues de Lakshmi placées à l’entrée (marque de bienvenue, on a la même chez nous) et je vois Lakshmi vaciller et partir à l’horizontale. Je me précipite, rattrape Lakshmi par le chignon alors que tout mouvement brusque m’est absolument interdit. Quand je suis sortie de la clinique, on m’a bien donné les consignes et notamment celle-ci : « Ne cherchez surtout pas à rattraper un truc qui tombe, vous le laissez tomber. » Trop tard, Lakshmi est dans mes bras et le livreur a terminé sa glissade tête contre le comptoir, il ne bouge plus et mon carton de livre est trois mètres plus loin sur la gauche. Je repose délicatement Lakshmi au moment où débarque de l’arrière-cuisine le Sri Lankais, celui qui ne parle pas un mot de français et qui regarde éberlué, le livreur qui se relève en tenant son poignet et en me fusillant du regard. Là, il pense encore pire, il a tout simplement envie de tuer la feignasse de bourgeoise qui ne voulait pas porter son carton. 

J’explique comme je peux au Sri Lankais que je vais venir rechercher le carton et je ressors avec le livreur qui se tient le poignet et se plaint : « Je suis certain que je me suis déboité un truc… » Je décide de ne pas m’attendrir, je le laisse remonter dans son camion. Il est comme tous les hommes, à l’agonie pour une petite chute de rien du tout… 

Maintenant, il ne me reste plus qu’à prévenir mon éditeur que tous mes exemplaires ont bien été livrés et de lui raconter mon idée de génie : faire arriver Mina avec un détour par le Sri Lanka pour lui porter chance. 



Justin

 


J’ai seize ans. Je suis en classe de première au lycée Stendhal de Grenoble et c’est l’hiver. Ces hivers grenoblois de l’époque où le thermomètre affiche des semaines durant des températures négatives. 

Cela fait plusieurs semaines que, lorsque j’arrive le matin au lycée en bus depuis la banlieue où j’habite chez mes parents, je croise un jeune homme barbu vêtu d’un poncho. Il est grand et mince, je m’en souviens aussi. Quand il pleut, il s’abrite sous l’avancée de toit du magasin qui borde la place sur laquelle se situe l’entrée du lycée. 

Comment cela a-t-il commencé, ça, je ne sais plus. Qui a eu l’idée de moi ou de Claire, mon amie de l’époque, de lui apporter un pain au chocolat ? À Grenoble et là où je suis née, dans le Nord, on ne parle pas de chocolatine, c’est un pain au chocolat. Ce dont je me souviens avec cette précision que seuls les souvenirs dramatiques vous lèguent, c’est qu’avec Claire, nous avions pris la décision de lui apporter un pain au chocolat chaque matin avant de rentrer en cours. Comment avions-nous l’argent pour faire cet achat quotidien ? Cela représentait peu, mais ce dont je suis certaine aussi, c’est que j’avais très peu d’argent personnel. Peut-être, Claire en avait-elle un peu plus ? Certains matins, il n’était pas devant le lycée, mais il suffisait de tourner un peu dans le centre-ville, pour le croiser. Souvent devant les Nouvelles Galeries. Il marchait, il s’arrêtait quand il me voyait venir vers lui. Parfois je pouvais lui tendre un pain au chocolat, parfois seulement un sourire auquel il répondait lui aussi par un sourire. 

Et puis, il y a eu ce jour, ces jours, où nous ne l’avons plus croisé. Claire m’a dit, « il a dû partir ailleurs ». 

Et puis, il y a eu ce soir où Simon, qui était déjà entré dans ma vie, m’a demandé si j’avais revu le grand jeune homme en poncho dont je lui avais parlé. Je lui ai répondu qu’il avait dû partir ailleurs, qu’on ne le voyait plus. Simon m’a tendu une coupure de journal, un article du Dauphiné Libéré qui parlait d’un homme qu’on avait retrouvé mort de faim et de froid sous un porche du quartier Saint-Laurent, de l’autre côté de l’Isère. L’article était illustré par la photo du visage de l’homme mort et d’un appel à témoin pour l’identifier. 

C’était le grand jeune homme barbu au poncho. 

J’avais tout juste seize ans et je n’ai jamais pu oublier. 

Cette semaine, dans le centre de Montauban, j’ai croisé plusieurs fois un jeune homme mince en anorak bleu marine, sac sur le dos. Il ne fait pas la manche, il ne demande rien, vêtu proprement, adossé au mur de briques roses, il regarde les gens passer. Je suis allée deux fois lui glisser des pièces dans la main, il me dit merci en me regardant et je le regarde aussi. Et nous nous sourions. Hier, en rentrant du marché, nous l’avons de nouveau croisé. Nous n’avions plus de pièces, seulement des billets, j’ai dit à Simon, « ça ne nous rendra pas plus pauvres, ça ne changera rien pour nous ». Le jeune homme m’a souri et m’a dit « Merci beaucoup madame ». J’ai eu envie de lui parler, de lui demander ce dont il avait besoin. Je lui ai proposé un manteau ou des pulls. Il m’a répondu : « Ce que je voudrais, ce sont des chaussettes, des teeshirts et des caleçons. C’est vraiment ce qui me manque. » Et il s’est excusé, m’a encore remercié pour le billet. Je lui ai dit que j’allais lui apporter ces chaussettes, slips et teeshirts dont il avait besoin, mais que je voulais qu’on se donne rendez-vous, que je ne pouvais pas faire le tour du centre-ville à le chercher. Surtout en portant un sac à la main, mais ça, je ne lui ai pas dit. Alors, il a sorti son téléphone de sa poche et m’a dit : « Vous n’aurez qu’à m’appeler et je viendrai. Je m’appelle Justin. » Il m’a donné son numéro et je lui ai donné le mien en l’appelant. Il m’a dit : « Moi, je ne peux pas vous appeler, je n’ai pas de forfait. » Et il m’a demandé comment je m’appelais. 

Simon m’a dit de me servir dans son placard. J’ai fait un sac de teeshirts, chaussettes et caleçons et, en revenant du bureau de vote, je l’ai appelé. 

Nous nous sommes retrouvés en terrasse de l’Agora autour d’un café. Il nous a raconté son histoire, la perte de ses papiers dans une escroquerie. Dans la région parisienne, on lui a proposé un job, nourri, logé, blanchi, mais il fallait qu’il donne à l’employeur tous ses papiers. Quand il a réalisé qu’il s’était fait prendre dans une arnaque, dans une fausse entreprise, il était trop tard. Par peur de représailles, il s’est enfui en laissant ses papiers et de ville en ville, s’est retrouvé à Montauban. Il nous dit que la ville est calme, qu’il peut rester seul sans se mêler aux groupes de SDF qu’il craint et, depuis deux jours, il dort au 115, comme il dit. Il peut se laver, dormir. Il faut juste faire passer la journée et il précise que l’après-midi, c’est long à passer. Il attend qu’on lui refasse des papiers, ça devrait prendre trois semaines. Il a demandé un rendez-vous avec une assistante sociale, le rendez-vous est pour dans quatre semaines, nous dit-il en soupirant. 

Il a bu son café, a pris le sac que je lui avais apporté et est reparti en nous remerciant. 

J’ai dit à Simon que j’avais besoin de faire cela, que je moquais que son histoire soit vraie ou pas, mais qu’un type qui demande des slips et des chaussettes, c’est vraiment qu’il est dans le besoin. 

Je lui ai dit que je pensais au grand jeune homme en poncho de mes seize ans que je n’avais pu oublier.  

Je lui ai dit que j’avais besoin de réparer, que j’ai toujours ce besoin en moi, que je l’aurai toujours pour tout. 

Il m’a dit qu’il avait compris. 

L'art de faire illusion

 



« Toi, quand tu es malade, tu es exactement comme ma mère. Ça ne se voit pas. » C’est ce que Claude m’a dit un jour à Grenoble, j’avais à peine vingt-cinq ans. Claude, c’est Claude du roman « Nous l’appelions Mina », le guitariste, c’est aussi Claude dans la vie, un musicien. Mais moins amateur que dans le roman ! C’est le seul à qui je laisse toujours son nom.
Je me souviens toujours de sa réflexion sur mon allure qu’il comparait à celle de sa mère quand elle était malade. Je crois qu’elle l’était souvent elle aussi et je me souviens aussi pour l’avoir parfois croisée en allant voir Claude, que c’était une super jolie femme. Et Simon me l’a confirmé. 

Je fais illusion. Oui, c’est sûrement mieux que d’afficher une mine défaite, des cheveux gras, des fringues moches et de marcher en charentaises le dos courbé. 

Et comme me l’avait déclaré Claude, il y a de cela des décennies, c’est sûrement une chance. Je n’ai pas grand-chose à faire pour tout camoufler et il me serait facile de ne jamais mentionner ma mauvaise santé, ce que j’ai souvent fait, pour oublier. 

Mais là où ma bonne étoile me lâche, c’est face aux médecins. Eux, ils n’ont pas le regard de Claude ni celui de Simon, eux, on leur a appris qu’un malade, ça devait avoir l’air malade. Un malade qui est coiffé, qui a un joli sourire, qui est habillé élégamment, ça n’est pas un malade ou alors à peine et pas si grave que ça. Au début de ma vie de malade, qui est le début de ma vie tout court, je ne le savais pas. Je restais normale face à eux et nous tournions en rond. 

Quand, à 25 ans, je disais que j’avais une sciatique de folie, qui parfois me laissait le dos plié à 90° sans pouvoir me relever et que j’avais précisé — toujours mon foutu souci du détail et de la sincérité — que cela m’était arrivé dans une rue de Marrakech, le médecin m’avait répondu que je ne pouvais pas avoir de hernie discale, que lorsqu’on a une hernie discale, il est impossible de partir barouder dans le désert marocain. Je n’avais donc rien aux vertèbres. Ça devait faire partie d’un module à l’université : « Le patient qui part au Maroc, sac sur le dos, n’a pas de hernie discale. » Quelques années de souffrances plus tard, un médecin à l’esprit moins étroit que ses confrères a été formel sur son diagnostic de hernie discale et, après l’opération, le neurochirurgien m’a dit : « C’était énorme, ce que j’ai trouvé… » Je ne lui ai pas reparlé du Maroc ni de rien d’autre, j’ai encaissé. 

Et toute la suite de ma vie avec les médecins — jusqu’à aujourd’hui — s’est déroulée à l’identique. Je suis obligée d’insister jusqu’à ce qu’ils me croient. C’est ainsi qu’il y a vingt-cinq ans, j’ai perdu trois ans dans le diagnostic du cancer de mon sein. Et ils ont eu le culot de me dire ensuite : « Ben, vous avez eu de la chance ! » Si c’est cela de la chance… 

Un ami médecin m’a confié, il y a très longtemps de cela, que je lui avais appris qu’un patient pouvait dire « J’ai mal » une seule fois et avoir vraiment mal et que grâce à moi, il avait appris à le prendre en compte. Lui, il avait l’habitude que ses patients se roulent par terre pour lui signifier leur douleur. Avant moi, il n’avait jamais compris qu’un seul « j’ai mal » suffisait.  

J’essaie de m’en souvenir aussi, mais je me dis que ce n’est pas à moi de faire l’éducation des médecins et du vocabulaire à employer pour dire qu’on a mal. Maintenant, il y a l’échelle de la douleur de 1 à 10 qui a un peu simplifié ma vie de malade. Mais bon, il y a toujours ma gueule. La gueule de celle qui se victimise, de celle qui finalement n’a pas l’air d’aller si mal que ça et qui est à la limite de jouer la comédie. Là aussi, on peut se questionner sur la satisfaction qu’il y aurait à jouer les malades et l’intérêt que l’on en tirerait. Ça existe sûrement, mais ça doit relever de la psychiatrie et c’est précisément ce qui parfois m’a terrorisée, qu’on me prenne pour un cas psychiatrique. Je sais que ça été limite pour la bandelette qui traversait mon urètre, parce que je remettais les médecins en cause, ce qu’ils ne supportent pas et, dans ces cas-là, préfèrent dire que la patiente est dépressive. Quand ils ont fini par découvrir que la bandelette traversait bien l’urètre, ils se sont excusés. Mais un peu tard une fois de plus.  

Aujourd’hui les années ont passé, la génération des médecins s’est renouvelée et il faut leur reconnaître d’être un peu moins bornés que leurs pairs d’il y a quarante ans, mais je sens toujours un petit doute de leur part, la petite réflexion qui les traverse et qui, le temps d’une fraction de seconde, leur met le doute : « Mais elle a l’air en forme… » et ça me met hors de moi. 

Ces jours-ci, j’ai eu de nouveau envie de donner le change, de faire illusion, c’est plus fort que moi ! Et j’ai publié des photos. Parmi celles-ci, j’ai partagé une très belle photo (selon moi) prise par le photographe de campagne Philippe Colin lors du meeting de la semaine dernière. Je suis face à lui et je le photographie avec mon téléphone, et lui, a déclenché à ce moment-là, la blague classique des photographes entre eux. Il m’a envoyé la photo qui est particulière réussie, les couleurs, le cadrage, le bokeh, tout fonctionne bien et ça m’avait fait plaisir, car ce soir-là, j’avais vraiment fourni un immense effort pour gommer tout ce qui m’arrivait.
Avec son autorisation, j’ai publié sa photo sur les réseaux sociaux. 

Et le lendemain, je l’ai supprimée. 

J’avais aimé lire en commentaires : « Tu es belle », mais pas : « Tu te remets bien, tu as l’air guillerette, tu es en forme, etc. ». Surtout que je n’ai pas trop envie qu’il soit question de formes.

Je me suis demandé si j’avais raison de me dissimuler ainsi et de donner à voir des illusions alors que, la plupart du temps, je me lève en pleurant après une nuit d’insomnie et de douleurs. 

J’ai demandé à Simon pourquoi prendre soin de moi et vouloir rester présentable finissait par me pénaliser et me faire culpabiliser. 

Il m’a dit ce qu’il me répond toujours : « Parce que tu es différente. Tu l’étais déjà à 15 ans, mais là, c’est pire. » 

vendredi 13 mars 2026

Sa vie comme un orage par Paul TIAN

 


"Sa vie comme un orage", ou la mémoire à l’épreuve du silence


Il y a des livres qu’on lirait même s’ils n’étaient pas écrits par des amis. Sa vie comme un orage est de ceux-là. Véronique Piaser-Moyen est une amie, le roman, lui, se suffit à lui-même.


Il y a des romans qui ne cherchent ni l’effet, ni la consolation. Sa vie comme un orage, de Véronique Piaser-Moyen, appartient à cette catégorie rare de textes qui avancent à découvert, sans spectaculaire, mais avec une détermination implacable : dire ce que le silence a longtemps tenu sous cloche.


Avant même d’entrer dans le roman, il faut s’arrêter sur un choix éditorial significatif : la préface est signée Denis Salas, magistrat et essayiste, auteur du Déni du viol.


En quelques pages sobres, il nomme tout, le traumatisme, l’amnésie post-traumatique, la prescription, le débat juridique sur le consentement, avant que le lecteur ait tourné la première page du récit. Ce n’est pas anodin. C’est un contrat de lecture particulier, qui cadre et oriente l’expérience, là où d’autres auraient laissé le texte seul porter son poids. On peut le lire comme un geste de confiance envers le sujet, ou comme une précaution. Dans les deux cas, il mérite d’être mentionné.


Rachel, la narratrice, n’est pas une héroïne au sens classique du terme. Elle est une femme ordinaire, cultivée, mariée, insérée socialement, et pourtant fracturée. Son histoire est celle d’un viol ancien, enfoui vingt ans sous le déni, jamais nommé clairement, jamais reconnu par les autres, et longtemps pas même par elle.


Le roman ne raconte pas tant l’agression que ses ondes de choc différées : le doute, la culpabilité inversée, la honte, la confusion des sentiments, et ce poison lent qu’est le silence social.


Le dispositif narratif central du livre, ce sont les chapitres intitulés Vendredi 15 heures, des séances chez une thérapeute dont on n’entend jamais la voix. Seul le monologue de Rachel, haché, hésitant, parfois incongru. C’est là que la mémoire traumatique s’énonce pour la première fois : le levier de vitesses qui lui rentrait dans les côtes, le tissu du caleçon blanc contre sa joue, la certitude de n’avoir jamais consenti.


Véronique Piaser-Moyen épouse avec une précision troublante le fonctionnement réel de cette mémoire, discontinue, contradictoire, saturée de détails insignifiants et aveugle à d’autres.


Le lecteur est placé dans cette zone grise où la victime se demande elle-même si elle peut employer le mot « viol », tant la société lui a appris à douter de sa propre perception.


Le roman interroge frontalement une question centrale et toujours brûlante : qu’est-ce que le consentement quand il n’est ni formulé, ni refusé, ni même pensé comme possible ?


Sans jamais devenir un essai, Sa vie comme un orage dialogue avec le droit, avec les débats contemporains sur la définition du viol, avec la prescription, et avec cette violence institutionnelle silencieuse qui consiste à dire à une femme : c’est trop tard.


Mais le livre ne se réduit pas à une démonstration. Il est aussi un roman sur le désir et la relation avec l’écrivain Ariel Madec, et c’est ici qu’il est le plus fin, et peut-être le plus inattendu. Ariel n’est pas le mentor dominateur qu’on pourrait attendre. Il est fragile, parfois maladroit, capable de prétention comique, il demande à Rachel de commencer son prochain billet de blog par : Ariel Madec m’a téléphoné.


Il s’emmure progressivement derrière ses propres peurs, refuse de revoir Rachel tout en lui promettant de ne pas disparaître.


Ce que Véronique Piaser-Moyen met en scène, ce n’est pas une emprise unilatérale, c’est une relation asymétrique et sincère des deux côtés : un homme blessé face à une femme qui revient à la vie. Rien n’est caricatural. Tout est ambigu.


L’écriture est sobre, précise, parfois clinique, mais pas froide, traversée par instants d’une ironie douce et d’un humour discret qui donnent de l’air au texte. La retenue est une forme d’honnêteté : toute dramatisation excessive risquerait de trahir l’expérience réelle des victimes.


Il faut dire, pour finir, ce que le roman ne révèle qu’en toute dernière page, dans une note brève aux lecteurs : tous les personnages sont fictifs, excepté le violeur. Il existe. Il a commis ce que le roman raconte. L’auteure dit qu’elle aurait pu le dire sous serment.


Cette phrase change rétrospectivement la nature de ce qu’on vient de lire. Ce n’est plus tout à fait un roman. C’est un témoignage travaillé en fiction, une façon de dire ce que la justice n’a pas voulu entendre.


Sa vie comme un orage est un livre exigeant et courageux. Non parce qu’il s’inscrit dans le sillage de #MeToo, même s’il en prolonge les combats, mais parce qu’il rappelle une vérité dérangeante : le viol ne se termine pas avec l’acte.

Il se prolonge dans le silence, dans les mots qui manquent, dans ceux qui arrivent trop tard. Et parfois, ce qui reste quand la justice a fermé sa porte, c’est l’écriture. Imprescriptible, elle.


©Paul Tian

« Sa vie comme un orage » de Véronique Piaser-Moyen. Éditions d’Avallon. 15€