OCTOBRE N’EST PAS ROSE.
L’HISTOIRE D’UNE PHOTO.
C’était le premier samedi d’octobre, le week-end du lancement d’Octobre Rose, je prenais un café sur la Place Nationale et j’avais pressenti que ça allait m’énerver, mais pas autant. On se sous-estime toujours. Pourtant, le jeudi précédent, le jour J, le 1er octobre, je buvais mon thé devant la matinale de France 2 et, quand je les ai vus, débarquer, ruban rose à la boutonnière, j’ai eu un malaise. Un vrai, pas un malaise d’impression. J’ai eu mal au ventre, puis envie de vomir, puis je me sentie chaude et froide à la fois et ma tête s’est mise à tourner. J’ai eu le temps d’appeler Simon au moment où je me suis senti tomber et j’ai anticipé, car nous avons toujours ces chaises hautes qui meublaient la cuisine quand nous avons acheté l’appartement et que je déteste, j’ai déjà dû l’écrire, et j’ai donc bien anticipé pour éviter de tomber de mon perchoir.
Simon m’a allongée, m’a levé les jambes. Il est super entraîné, même si ça faisait longtemps que je ne lui avais pas fait le coup du malaise vagal. J’ai vite récupéré et il m’a demandé ce qu’il s’était passé. Je lui ai dit : « Ce sont les rubans roses. Je ne supporte pas cette comédie. »
Le même soir, il y avait le deuxième débat de la primaire socialiste. Ils portaient tous un ruban rose à la boutonnière. J’ai imaginé les loges, le maquillage et l’assistante qui leur épinglait le ruban réglementaire. J’ai éteint la télé.
Ce samedi 3 octobre, la fête bat son plein sur la Place Nationale, on nous vend des roses, on nous fait une démonstration de danse country sur une estrade. Tous les danseurs portent un teeshirt rose, des femmes arborent des perruques rose fluo, ils assurent le spectacle.
Simon regarde, il est consterné. Lui, quand il est consterné, il devient muet pour ne pas exploser.
Moi, pour ne pas refaire un deuxième malaise, je choisis de me mettre en colère. Je dis à Simon que j’ai une idée, que je vais avoir besoin de lui pour me prendre en photo. C’est étonnamment un des moments les plus difficiles de mon projet, demander à Simon de me prendre en photo. Simon a toujours refusé de s’intéresser à la photo, une forme de résistance qui dure depuis des décennies et envers laquelle j’ai définitivement baissé les armes. L’invention du téléphone qui fait des photos lui a donné un peu d’autonomie, mais uniquement sous la menace qui consiste à lui dire : « Si tu ne me prends pas en photo, tu n’auras pas de photos de moi lorsque je serai morte. » Un argumentaire un peu radical, mais efficace.
Ce samedi, il a donc accepté de me prendre en photo. Je lui ai expliqué que ce serait simple, que j’allais me mettre torse nu devant lui et qu’il n’avait qu’à faire des photos, qu’il devait en faire beaucoup et qu’ensuite je choisirai et ferai le reste du boulot devant mon écran.
J’ai mis du rouge à lèvres et des lunettes noires.
Je me suis déshabillée.
C’était le premier effort.
Depuis que j’ai perdu mes seins, je déteste me déshabiller. Et encore plus devant Simon. Je m’arrange toujours pour que ce soit de dos ou dans la pénombre.
Là, je n’ai pas eu le choix.
J’étais face à lui en pleine lumière.
Il avait bien compris mon message : dire qu’octobre n’est pas rose et qu’on ne peut pas se dédouaner ainsi de la pollution, des PFAS et autres saloperies en les camouflant de rose girly.
Je lui ai demandé de me diriger. Il a râlé qu’il n’était pas photographe, puis il m’a dirigée.
Quand on a obtenu une série correcte, j’ai récupéré les photos et je me suis mise sur mon Mac, sur Photoshop. Je voulais réaliser une belle photo, mais je ne voulais pas mentir.
J’ai demandé à Photoshop de me faire un joli fond, j’ai mis du vent dans mes cheveux, c’était beau et violent.
Ça m’allait.
J’ai demandé à Simon comment il me trouvait. Il m’a dit : « Belle. »
Ça m’allait.
J’ai mis en ligne sur les réseaux sociaux en appelant ma photo « Topless pour octobre en colère » et j’ai écrit mon nom dessous pour signer, pour dire que c’était moi.
J’ai eu très peur que ma photo soit censurée, Meta ne laisse pas passer un bout de nichon et, en même temps, je me disais que Meta ne risquait pas de voir un bout de nichon … Mais on ne sait jamais, on peut me trouver provocante, indécente et me dire que le spectacle que j’offre n’est pas conforme aux standards de la plateforme. Je craignais plus que tout que Meta me signale comme une femme qui n’est plus regardable, qui n’est plus aimable.
Et j’ai traversé la censure comme une fleur. Ce qui voulait donc dire que je ne ressemblais plus à rien aux yeux des robots censeurs.
J’étais rassurée de ne pas avoir été bâillonnée, mais effrayée d’avoir pu ainsi m’exhiber sans qu’on repère que j’étais une femme torse nue.
Et la suite a été encore plus surprenante quand j’ai vu le compteur des vues grimper à une vitesse stratosphérique. Des dizaines de milliers de vues, puis plusieurs centaines de milliers. Des milliers de partages, des commentaires qui se déversaient. Des commentaires bienveillants et solidaires. Les quelques-uns qui ne l’étaient pas, m’ont fait rire. Je retiendrai celle qui m’a dit : « Mais vous avez pensé aux bénévoles qui se lèvent à cinq heures du matin pour mettre en place les animations ? » et à qui j’ai répondu en lui demandant si elle avait pensé aux malades qui se lèvent à cinq heures du matin pour aller passer un Tep Scan, la trouille au ventre. Il y a aussi eu celle qui m’a fait remarquer que mon chirurgien n’était pas un as pour les cicatrices. C’est certain que tant qu’on n’a pas vu en vrai, on n’imagine pas.
C’était précisément le but de ma photo.
Montrer une vérité qu’on cache parce que la réalité n’est pas belle et surtout pas rose.
J’aurais pu avoir un autre malaise en découvrant lors du conseil municipal du lundi qui a suivi que tous les élus étaient habillés selon un dresscode rose ! Il parait que c’était à la demande de notre premier édile. Je me suis dit qu’il avait dû être super content de son super pouvoir, il demande un truc et tout le monde s’exécute sans se poser de question. Pour ceux qui n’avaient pas respecté le dresscode en rose, une élue passait dans les rangs et leur distribuait des foulards roses qu’ils se nouaient autour du cou comme des cow-boys de Brokeback Montain. Elle ne m’a rien proposé, pourtant, je portais une robe bleu électrique.
Ensuite il y a eu le reportage du journaliste qui était venu me demander si je voulais bien qu’il fasse un sujet sur mon coup de gueule. Je n’ai pas hésité, ça fait six ans qu’il me suit avec les trafics d’enfants dans l’adoption internationale. Je lui faisais confiance.
Mon ami, le journaliste Paul Tian, m’avait déjà écrit un article superbe, il fallait poursuivre.
Le journaliste est venu à la maison. Il a pris le temps de me laisser parler. Ce n’est pas toujours le cas, j’ai aussi l’habitude de rentrer directement dans l’arène sans préliminaires.
Quand il m’a demandé si on pouvait faire cet interview sous forme de vidéo, j’ai masqué ma surprise. Je me suis dit que je ne l’avais pas prévu, que s’il me l’avait dit, je me serais coiffée, que j’aurais réfléchi à ma tenue, que j’aurais mis des chaussures …
Et, en dissimulant mes craintes, je lui ai répondu qu’on pouvait le faire. Je savais que je n’aurais pas la même tête que sur la photo, je savais que je n’allais pas remettre mes lunettes noires et qu’on ne ferait pas voler mes cheveux. Je savais que j’allais dégringoler d’une marche.
Je suis allée mettre du rouge à lèvres et je lui ai dit : « C’est bon. »
Une prise et c’était fait, je savais ce que j’avais à dire.
Tant pis si, cette fois, je n’étais plus rock and roll, il fallait aller jusqu’au bout.
Je devais me montrer telle que j’étais, fatiguée et avec l’âge que j’ai.
Il fallait honorer les centaines de milliers de vues et continuer de montrer la vérité.
Merci à tous ceux qui m’ont soutenue par le partage de ma photo, par leurs commentaires solidaires, par leurs mots dans la rue.
Merci à l’ami qui m’a écrit ce si bel article.
Merci au journaliste qui est venu recueillir mon témoignage : Octobre n’est pas rose.





