mardi 13 octobre 2026

OCTOBRE N’EST PAS ROSE. L’HISTOIRE D’UNE PHOTO.

 




OCTOBRE N’EST PAS ROSE. 

L’HISTOIRE D’UNE PHOTO. 


C’était le premier samedi d’octobre, le week-end du lancement d’Octobre Rose, je prenais un café sur la Place Nationale et j’avais pressenti que ça allait m’énerver, mais pas autant. On se sous-estime toujours. Pourtant, le jeudi précédent, le jour J, le 1er octobre, je buvais mon thé devant la matinale de France 2 et, quand je les ai vus,  débarquer, ruban rose à la boutonnière, j’ai eu un malaise. Un vrai, pas un malaise d’impression. J’ai eu mal au ventre, puis envie de vomir, puis je me sentie chaude et froide à la fois et ma tête s’est mise à tourner. J’ai eu le temps d’appeler Simon au moment où je me suis senti tomber et j’ai  anticipé, car nous avons toujours ces chaises hautes qui meublaient la cuisine quand nous avons acheté l’appartement et que je déteste, j’ai déjà dû l’écrire, et j’ai donc bien anticipé pour éviter de tomber de mon perchoir. 

Simon m’a allongée, m’a levé les jambes. Il est super entraîné, même si ça faisait longtemps que je ne lui avais pas fait le coup du malaise vagal. J’ai vite récupéré et il m’a demandé ce qu’il s’était passé. Je lui ai dit : « Ce sont les rubans roses. Je ne supporte pas cette comédie. » 

Le même soir, il y avait le deuxième débat de la primaire socialiste. Ils portaient tous un ruban rose à la boutonnière. J’ai imaginé les loges, le maquillage et l’assistante qui leur épinglait le ruban réglementaire. J’ai éteint la télé. 

Ce samedi 3 octobre, la fête bat son plein sur la Place Nationale, on nous vend des roses, on nous fait une démonstration de danse country sur une estrade. Tous les danseurs portent un teeshirt rose, des femmes arborent des perruques rose fluo, ils assurent le spectacle. 

Simon regarde, il est consterné. Lui, quand il est consterné, il devient muet pour ne pas exploser. 

Moi, pour ne pas refaire un deuxième malaise, je choisis de me mettre en colère. Je dis à Simon que j’ai une idée, que je vais avoir besoin de lui pour me prendre en photo. C’est étonnamment un des moments les plus difficiles de mon projet, demander à Simon de me prendre en photo. Simon a toujours refusé de s’intéresser à la photo, une forme de résistance qui dure depuis des décennies et envers laquelle j’ai définitivement baissé les armes. L’invention du téléphone qui fait des photos lui a donné un peu d’autonomie, mais uniquement sous la menace qui consiste à lui dire : « Si tu ne me prends pas en photo, tu n’auras pas de photos de moi lorsque je serai morte. » Un argumentaire un peu radical, mais efficace. 

Ce samedi, il a donc accepté de me prendre en photo. Je lui ai expliqué que ce serait simple, que j’allais me mettre torse nu devant lui et qu’il n’avait qu’à faire des photos, qu’il devait en faire beaucoup et qu’ensuite je choisirai et ferai le reste du boulot devant mon écran. 

J’ai mis du rouge à lèvres et des lunettes noires. 

Je me suis déshabillée. 

C’était le premier effort. 

Depuis que j’ai perdu mes seins, je déteste me déshabiller. Et encore plus devant Simon. Je m’arrange toujours pour que ce soit de dos ou dans la pénombre. 

Là, je n’ai pas eu le choix. 

J’étais face à lui en pleine lumière. 

Il avait bien compris mon message : dire qu’octobre n’est pas rose et qu’on ne peut pas se dédouaner ainsi de la pollution, des PFAS et autres saloperies en les camouflant de rose girly. 

Je lui ai demandé de me diriger. Il a râlé qu’il n’était pas photographe, puis il m’a dirigée. 

Quand on a obtenu une série correcte, j’ai récupéré les photos et je me suis mise sur mon Mac, sur Photoshop. Je voulais réaliser une belle photo, mais je ne voulais pas mentir. 

J’ai demandé à Photoshop de me faire un joli fond, j’ai mis du vent dans mes cheveux, c’était beau et violent. 

Ça m’allait. 

J’ai demandé à Simon comment il me trouvait. Il m’a dit : « Belle. »

Ça m’allait. 

J’ai mis en ligne sur les réseaux sociaux en appelant ma photo « Topless pour octobre en colère » et j’ai écrit mon nom dessous pour signer, pour dire que c’était moi. 

J’ai eu très peur que ma photo soit censurée, Meta ne laisse pas passer un bout de nichon et, en même temps, je me disais que Meta ne risquait pas de voir un bout de nichon … Mais on ne sait jamais, on peut me trouver provocante, indécente et me dire que le spectacle que j’offre n’est pas conforme aux standards de la plateforme. Je craignais plus que tout que Meta me signale comme une femme qui n’est plus regardable, qui n’est plus aimable. 

Et j’ai traversé la censure comme une fleur. Ce qui voulait donc dire que je ne ressemblais plus à rien aux yeux des robots censeurs. 

J’étais rassurée de ne pas avoir été bâillonnée, mais effrayée d’avoir pu ainsi m’exhiber sans qu’on repère que j’étais une femme torse nue. 

Et la suite a été encore plus surprenante quand j’ai vu le compteur des vues grimper à une vitesse stratosphérique. Des dizaines de milliers de vues, puis plusieurs centaines de milliers. Des milliers de partages, des commentaires qui se déversaient. Des commentaires bienveillants et solidaires. Les quelques-uns qui ne l’étaient pas, m’ont fait rire. Je retiendrai celle qui m’a dit : « Mais vous avez pensé aux bénévoles qui se lèvent à cinq heures du matin pour mettre en place les animations ? » et à qui j’ai répondu en lui demandant si elle avait pensé aux malades qui se lèvent à cinq heures du matin pour aller passer un Tep Scan, la trouille au ventre. Il y a aussi eu celle qui m’a fait remarquer que mon chirurgien n’était pas un as pour les cicatrices. C’est certain que tant qu’on n’a pas vu en vrai, on n’imagine pas. 

C’était précisément le but de ma photo. 

Montrer une vérité qu’on cache parce que la réalité n’est pas belle et surtout pas rose. 

J’aurais pu avoir un autre malaise en découvrant  lors du conseil municipal du lundi qui a suivi que tous les élus étaient habillés selon un dresscode rose ! Il parait que c’était à la demande de notre premier édile. Je me suis dit qu’il avait dû être super content de son super pouvoir, il demande un truc et tout le monde s’exécute sans se poser de question. Pour ceux qui n’avaient pas respecté le dresscode en rose, une élue passait dans les rangs et leur distribuait des foulards roses qu’ils se nouaient autour du cou comme des cow-boys de Brokeback Montain. Elle ne m’a rien proposé, pourtant, je portais une robe bleu électrique. 

Ensuite il y a eu le reportage du journaliste qui était venu me demander si je voulais bien qu’il fasse un sujet sur mon coup de gueule.  Je n’ai pas hésité, ça fait six ans qu’il me suit avec les trafics d’enfants dans l’adoption internationale. Je lui faisais confiance. 

Mon ami, le journaliste Paul Tian, m’avait déjà écrit un article superbe, il fallait poursuivre. 

Le journaliste est venu à la maison. Il a pris le temps de me laisser parler. Ce n’est pas toujours le cas, j’ai aussi l’habitude de rentrer directement dans l’arène sans préliminaires. 

Quand il m’a demandé si on pouvait faire cet interview sous forme de vidéo, j’ai masqué ma surprise. Je me suis dit que je ne l’avais pas prévu, que s’il me l’avait dit, je me serais coiffée, que j’aurais réfléchi à ma tenue, que j’aurais mis des chaussures … 

Et, en dissimulant mes craintes,  je lui ai répondu qu’on pouvait le faire. Je savais que je n’aurais pas la même tête que sur la photo, je savais que je n’allais pas remettre mes lunettes noires et qu’on ne ferait pas voler mes cheveux. Je savais que j’allais dégringoler d’une marche. 

Je suis allée mettre du rouge à lèvres et je lui ai dit : « C’est bon. »

Une prise et c’était fait, je savais ce que j’avais à dire. 

Tant pis si, cette fois, je n’étais plus rock and roll, il fallait aller jusqu’au bout. 

Je devais me montrer telle que j’étais, fatiguée et avec l’âge que j’ai.  

Il fallait honorer les centaines de milliers de vues et continuer de montrer la vérité. 

Merci à tous ceux qui m’ont soutenue par le partage de ma photo, par leurs commentaires solidaires, par leurs mots dans la rue. 

Merci à l’ami qui m’a écrit ce si bel article. 

Merci au journaliste qui est venu recueillir mon témoignage : Octobre n’est pas rose. 


lundi 5 octobre 2026

LES PETITS CŒURS

 


LES PETITS CŒURS


Au printemps, lorsque je suis entrée dans la chambre de la clinique où j’allais rester hospitalisée pour plusieurs jours, il y avait deux cœurs posés sur mon lit. Une idée surprenante qui m’a plus évoqué la décoration de certaines chambres d’hôtel où ils construisent des empilements de coussins contre la tête de lit pour faire joli. Un lit recouvert de coussins dont je remets toujours en cause la propreté en faisant remarquer à Simon qu’ils ne sont jamais lavés, et que je m’empresse de jeter dans un coin de la chambre ou dans un placard si, par bonheur il y a une étagère disponible. 


Dans ma chambre de clinique, j’ai pressenti que ce n’était pas une histoire de déco, même si un certain effort a été fait dans ce sens ces dernières années. Je suis une pro des chambres d’hôpital, critique gastronomique des repas servis, experte des volets roulants qui ne roulent plus, aussi bien que de l’hygiène de la salle de bain. Expérience oblige. Sauf pour ces coussins cœur que je découvrais.

Après l’inspection minutieuse desdits coussins qui m’a apporté la certitude qu’ils étaient propres, j’ai découvert l’étiquette cousue dans la couture : « Institut du sein ». C’était bien en rapport avec mes seins et à leur prochaine absence, mais à quoi pouvaient-ils m’être utiles ?

Les infirmières n’avaient pas l’air d’avoir plus d’informations à leur sujet. J’ai posé les cœurs sur un fauteuil et je me suis dit : on verra plus tard, ce n’est pas le plus important pour l’instant. Et ça s’est confirmé, j’ai eu bien d’autres problèmes à gérer qui m’ont fait oublier les coussins cœur. 


Puisque c’était un cadeau, ça, on me l’avait confirmé, je les ai mis dans mon sac quand je suis rentrée chez moi. Puis sur mon lit. Je ne savais pas quoi en faire. Puis je les ai transportés sur le canapé, car j’avais vu sur des sites dédiés au cancer du sein que ça servait à se caler les dessous de bras. J’ai essayé, mais sans conviction. J’aurais pu les oublier, mais à force de les trimballer avec moi, figurez-vous que je m’y suis attachée au point de les emporter à l’hôtel avec moi et de les retrouver après le passage des femmes de chambre, trônant sur le lit en compagnie de leurs potes, les coussins titulaires. 


Faute de comprendre leur usage, ils sont devenus des doudous. 

C’est arrivé sans que je m’en rende compte, je n’ai rien provoqué, ce sont eux qui sont venus à moi comme le nounours de mon enfance, celui que j’ai gardé jusqu’à mes dix-sept ans et que j’ai remplacé par Simon. 

Les deux cœurs dorment désormais avec moi, contre ma poitrine, ils comblent le vide. 

S’il m’arrive de les oublier sur le canapé, Simon, lors de ses nuits d’insomnie, vient les replacer dans le lit contre moi. 


Lorsque je suis de bonne humeur, je les appelle « mes seins-cœur ». 

Lorsque je suis en colère, je les appelle « mon chemin de cœur ». 

mercredi 30 septembre 2026

OCTOBRE ROSE

 



OCTOBRE ROSE


Demain, nous serons en octobre. 

Le mois que je déteste depuis qu’ils (je ne sais qui sont ces « ils »), ont inventé qu’il devait être rose. 


Octobre rose, c’est ce qu’ils ont trouvé pour parler du cancer du sein. 

Ils accrochent des parapluies en voute rose au-dessus des rues, ils gonflent des ballons roses, ils courent avec des teeshirts roses, ils accrochent des affiches roses, ils offrent des roses au marché, ils illuminent des monuments en rose. 

Pour établir cette liste qui est loin d’être exhaustive, j’ai eu recours à l’IA. Je le dis puisque je l’ai fait et que j’utilise l’IA pour mes recherches. Pas pour écrire à ma place. 


Et puis, il y a le fameux ruban rose. Celui que tous les politiques vont arborer au revers de leur veste. Cette année, je présume, que pas un candidat à la présidentielle ne s’y dérobera. Chacun le fera parce qu’il faut le faire, faut montrer qu’on fait quelque chose pour le cancer du sein. 

Mais, se coller un ruban au col de la veste, vous réalisez bien que ça ne sert absolument à rien ? 

Vous me dites que si ! 

Vous me dites que ça sert à rappeler aux femmes qu’elles doivent aller se faire dépister… 

Vous pensez que si on se fait dépister, on va forcément guérir. Ce n’est  malheureusement pas vrai pour toutes les femmes, on meurt d’un cancer du sein et c’est la première cause de mortalité par cancer chez la femme. 

Vous pensez que si on se fait dépister, on est forcément dépistée. Ce n’est pas vrai non plus. 


Il y a plus de vingt-cinq ans, on me disait que je n’avais rien et c’est moi qui ai insisté en allant consulter au plus haut niveau et là, j’avais bien un cancer. 

Il y a un an, on m’a dit que je n’avais rien et c’est moi qui ai insisté pour qu’on m’enlève mes deux seins. Et j’avais bien une récidive de cancer. 


Je redoute ce mois d’octobre, qui n’a rien de rose, qui n’est pas une célébration joyeuse comme vont nous le présenter les médias et les politiques en campagne. 


Je ne porterai pas de ruban rose au revers de ma veste, le vide que je porte désormais vaut tous les rubans du monde.  



lundi 28 septembre 2026

L’IA EST LE SEXTOY DE LA LITTÉRATURE

 


L’IA EST LE SEXTOY DE LA LITTÉRATURE


Il va falloir admettre qu’il y a deux sortes de romans, ceux qui ont été écrits par l’IA, une machine et ceux qui ont été écrits par des humains, des hommes et des femmes. 


La première catégorie de romans est celle qui répond à une demande spécifique pour laquelle la machine a été programmée. Elle peut produire un roman pour jeunes adultes, un roman feel good ou dark romance et ce qui marche encore mieux, un roman de développement personnel. Le lecteur n’est jamais déçu, le produit qu’il a acheté est conforme à son désir. La plupart du temps, ces ouvrages sont faciles à lire et procurent du plaisir. Ils ont été conçus pour cela. On les appelle des page-turner, des livres de vacances, des livres sans structures de phrases complexes qui ne prennent pas la tête. Moi, je les appelle des livres d’hôpital, parce que ce sont des textes qui me donnent du bonheur lorsque mon cerveau n’a plus de carburant pour des lectures plus complexes. 


La deuxième catégorie de romans, ce sont ceux qui ont été écrits par des humains qui n’ont pas été programmés, des femmes et des hommes qui écrivent ce qu’ils ont envie d’écrire sans aucune injonction. La plupart du temps, ce sont des lectures plus difficiles. Je dis qu’il faut les mériter et c’est ce qui me plait. Cette petite bagarre délicieuse des premières pages où l’auteur ne tient pas son lecteur par la main et lui dit : c’est à toi de trouver le fil et d’accéder au plaisir. On s’y retrouve forcément un peu seul, mais on sent qu’on doit persister parce qu’on devine que dans les pages suivantes, il y a un bonheur incomparable à atteindre. 


Il y a aussi deux manières d’accéder au plaisir. 

Avec un sextoy ou avec un humain. 


Le sextoy répond à une demande spécifique pour laquelle il a été programmé. Et au même rythme que l’IA, le sextoy a fait des progrès incroyables en peu de temps. Nous sommes passés d’un objet rebutant et obscène et sans doute peu performant (je n’ai jamais testé les performances des masseurs de joues qui étaient vendus sur le catalogue de La Redoute), à des merveilles technologiques faciles à utiliser et qui procurent du plaisir. C’est programmé pour être efficace et rapide, ça marche à tous les coups sans effort. Quand on est fatigué, qu’on manque de carburant, c’est comme les feelgoods. Rapide et efficace. 


L’acte sexuel avec un humain est plus complexe dans le sens où le plaisir n’est jamais garanti. Comme pour la vraie littérature, il faut se bagarrer un peu et sentir qu’on doit persister parce qu’il y a un bonheur incomparable à atteindre. 

Avec un humain, il y a des bras, un souffle, une respiration, des mots et des erreurs qui rendent l’humain, humain. Il y a aussi des pages qui ne s’ouvrent pas immédiatement et qui donnent envie de trouver le fil. 


Avec l’IA et un sextoy, ça fonctionne à la perfection, mais sans les bras, sans le souffle, sans la respiration, sans l’émotion. Ça fonctionne comme une machine, sans âme. On l’utilise, on prend du plaisir et on le range. C’est sans souvenir.

Une machine, ça dépanne et c’est parfois bien.

L’humain c’est mieux tout le temps. 


mardi 8 septembre 2026

LE SAVON COLLÉ

 


LE SAVON COLLÉ

Je ressens toujours une satisfaction à réaliser et à réussir l’opération qui consiste à coller le reste du pain de savon sur le pain neuf. 

Quand il ne reste plus entre les doigts qu’une fine lamelle que l’on peine à faire tourner d’une paume à l’autre, je décide qu’il faut coller. 

Ma technique est simple, il suffit de laisser tremper un quart d’heure durant, le petit bout raplapla et ensuite de l’appliquer fermement sur le savon neuf. Cela fonctionne à la perfection si le savon neuf possède sur sa face une inscription emboutie. Pour faire simple, le reste de savon ramolli va venir parfaitement s’encastrer sur l’inscription « Pur savon de Marseille » inscrite en relief, ou en creux sur son frère siamois en devenir. 

Je réalise cette manipulation deux fois, chaque mois et demi, une fois à la cuisine et une fois à la salle de bain. Et invariablement, la même satisfaction m’envahit, au point d’appeler Simon et de lui faire admirer mon collage. 

Habituellement, il se contente de hocher la tête et de me demander s’il faut prévoir de mettre « savon » sur la liste de course ou s’il y a encore de la réserve dans le placard, mais hier, il s’est attardé à regarder le savon, ce qui a produit chez moi un regain de satisfaction au point de lui demander s’il ne me trouvait pas exceptionnellement performante dans cette pratique et j’ai dit : « Je tiens ça de mon père, il m’avait enseigné très jeune comment coller le vieux savon sur le neuf pour que ça tienne au premier coup. » Simon restait silencieux, alors j’ai cru bon d’ajouter : « Tu te rends compte de l’éducation que j’ai eue ! Coller du savon et aller à la messe. » Simon était toujours mutique et je me suis demandé ce qu’il allait me sortir. En plusieurs décennies, j’ai pris l’habitude de ses réponses philosophiques désarmantes ou de ses sorties désopilantes. 

Quand j’avais quinze ans, je n’osais rien objecter, même si je ne comprenais pas toujours ses intentions, j’avais trop peur qu’il se tire. Simon, c’était mon sauveur. Alors, s’il me disait qu’il fallait boire le solide et manger le liquide, un truc dans le genre qui lui venait d’un gourou de l’époque, je ne le contrariais pas même s’il m’affirmait que le gourou en question arrivait à boire du riz cru, puisqu’il ne me cherchait pas à me faire pratiquer cette doctrine. Il a aussi essayé de me convaincre que je devais marcher en prenant appui sur le côté externe de la semelle de mes chaussures. Là aussi, j’ai écouté sans le faire, j’étais lycéenne et mon objectif était de me fondre dans la masse. J’étais suffisamment différente sans rien faire. Et il y a eu le jour où j’ai échappé de justesse à une énucléation. Simon avait décidé de pratiquer sur moi ce qu’il appelait « une flèche apollonienne ». Cela consistait à ouvrir mes chakras ou mon troisième œil, je ne sais plus. Je le vois encore au-dessus de moi, courbé en avant, son pouce posé entre mes deux yeux et appuyant de toutes ses forces. Et il est arrivé ce qui était prévisible, son pouce a glissé et s’est enfoncé dans l’un de mes yeux. Je ne me rappelle plus lequel des deux. J’ai hurlé et il a dit, pardon, pardon… Je ne sais pas par quel miracle (parfois, il y en a), je n’ai pas perdu mon œil. 

C’est à cause de ces expériences curieuses et risquées que je me méfie toujours des silences de Simon, je me dis : « Qu’est-ce qu’il va avoir inventé ? Un truc drôle ou un truc hyper dangereux ? » Et hier matin, pour le savon, j’attends ce qu’il va me répondre, il regarde toujours le savon collé avec une grande intensité, et après cette réflexion qui a duré un temps infini, lève son regard vers moi : 

« Chez nous, on ne collait pas le savon.

— Mais vous faisiez comment avec le petit bout qui reste à la fin, vous le jetiez ? 

— Chez nous, je crois qu’on ne se lavait pas les mains. »

VINCENT

 

VINCENT
La première fois, c’était le 16 avril 2025. Je viens de vérifier la date sur Messenger. Tu avais trouvé mon nom en faisant des recherches sur l’adoption internationale. Tu m’avais dit : « C’est pas bien difficile, vous êtes facilement repérable ! », nous avions un peu échangé et nous avions convenu de nous appeler au téléphone, que ce serait plus simple. On s’était dit à bientôt, et tu avais conclu par cette phrase : 

« Votre aide me serait précieuse, mais, quelles que soient vos possibilités, merci d’avoir permis la mise en lumière de nos vies. » 

Je n’oublierai jamais que tu avais commencé par nous remercier alors que nous n’avions encore rien fait. 


Nous nous sommes parlé au téléphone quelques jours plus tard, une très longue conversation à laquelle tu avais dû mettre fin en t’en excusant : « Je n’avais pas prévu que nous discutions si longtemps, je m’excuse, je dois partir à un rendez-vous » et tu avais ajouté : « Je n’avais prévu qu’un quart d’heure, car je ne pensais pas que vous seriez si sympathique. » Ta spontanéité nous avait fait rire, nous n’avions pas osé te demander quelle image tu avais projetée sur nous avant de nous téléphoner. 

Dans les semaines et mois qui avaient suivi, nous t’avions aidé comme nous le faisons pour toutes les personnes adoptées qui viennent nous solliciter. De la même manière, à la seule différence qu’avec toi, nous avions rapidement fait un appel vidéo. J’ai le souvenir précis de la chemise blanche que tu portais, de tes cheveux longs et de ton regard. Je t’ai immédiatement vu différent. Je t’ai dit : 

« Tu as un physique à faire du cinéma, tu es beau et tu as un truc particulier. » 


En quelques semaines, tu ne m’appelais plus, madame et nous étions passés du vouvoiement au tutoiement. Tu t’intéressais à ce que je faisais et tu avais fini par me convaincre que Chat GPT pouvait me fournir en quelques minutes des informations et de la documentation pour écrire mes romans. Tu m’as appris comment gagner du temps dans mes recherches pour mon travail d’écriture. Je pense toujours à toi en souriant quand j’ouvre Chat GPT. J’ai oublié mes réticences grâce à ta patience et je crois que je ne t’en ai jamais remercié. Alors, merci ! 

Tu étais sensible au combat que nous menions et tu voulais t’engager à nos côtés. Je t’avais dit que je n’avais plus d’espoir, que depuis la dissolution de juin 2024, plus aucun politique ne se sentait concerné, mais soudain, tu nous remotivais. Tu avais expliqué à Jean-Noël, comment on pouvait relier des informations entre elles avec Obsidian.  Tu voulais écrire un livre avec toutes les informations que tu avais déjà collectées et classées et que tu nous avais communiquées. Jean-Noël t’avait envoyé son rapport, on se disait qu’en travaillant avec toi, avec ta formation de chercheur, nous pourrions aller plus loin. On espérait encore tellement et c’était il y a à peine plus d’un an…

Je ne sais pas si tu te doutais qu’en étant venu nous solliciter pour que nous t’aidions, c’est toi qui nous redonnais espoir. 

Tu voulais retourner à Sri Lanka, tu venais de trouver une piste et tu semblais certain d’avoir tiré le fil qui allait te permettre de retrouver ta famille de là-bas. 

Tu es parti pour Sri Lanka. 

Tu m’as envoyé des photos qui sont toujours dans mon téléphone. Tu avais l’air heureux et tu me l’écrivais.  


Je viens de vérifier que ton dernier message date du 25 août, presque un an jour pour jour. 

Ensuite, je n’ai plus eu de nouvelles de toi que par une amie commune. 

Je ne suis pas restée insensible à ton silence, j’ai simplement respecté la règle que j’ai fixée dans ce travail de l’ombre que nous faisons. Nous ne sollicitons jamais, nous attendons. 


Et nous t’avons attendu, Vincent. 

Jusqu’à ce que vendredi, à l’heure où nous étions presque déjà le lendemain, nous lisions le message de ta grande sœur qui nous disait que son petit frère Vincent était définitivement parti. 


Bonne route, Vincent. 

Tu étais attachant et tu nous laisses un peu seuls…

Seuls, mais riches de ce que tu nous as appris. Pas que le classement des notes reliées en elles avec Obsidian ou les prompts de Chat GPT. 

Tu es venu nous apprendre bien plus : l’intelligence mise au service de la gentillesse, de la délicatesse et de la sensibilité. 

Une jolie mélodie écrite par le musicien que tu étais. 

Merci Vincent.

 


vendredi 12 juin 2026

LE COUP D’ŒIL DE VÉRIFICATION

 


LE COUP D’ŒIL DE VÉRIFICATION


Je contemple la barre sur laquelle sont suspendues mes robes. 

Je possède énormément de robes que j’ai pour la majorité d’entre elles cousues en reproduisant à l’infini des modèles que j’aimais, des robes que j’avais achetées et dont je m’inspirais. Le luxe du sur-mesure. 

Aujourd’hui, il n’y en a plus que quelques-unes qui vont échapper au tri impitoyable que je dois faire, un tri sans affect parce que je le désire efficace. 

Seule dans la chambre, je procède à l’essayage, je vérifie dans le miroir et soit je pose la robe directement sur la chaise qui va recueillir les réformées, soit je décide d’aller voir Simon dans son bureau pour lui demander de valider la réforme ou de prolonger la décision en nous donnant du temps. J’écris « nous », car je suis parfois incapable de prononcer le verdict, je m’apitoie sur la robe en palpant le tissu me souvenant du plaisir que j’avais pris à le tailler, à le coudre, et à faire des essayages qui n’avaient rien à voir avec ceux que je fais aujourd’hui. Alors j’insiste et je l’essaye une deuxième fois, tourne devant le miroir, puis renonce, face à l’image renvoyée. Je ne vais pas demander à Simon, c’est trop moche, je ressens une honte. 

Je me souviens de ce que l’on me répète depuis trois mois : « il y a beaucoup de femmes qui n’ont pas de poitrine ou des poitrines minuscules », et neuf fois sur dix, on me cite Jane Birkin. Eh bien déjà, il n’y en a pas tant que ça, moi, je ne croise que des femmes qui ont de la poitrine, qui ont des seins moulés dans leur robe. Et ensuite, ne plus avoir de seins n’a rien à voir avec une petite poitrine et encore moins avec Jane Birkin, dont je n’ai pas la morphologie. Cela n’a rien à voir parce qu’après une ablation totale des seins, on n’en a plus du tout ! On a même une poitrine en creux alors que tout ce qui est situé sous l’absence des seins semble dix fois plus présent. Je me souviens avoir dit à ma psy lors de la séance qui avait suivi ma sortie de la clinique : « Je n’ai plus de seins et j’ai grossi du cul. » Elle avait esquissé un sourire et m’avait répondu qu’elle n’avait pas eu ce point de vue en me voyant entrer dans son bureau. Mais elle n’avait pas nié que moi, je puisse avoir l’impression d’avoir grossi du cul. C’est le principe de l’analyse, écouter le patient et ne pas nier ses impressions. 

Schématiquement, il y a une explication à mon appréciation, puisqu’on a rétréci le haut de mon corps sans en modifier la partie basse. C’est comme si vous dessiniez (j’aime bien les comparaisons dessinées) un rectangle à la verticale et qu’en gommant les deux côtés latéraux, vous le transformiez en triangle. C’est la raison pour laquelle 90 % de mes robes ne me vont plus. 

J’avais imaginé que je porterais des prothèses, le truc qui allait effacer toutes mes angoisses et me réparer d’un coup de baguette magique, puisque c’est ce que tout le monde vous fait croire. On ne m’avait pas exactement dit : « ce n’est pas grave, y a des prothèses », mais on n’en était pas loin. Alors j’ai essayé les prothèses et, après deux semaines de tentatives, je les ai rangées dans leurs boites, hors de ma vue. Ce sont de faux seins vendus (remboursés par la sécu) pour ressembler à s’y méprendre à des vrais. C’est ce qu’ils disent. C’est doux comme la vraie peau, la forme est étudiée pour se plaquer sur le torse et le poids est celui d’un sein. Qui a pesé son sein ? Avant de me les faire enlever et de lire le rapport d’anapath, je ne connaissais pas le poids de mes seins. 

Ces faux seins, des prothèses pour employer le mot juste, il faut les glisser dans une brassière ou un soutien-gorge adapté. Le premier jour de mes essais s’est transformé en cauchemar le soir où j’ai enlevé ma brassière, comme j’avais l’habitude d’enlever mon soutien-gorge chaque soir depuis des décennies, et que la brassière lourde de ses deux prothèses glissées dans les bonnets est tombée sur le carrelage de la salle de bain dans un plof assourdissant. Je n’avais pas anticipé le poids. 

J’ai réitéré mes essais durant quelques jours qui ont été un supplice. La journée, ça bougeait et, le soir, je ne savais pas quoi faire de ma brassière habitée par deux fantômes. J’étais terrifiée.  

Lors d’une consultation chez une kiné, alors que je venais de renoncer aux seins en silicone amovibles, au moment où je me suis déshabillée en faisant passer mon tee-shirt au-dessus de ma tête, elle a hurlé horrifiée en me découvrant torse nu (et plat) : « Mais vous ne portez rien ! », et de me sortir de son placard tous les attributs pour me déguiser en femme qui fait semblant d’avoir encore des seins. J’ai même eu droit au catalogue des soutiens-gorges en dentelle présentés sur des mannequins sublimes qui, elles, ont de vrais seins. J’ai détourné les yeux et je lui ai dit que je n’en avais pas besoin de cette mascarade. Simon assistait à la scène, accablé. 


Cela devenait une comédie quotidienne indécente dans laquelle je ne trouvais pas mon rôle, je ne pouvais pas le jouer. 

J’ai relu l’excellent livre du philosophe Ruwen Ogien, « Mes mille et une nuits. La maladie comme drame et comme comédie » aux éditions Albin Michel, 2016. Je fais un aparté pour vous conseiller de lire ce livre, il permet de comprendre comment un malade est considéré comme un paria de la société, comment un malade appartient à un autre royaume. Ruwen Ogien dit sans ambages que non, tout ce qui vous ne tue pas ne vous rend pas plus fort et il part en guerre contre le dolorisme. J’aurais tellement aimé échanger avec lui, j’avais lu son livre et j’avais préparé ce que je voulais lui dire. Il était facile de lui faire passer mon courrier, nous avions un ami commun. Mais je n’en ai pas eu le temps, le cancer a gagné le match, il est mort le 4 mai 2017.  

C’est ainsi et surtout grâce à ma relecture du livre de Ruwen Ogien, que j’ai décidé de ne plus jouer et de vivre à plat. Telle que je le suis devenue.

Et c’est ainsi que j’ai dû faire le tri de mes robes. 

Le tri déprimant était terminé, la Croix rouge a été ravie de me voir arriver accompagnée de Simon, les bras chargés de sacs. J’avais aussi mis mes soutiens-gorges, mais là, il n’y avait eu aucun essai à tenter, j’avais vidé le tiroir dans le sac sans regarder. 

Ma barre de dressing est quasiment vide, il n’y reste que les robes qui ont échappé au verdict, celles que je peux encore porter sans me sentir comme un triangle sur pattes. L’essentiel est que la robe ne soit pas droite. Le corsage peut être ajusté, mais pas le reste, il faut éliminer l’image du triangle.  

Simon n’y a vu que du positif. « Maintenant, on sait exactement ce qui te va et ça va être super facile de te racheter des robes. » Il aurait pu dire : « TU sais exactement », mais il avait dit « ON sait », ce qui signifiait non pas une prise de parole patriarcale (que j’aurais immédiatement réfutée, et il le savait), mais l’assurance d’une solidarité affichée et assumée. 

Je ne joue pas le rôle que la société aimerait que je joue et je ne me plierai pas à ses injonctions de me déguiser. 

Mon seul souhait serait que, lorsque je croise des personnes et que j’engage la discussion avec elles, leurs regards ne descendent pas systématiquement sur mon buste plat, même furtivement.  

Je le vois. 

Je n’ai pas besoin du coup d’œil de vérification.