mardi 19 mai 2026

LA BOUTIQUE DES SEINS

 

Elles sont deux, installées devant l’écran de leur ordinateur respectif. 

J’ai préparé la prescription que je tiens à la main pour ne rien avoir à expliquer. Je me présente, j’ai appelé le matin pour prendre rendez-vous, et la personne m’a dit que je pouvais passer dans l’après-midi en sortant de ma consultation avec le chirurgien. Je tends l’ordonnance sur laquelle il a écrit ce dont j’ai besoin. Elle lit, elle se tourne vers sa collègue, une femme plus âgée qu’elle qui semble être sa responsable, en lui donnant le motif de ma demande, et celle-ci lui répond : « Tu peux t’en occuper, tu sais faire maintenant. » La précision du « maintenant » ne me rassure pas. Mais rien de ce qui est exposé dans la boutique ne peut me rassurer, des béquilles, des cannes, des jambes sur lesquelles sont enfilés de bas de contention de toutes les couleurs et de tous les motifs imaginables et plus à l’arrière, une étagère de têtes sur lesquelles sont exposées des perruques. À droite des étagères de têtes perruquées, à l’abri des regards, un portant de maillots de bain, de soutiens-gorge et autres ersatz de lingerie. 

Je suis toujours assise devant le bureau. Simon est assis à mes côtés. 

Elle me demande d’attendre, elle doit terminer ce qu’elle était en train de faire. J’attends. Je ne suis pas plus pressée que ça. 

Elle a terminé et elle m’annonce qu’elle va commencer par mon dossier pour la sécu. Elle regarde la prescription du chirurgien et me demande si une personne de la boutique est passée me voir lorsque j’étais hospitalisée. Je lui dis que non, que je n’ai vu personne. Elle reste perplexe, et me dit : « C’est curieux qu’on ne vous ait pas apporté les prothèses provisoires, celles que vous auriez dû porter les deux premiers mois après la chirurgie. Vous êtes certaine ? Ce sont des prothèses en mousse. » Sa précision me glace : des seins en mousse, je m’en serais souvenu. Le petit bonhomme en mousse… j’aurais forcément rigolé pour ne pas pleurer. Je suis certaine aussi que je n’en ai pas porté. Elle se tourne vers sa collègue et lui dit qu’il faut qu’ils aillent voir le service pour le leur signaler afin que cela ne se reproduise pas. 

J’ai donc brillamment sauté l’étape des seins en mousse, tant pis, maintenant nous voilà à la deuxième étape, celle des prothèses transitoires que je dois porter durant un an avant les définitives. Je me renseigne sur la différence avec les prothèses définitives. C’est un peu comme pour la mousse, j’ai du mal à envisager le caractère définitif. Elle m’explique que la matière est la même, du silicone, mais que les transitoires, elles ne vont pas se coller à mon torse, il faut les placer dans un soutien-gorge adapté et elle me demande si j’ai ce qu’il faut. Je bafouille que oui, que j’ai des brassières et qu’on peut glisser des trucs dedans, puisqu’elles sont déjà vendues avec une petite coque préformée. Elle insiste un peu en prétendant que c’est mieux de faire l’essayage avec un soutien-gorge adapté, qu’elle va m’en prêter un. Je décline son offre, je ravale la déception de devoir passer par une étape transitoire avec un truc qui ne sera pas aussi performant que ce que le chirurgien m’a vanté. Elle se lève enfin et me dit : « On va aller dans la pièce d’essayage pour que nous voyions la taille qu’il vous faut. » Je m’affole et lui rétorque que c’est moi qui vais choisir la taille. Depuis qu’il est question de prothèse, j’ai déjà dit un nombre incalculable de fois que je ne voulais pas des seins de bimbo, que je ne me sentais pas une obligation de les porter quotidiennement et que, par conséquent, je voulais que ce soit une petite poitrine pour porter mes robes en été. L’hiver sous un pull, je m’en fous. C’est amovible et je compte bien ne pas me sentir d’obligation. Pour cela, il faut que les faux seins soient petits. Elle me dit : « Vous déciderez vous-même. » Elle a compris. 

Nous y voilà, je me lève et engage Simon à nous suivre pour les essayages. La vendeuse regarde Simon m’emboîter le pas. Je la vois réprimer une réaction, je ne sais laquelle, elle garde le silence. 

La pièce dans laquelle nous pénétrons à trois ressemble à une minuscule arrière-boutique d’un marchand de chaussures de l’époque où j’étais enfant. L’époque où on nous présentait les modèles après nous avoir demandé notre pointure, et où la vendeuse faisait des aller-retour entre la boutique et la remise pour revenir chargée de boites de chaussures dans d’autres couleurs ou de demi-pointures de plus ou de moins, qu’elle nous faisait enfiler. Parfois avec un chausse-pied. 

Sur les étagères de cette bien nommée salle d’essayage, des empilages de boites grises carrés. Des seins en boite. Comme des paires de chaussures. La vendeuse me demande quelle taille je désire essayer, je confirme, petit. 

Elle se saisit de deux boites et en sort deux seins qu’elle me présente comme une offrande. Une taille 1 et une taille 2. J’hésite à m’en emparer. L’organe ainsi séparé du corps, même factice, est repoussant. Je les regarde avec une pensée pour les deux miens, les vrais, qui, il y a deux mois et demi, ont dû être ainsi, mais, posés sur un plateau d’inox. Je les prends en main. C’est mou et doux. C’est flasque et lourd. La vendeuse m’encourage à les glisser dans ma brassière. L’opération est assez facile. Pas besoin de chausse-pied ni de repérer le pied gauche du pied droit, pour les seins, c’est interchangeable. J’enfile ma marinière et je me regarde dans le miroir. C’est un peu gros. Pas tant que ça, me dit Simon. Simon, que la vendeuse ignore royalement depuis que nous sommes entrés dans la pièce d’essayage. Oui, mais le jour où je n’aurai pas envie de les porter, ça fera quand même un écart important avec le raplapla de mon torse. 

Je demande à la vendeuse de me passer la taille en dessous, elle s’excuse, elle n’en a qu’un seul. Je traverse quelques secondes de confusion, comment une paire peut-elle se retrouver dépareillée ? Je reprends mes esprits, ce n’est pas une marchande de chaussures et on peut bien sûr acheter les seins à l’unité, puisqu’on peut les perdre à l’unité. La vendeuse garde son self-control et, à l’instar d’une marchande de chaussures, me propose de passer une taille de chaque côté pour comparer. Qu’à cela ne tienne, je vais surpasser mon effroi et me voilà avec une taille 1 à droite et une taille 2 à gauche comme si j’avais un 37 au pied droit et un 37 ½ au pied gauche. Je renfile ma marinière, je me regarde dans le miroir, je pose mes mains sur les seins, car ce ne sera plus jamais les miens. Dans mes paumes, je sens la différence, mon choix est fait. Je tiens néanmoins à ce que Simon sente la différence. Je me tourne vers Simon et je lui dis : « Pose tes mains et dis-moi. » Il pose ses deux mains, je ne sens rien, mais j’ai besoin de ce geste. La vendeuse médusée se tient à carreau, elle ne dit plus un mot. Simon me dit que ça ne fait pas une grande différence et il confirme mon choix. La taille 1. 

Je dégage les seins de ma brassière et les rends à la vendeuse qui les replace dans leur boite comme deux pâtisseries légèrement tremblotantes. Elle s’excuse de n’en avoir qu’un dans la taille que j’ai choisie, elle va le commander et je pourrai repasser la semaine prochaine. 

Elle me demande si je veux déjà prendre l’unique. Je décline sa proposition. Jamais personne n’a eu l’idée de marcher à cloche-pied avec une seule chaussure neuve et je n’ai pas le projet de jouer à l’amazone durant la semaine.

Nous voilà revenus devant son bureau. 

Ce n’est pas terminé, elle doit placer des produits qui sont hors remboursement sécu. 

« Vous avez ce qu’il vous faut comme soutien-gorge ? 

— Je porte désormais des brassières. 

— Nous avons aussi des brassières. 

— Oui, mais elles sont tristes. Je préfère des articles plus colorés avec des bretelles fines. 

— Ah ! Mais je vais vous montrer un modèle. » 

Elle se lève et disparaît à l’arrière, vers le portant de la lingerie et revient en tenant à bout de bras un truc énorme, blanc, agrafé sur le devant qui m’évoque Jean-Paul Gaultier, mais en bien moins fun. Après le petit bonhomme en mousse, me voilà de nouveau projetée dans une autre galaxie. Elle me vante le produit, malgré le rire en coin de Simon et mon air effaré. Je mesure la hauteur du soutien-gorge montant sur le sternum et imagine finir mes jours en col roulé, travestie en Marguerite Duras. Il est en coton, sans doute bio, sans doute lavable en machine, je n’écoute plus, j’ai maintenant l’image du soutien-gorge, si on peut appeler ça un soutien-gorge, séchant sur le fil. C’est pire que de le visualiser sur moi. 

Elle a dû lire la consternation dans nos regards respectifs et elle change de stratégie. Je me dis qu’ils doivent être bien briefés pour tirer un maximum de pognon de la détresse des malades. J’ai honte pour eux. 

Elle me propose maintenant un vrai soutien-gorge, très féminin, avec de la dentelle, dit-elle. Je la dispense de me le présenter. J’ai eu la nausée quand elle a précisé « pour des occasions ». À quelle occasion pourrais-je avoir l’idée de montrer des seins en silicone emballés dans de la dentelle de Calais ? 

Elle aura tout essayé et elle va s’en tenir à la paire de prothèses transitoires remboursées par la sécu que je viendrai récupérer la semaine prochaine. Deux boites carrées. 

L’année prochaine, j’aurai les définitives, celles de compète, celles qui tiennent toutes seules. 

Plus qu’un an. 

Tout finit par arriver. 

#Cancer #cancerdusein 


lundi 18 mai 2026

FUCK LA RÉSILIENCE


Cette semaine je me suis rappelé le film « La chambre du fils » de Nani Moretti. Plus exactement, c’est avec ma psy que ce souvenir est remonté, je ne me souviens plus à quel sujet et laquelle de nous deux y a fait allusion. 

C’est l’histoire d’une famille unie jusqu’à la tragédie qui vient les frapper, la mort accidentelle du fils. 

Ce film a reçu la palme d’Or à Cannes en 2001 et c’est réellement un chef-d’œuvre, un de mes films préférés. Et si je l’évoquais avec ma psy, il y a quelques jours, c’est qu’un passage de ce film m’a toujours marquée et fait rire. Giovanni, le père (interprété par Nani Moretti) est psychanalyste et, dans une scène où il reçoit un de ses patients touchés par un cancer, ce dernier, allongé sur le divan, lui explique combien il se bat pour rester debout, pour garder le moral. Il lui explique en long et en large tous les efforts qu’il mobilise pour lutter contre le cancer et attend de la part de son psychanalyste la phrase qui va valider ses espoirs en le questionnant sur le ton qu’on prend quand on attend un assentiment : « C’est cela qui va m’aider à m’en sortir, n’est-ce pas, docteur ? » Et là, c’est le moment du film qui est à la fois terriblement drôle et désespérant, Nani Moretti dans le rôle du psychiatre, dans le rôle du père qui vient de perdre son fils et écoute à peine son patient, lui répond : « Il ne faut pas croire que cela va vous éviter de mourir. Tous les patients que j’ai eus, et qui, comme vous se battaient et avaient un moral d’enfer, sont tous morts. Et puis j’en ai vu qui ne se battaient pas et qui finalement ont survécu. »  Ce ne sont pas les dialogues exacts, je cite de mémoire, mais c’est l’ambiance de cette scène qui est extraordinaire. Quand je l’ai rappelée à ma psy, on s’est retrouvées à rire toutes les deux. 

En 2001, l’année de « La chambre du fils », on était encore loin de la pensée positive, du développement personnel et de la résilience, mais Nani Moretti avait senti que tout ça, c’était de la fumisterie. 

Et si j’en parlais à ma psy ces dernières semaines, c’est parce que je voudrais hurler que je ne supporte plus qu’on me dise que je suis une guerrière, que tout ce qui ne me tue pas ne me rend pas plus forte et que je n’ai qu’un souhait, c’est retrouver ma zone de confort alors que des crétins payent des stages pour la quitter. Entre nous, je pourrais bien organiser des stages pour enseigner comment quitter sa zone de confort, je sais faire. Les stages, et comment quitter la zone. 

Il y a peut-être une seule chose qui m’a sauvée, c’est mon intuition, mais c’est inexplicable si on s’en tient à un raisonnement cartésien. C’est carrément affolant. 

Je veux bien aussi admettre que je suis obstinée, j’ai suffisamment fait chier autour de moi pour un jour en récolter les fruits et que personne n’y trouve à redire. Et c’est bien la première fois. 

Je suis sans doute courageuse, ma psy me l’a souvent dit, ça doit être vrai, même si ça ne me semble pas être une différence, ça me semble aller de soi. 

Le reste du temps, je me déguise pour faire illusion et je m’isole pour pleurer. Ce n’est pas nouveau, je suis bien entraînée par la vie, par les chagrins d’amour, par les douleurs des autres que je ne supporte pas, je préfère les miennes. 

Je pleure et je rigole sur mon mantra préféré : Fuck la résilience ! 


 

mercredi 13 mai 2026

VINGT-CINQ ANS ! MAIS VOUS EN AVEZ DE LA CHANCE ! 


VINGT-CINQ ANS ! MAIS VOUS EN AVEZ DE LA CHANCE ! 

J’ai pris rendez-vous pour me faire épiler. 

Comme je me lave et me coiffe, je m’épile, mais je n’aime pas le faire. Ce n’est jamais une fête, c’est une obligation vis-à-vis de moi. 

Je vais donc chez une esthéticienne, dont c’est le métier. 

Ces dernières semaines, je repousse le rendez-vous pendant que les poils, eux, repoussent. Pas tant que ça d’ailleurs, car c’est l’avantage de l’âge, les poils et les cheveux poussent moins vite et moins nombreux. C’est bien pour les poils, moins avantageux pour les cheveux. 

J’avais fini par me décider et j’avais choisi sur le menu proposé lors de la prise de rendez-vous en ligne : jambe entière et bras. Le menu de base me semble-t-il au vu de tous les endroits du corps qui sont listés et que je n’aurais jamais envisagé de me faire épiler. Je reste basique dans mon choix. 

Avant de partir au rendez-vous, je visualise rapidement les étapes de la séance et enfile un caraco sur ma brassière plate (j’ai laissé tomber les simulacres de seins tricotés très mignons, ça me fait mal et je me sens bizarre), en anticipant l’épilation des bras pour laquelle il faudra que j’enlève le tee-shirt large que je porte. Je me rassure ainsi et je pars au rendez-vous. 

Je n’ai que quelques centaines de mètres à faire pour traverser la place Nationale. 

Je n’ai pas à pousser la porte de l’institut, elle est ouverte. Je le découvre trop tard, je crois franchir le seuil et je me prends la vitrine.

L’esthéticienne trône derrière son comptoir, elle me demande d’attendre, elle a un problème avec son ordi. Elle passe des coups de fil et au bout de cinq minutes me dit d’aller m’installer dans la cabine qui sent la cire chaude, puis me demande de confirmer que je viens bien pour les jambes et les bras. Je confirme le choix de ma prestation basique non sans me rappeler la liste de tout ce qu’il est possible de se faire épiler et qui me fait rigoler, mais sans plus. Et c’est là que l’esthéticienne me pose la question que je n’avais pas envisagée. « Vous voulez commencer par les jambes ou par les bras ? C’est comme vous voulez. » Cette question ne s’est jamais posée auparavant et je m’affole. Quand je m’affole, je scénarise. Si elle démarre par les bras, ça signifie qu’il faut que j’enlève mon haut dès le départ et que je vais donc rester en caraco, pendant qu’elle fera les jambes. Ça me semble long, surtout que les jambes, ça prend bien plus de temps que les bras et je ne me vois pas me relever et lui dire : « Attendez, je remets mon pull » avant qu’elle me fasse les jambes. Je pourrais prétexter que j’ai froid, mais la météo du jour ne peut pas me fournir cette excuse. Mon choix est donc vite fait, on commence par les jambes et je reste en pull. 

Elle commence et je la surveille, je guette son regard. Mais elle est terriblement préoccupée par son ordi qui ne veut plus s’ouvrir. Il lui a demandé une mise à jour qu’elle a faite et, depuis, il n’accepte plus son mot de passe. Elle me raconte que c’est ce qu’elle cherchait à résoudre lorsque je suis arrivée. Elle ne pense plus qu’à son ordi, elle m’épile en téléphonant à des amis pour trouver une solution. Ça m’arrange, elle ne me regarde pas au-dessus des cuisses. Et d’ailleurs, entre deux appels et deux bandes de cire, elle me demande : « Je vous fais le maillot ? » Nouvelle sueur froide pour moi. Je m’imagine devoir me justifier de ne pas envisager de me mettre en maillot de bain dans les semaines à venir et, en plus, c’est un endroit qui fait mal et je ne veux plus qu’on me fasse des trucs douloureux, mais je n’ai eu qu’à dire « non » et elle est repassée à son problème de mot de passe. Je lui suggère de redémarrer son ordi. Elle bondit sur l’idée et part le redémarrer. Mais au bout de quelques minutes, elle revient et m’annonce que ça n’a rien changé. Je trouve que la diversion qu’elle a créée est intéressante et je m’en saisis pour orienter toute la conversation sur l’informatique. Cela va rester assez limité, car elle n’y connait rien, elle n’a plus l’âge, me dit-elle. Elle a terminé mes jambes. Il faut passer aux bras. J’enlève mon pull pendant qu’elle va refaire une nouvelle tentative de mot de passe, toujours aussi infructueuse, m’annonce-t-elle en rentrant dans la cabine où je suis allongée en caraco plate comme une planche à pain. Je me souviens soudain de cette expression que ma mère employait. Je surveille toujours son regard qui reste axé sur le vide sidéral que représente la perte de son mot de passe. C’est à moi de la rassurer en lui expliquant qu’un mot de passe ne peut pas disparaître et je me risque à lui suggérer que c’est elle qui se trompe. Elle m’affirme que non avec la même certitude insupportable que peut avoir un mec. J’insiste néanmoins, car pendant qu’elle se bute, elle ne me regarde pas. Je l’incite à vérifier que son clavier ne soit pas bloqué en majuscules ou sur le clavier numérique. Je reste vague, car si je suis imbattable sur un Mac, je suis moins habile sur un PC et j’ai compris qu’elle avait un ordi avec le tiret du 6. 

C’est terminé pour moi, je me relève prestement pour me rhabiller, soulagée qu’elle n’ait pas jeté un œil sur ma poitrine bonnet A triple moins. 

Je la retrouve au comptoir où elle affiche un sourire triomphant : « J’ai retrouvé mon mot de passe ! Vous aviez raison, j’avais déverrouillé le clavier numérique ! C’était ça ! » Son bonheur déborde, elle calcule mon tarif : jambe + bras et soudain me dit : « Les aisselles ! Vous ne voulez pas que je vous fasse les aisselles ? Il y a un forfait ! » Je comprends qu’elle me fait un prix et peut-être un cadeau. Je reste silencieuse et elle insiste : « Il y en a pour cinq minutes, venez ! » et elle se lève de son tabouret en m’encourageant à la suivre. Je reste collée au comptoir et me décide à lui dire : « Je ne peux pas épiler mes aisselles, je viens d’être opérée d’un cancer du sein. »  Je n’ajoute pas que ça fait belle lurette que je n’ai plus de poils aux aisselles depuis la radiothérapie qui m’a grillé tous les poils. Le seul bon côté de l’aventure.  

J’appréhende sa réaction, je repense à mon torse en planche à pain, mais elle ne sourcille même pas et me répond désinvolte : « Ça se soigne bien maintenant. » Et elle poursuit à me raconter ses copines qui ont été touchées par un cancer du sein, y en a même une à qui ça a fait un cancer du poumon, mais vous savez, elle est la joie de vivre, elle n’en parle jamais. J’ose objecter que ce n’est pas parce qu’elle n’en parle pas que ça n’existe pas et que moi, je n’en ai pas parlé pendant vingt-cinq ans alors que ça existait au quotidien. 

Elle me regarde : « Vingt-cinq ans ! Mais vous en avez de la chance ! » 

J’ai dit stupidement : « Ah bon ? » et j’ai payé mon épilation bras/jambes sans profiter du forfait aisselles. 

En ressortant, j’ai bien fait gaffe à ne pas louper la porte. 



mercredi 6 mai 2026

Un sauvetage en solitaire

 


Cela fait deux mois. 

Deux mois sans seins. 

Ce n’est pas un soulagement et cela ne le sera jamais. 

C’est un sauvetage. 

Un sauvetage en solitaire à la manière d’Alain Bombard. 

J’ai cette image en tête depuis l’automne et j’ai bien conscience que, pour la plupart d’entre vous, faire référence à Alain Bombard, c’est évoquer un inconnu, ou au mieux, un type qui vivait à l’époque des dinosaures. Le plus simple serait que vous alliez lire sa fiche Wikipédia, mais je vais vous le raconter à ma façon. 

Alain Bombard est un Amiénois, comme moi ou plutôt comme mes parents à l’époque où je suis née et il se trouve qu’il était notre voisin. Ma mère m’a raconté qu’elle le croisait souvent quand elle poussait mon landau dans les rues d’Amiens et qu’en bon voisin, il se penchait sur moi et disait : « Elle est mignonne, votre petite » et je suppose que je devais lui décocher mes plus beaux sourires de bébé. 

Il était médecin et, à la suite du naufrage d’un chalutier faisant dix morts pour six survivants, il décida de s’intéresser à la survie en mer. Il mène des recherches sur la résistance à la faim, à la soif et à la fatigue et il est persuadé que l’on peut survivre après un naufrage, avec un minimum de nourriture, en filtrant notamment le plancton. Personne ne le croit, on se fout même de lui, alors il décide de tester ses recherches sur lui-même et prend la mer sur un canot gonflable en ne se nourrissant que d’eau de mer et de jus de poisson. Il passera ainsi soixante-cinq jours en mer entre Tanger et la Barbade où il débarque dans un état déplorable, mais vivant. 

Il raconte cette expérience par laquelle il voulait prouver que les naufragés meurent de désespoir et de terreur, non de faim ou de soif, en écrivant « Naufragé volontaire ». Sa renommée est internationale et il s’installe à Amiens. C’est à ce moment de sa vie que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Lui un homme célèbre et moi un bébé qui lui souriait.

Je l’ai vraiment rencontré une deuxième fois alors qu’il était devenu un vieux monsieur. Il avait été invité à l’occasion d’un meeting politique dans la petite commune des Alpes où nous vivions. Il était venu parler du climat, de l’avenir de la terre, c’était un écologiste convaincu. Ce soir-là, j’avais pris la parole pour m’opposer au maire, à l’époque j’étais déjà une opposante qui disait ce qu’elle pensait. Mon intervention avait été remarquée. Le maire était déjà hors de lui, mais lorsqu’à l’issue du meeting, je m’étais avancée vers l’estrade pour rejoindre Alain Bombard avec l’idée de lui rappeler que j’étais la petite voisine qu’il croisait dans les rues d’Amiens et qu’il trouvait mignonne, monsieur le maire avait explosé quand il avait soudain vu Alain Bombard m’embrasser et me serrer contre lui. 

C’était un type brillant à la personnalité controversée qui ne s’embarrassait pas des conventions et il ne lui avait pas fallu longtemps pour remettre ses souvenirs en place et me prendre dans ses bras. Il se souvenait de moi, m’avait-il prétendu, mais surtout, il connaissait toute mon ascendance amiénoise, des cousins par dizaine, des grands-oncles, des gens que je n’avais jamais vus. Il ne me lâchait plus tandis que je regardais monsieur le maire qui, hagard, semblait avoir atterri dans un scénario de science-fiction. 

Je repense souvent à Alain Bombard, surtout ces derniers mois. J’aimerais qu’il sache que de naviguer en solitaire sur son canot à la dérive n’a pas servi qu’à prouver qu’on pouvait survivre en mer en bouffant du planton. 

Il m’a dit qu’en cas de naufrage, il suffisait de ne céder ni à la panique ni à la terreur, mais qu’il faut se méfier des requins. 

Alain Bombard m’a dit qu’on pouvait se sauver tout seul.



vendredi 1 mai 2026

Les trois rêves

 



J’étais une petite fille qui avait des rêves. Comme toutes les petites filles. C’est ce qui était écrit dans les livres que je lisais, des livres qui n’étaient pas pour les petites filles, mais je savais lire depuis trop longtemps et la littérature enfantine ne m’intéressait plus, j’avais épuisé Le club des cinq et le Clan des sept pour rejoindre l’Idiot et Anna Karénine. Si mes lectures n’étaient pas de mon âge, mes rêves l’étaient encore. 

J’avais trois rêves. 


Le premier rêve était de manger une pastèque. Ce fruit, qui n’existait pourtant pas dans les romans russes, était à mes yeux un véritable chef-d’œuvre artistique. Le rouge profond de sa chair bordée d’un dégradé allant du vert pale presque blanc jusqu’au vert profond me fascinait sans que j’eusse à cet âge la moindre connaissance des couleurs complémentaires. 

L’été, dans un camping de Palavas-les-Flots, la petite Parisienne avait des rêves de pastèque en regardant des familles entières mordre à pleines dents des croissants rouges et verts qui jutaient sur leur menton. On me disait que ce fruit n’était qu’un attrape-nigaud, que ça n’avait aucun goût et que ceux qui le dévoraient par tranche entière sur la plage n’étaient que des naïfs qui s’étaient fait avoir. Un jour on m’avait glissé que ces nigauds étaient des prolos. Il n’était pas question de se comporter comme des prolos et j’ai dû attendre d’avoir trente-cinq ans pour manger ma première pastèque. C’était à l’est de la Turquie sur les rives du lac de Van avec les combattants du PKK. On jouait à cracher les pépins dans le lac. 


Le deuxième rêve était d’avoir les cheveux longs, comme toutes mes copines, pour me faire des couettes avec des élastiques à boules multicolores. Dans les romans russes, les petites filles avaient de longues chevelures bouclées avec des rubans. Mais je n’ai jamais été une petite fille aux cheveux longs, j’avais l’allure d’un garçon renfrogné. On me disait que ça m’allait bien, que, de toute manière, je n’avais pas une belle nature de cheveux. Bien plus tard, j’ai eu les cheveux longs, mais il était trop tard pour les couettes, les élastiques à boules multicolores ou les boucles anglaises des petites filles des romans russes. 


Le troisième rêve était d’avoir un maillot de bain deux-pièces. C’était quand on allait passer les vacances au camping de Palavas-les-Flots. Mes copines avaient des couettes et aussi des maillots de bain deux-pièces. Quand j’avais exprimé mon désir d’en avoir un, on m’avait dit que ça ne servait à rien, puisque je n’avais pas de poitrine. On m’avait fait remarquer que ce n’était même pas un soutien-gorge, juste une sorte de brassière grotesque sur un torse plat. 

On m’avait ajouté que ce n’était pas très distingué. Comme la pastèque. 


Mes trois rêves d’enfant se résumaient à l’image d’une petite fille en maillot de bain deux pièces qui a des cheveux longs et qui mange une tranche de pastèque. 

J’en avais réalisé deux. 

J'ai les cheveux longs et j'ai mangé de la pastèque sur le bord du lac de Van.


Un matin de cette semaine, comme chaque jour depuis maintenant presque deux mois, je me regarde dans le miroir de la salle de bain. 

J’ai vu apparaître la petite fille, celle que Simon appelle toujours « petite fille ». 

Elle porte une brassière sur son torse plat.

La petite fille a réalisé son troisième rêve.  


vendredi 24 avril 2026

Décevante




« Vous avez des cheveux superbes ! Vous faites comment ?  

— Je mets des rajouts. » Je n’imaginais pas répondre par un mensonge, je ne sais pas mentir. 

Elle m’a balancé dédaigneusement. 

« Vous êtes décevante… » 

Je l’ai regardée, effarée. 

« Vous me faites de la peine. » 

C’est sorti comme ça, spontanément, parce qu’elle m’avait vraiment fait de la peine. Je ne l’ai pas quittée des yeux, c’est elle qui a tourné la tête et est retournée s’assoir devant sa pile de livres. 

C’était dimanche dernier lors du Salon du livre.  

J’aurais pu ne rien lui dire, lui faire croire que j’avais naturellement ces cheveux qu’elle trouvait superbes, mais je trouve stupide de mentir. Quand je mets du rouge sur mes lèvres, personne n’imagine que c’est la couleur naturelle de mes lèvres, quand je maquille mes yeux, personne n’imagine que je suis née avec des paupières et des cils fardés. Comment être décevante parce qu’on a modifié sa coiffure et qu’on a joué avec ses cheveux pour avoir une allure ? 

J’ai été décevante toute mon enfance, ma mère me l’a dit. Je n’aurais jamais cru qu’une inconnue pouvait se charger de me le rappeler à propos de mon apparence. Mais cette fois, j’ai pu rétorquer qu’elle me faisait de la peine. 

Pourtant, on aurait pu imaginer que ma réponse allait l’intéresser, allait attiser encore plus sa curiosité. Entre femmes, on est toujours à l’affut de ce que l’autre a déniché, que ce soit une astuce de fringues, de maquillage ou de coiffure. Dans mon imaginaire qui est souvent éloigné de la réalité, je l’entendais me répondre : « Ah bon ! C’est hyper réussi ! » Et elle m’aurait demandé comment je les fixais, si ça tenait bien, si ça coutait cher, où ça s’achetait. Toutes ces questions qui viennent spontanément à l’esprit, me semble-t-il, lorsqu’on a exprimé son admiration. Moi, à sa place, j’aurais été curieuse et ça m’aurait fait envie, je me serais dit : « Ça fait vraiment illusion puisque je me suis fait prendre, pourquoi pas moi ? » 

J’aurais bien aimé rencontrer quelqu’un comme moi, pour la questionner sur ces multitudes de postiches et de techniques de rajouts que beaucoup d’artistes utilisent, mais sur lesquelles je manquais d’informations directes. Depuis l’automne, mes cheveux sont comme mon moral : raplapla. Il y a des jours où je m’en fous et il y a des jours où j’ai encore envie de jouer à la bimbo. 

Si j’avais eu la chance de croiser une femme qui me réponde : « Si vous trouvez mes cheveux superbes, c’est parce que j’ai utilisé des rajouts », nous aurions pu en discuter et cela m’aurait évité de faire tous les coiffeurs du coin, de passer des heures sur internet à chercher la bonne couleur. Je peux vous dire que c’est très difficile de trouver des cheveux blancs. 

Les bimbos, elles sont blond-platine, pas blanches. 

Et puis elles ont des seins. 

Dimanche dernier, j’ai appelé Simon en pleurant. 

Il m’a dit : « Véro, en quoi peux-tu décevoir quelqu’un que tu ne connais pas ? Tu fais ce que tu veux de tes cheveux. »


 

Dans la tourmente des infirmières

 



LA PREMIÈRE avait des prothèses ongulaires, le mot savant pour dire de faux ongles de deux centimètres de longueur. Quand je l’ai vu enfiler ses gants, je me suis dit, elle va les percer, mais, malgré le handicap de ses serres multicolores, elle était à l’aise pour faire les soins. 


LA DEUXIÈME qui est arrivée quelques jours plus tard, puisqu’elles vont toujours par paire, n’a pu dissimuler son appréhension. Elle n’avait pas du tout envie de me soigner et encore moins de regarder mon buste. Elle est repartie après avoir soupiré que ça prenait du temps. Dans la soirée, elle avait dû réfléchir, elle m’a envoyé un message dans lequel elle me demandait d’anticiper son passage en enlevant moi-même mes pansements, d’appliquer l’anesthésiant, de m’allonger sur le lit et de l’attendre. Je lui ai répondu que je ne le ferai pas et que j’allais trouver un autre cabinet infirmier. Elle m’a répondu : « Parfait ! » C’est tout. 


LES TROIS SUIVANTS étaient des nordistes. Ce sont ceux qui ont pris le relai durant mon séjour professionnel (je précise, car il y a eu des gens pour penser que nous partions en week-end amoureux.) Une infirmière qui est venue deux fois dans la chambre de l’hôtel de Lille. Elle était très sale, avait un panaris à l’index, mais elle était très gentille et apaisante et elle prenait son temps. Les deux autres étaient des infirmiers très compétents, leur main était ferme et assurée et ils m’ont rassurée. 


LA SIXIÈME du nouveau cabinet que nous avions dû trouver, puisque nous étions de retour à Montauban, m’a détestée dès qu’elle a passé la porte. Elle balançait le matériel sur le lit dans des mouvements de colère et arrachait mes pansements comme des bandes de cire à épiler avec bien moins de prévenance qu’une esthéticienne. Je l’ai supportée plusieurs jours. 


LA SEPTIÈME, celle qui faisait la paire, est venue une première fois, enjouée et de bonne humeur, pour revenir le lendemain dans les mêmes dispositions désagréables que sa collègue, la sixième. J’ai supposé qu’elles avaient dû discuter et décider d’être désagréables à deux. Quand je lui ai demandé les raisons de leur mauvaise humeur, elle m’a dit qu’il serait préférable que je me fasse suivre par un autre cabinet infirmier et elle m’a demandé ma carte vitale pour clore la prise en charge. Dans un sursaut d’humanité, après m’avoir fait les soins à la vite fait bien fait, elle m’a dit que, pour les soins du lendemain, elle m’envoyait un remplaçant. 


LE HUITIÈME, c’est le remplaçant, mon espoir d’avoir un soin correct. Quand il est entré dans l’appartement, j’ai cru que c’était un artisan qui s’était trompé d’adresse. Il avait les mains dans les poches et me regardait goguenard. J’ai filé m’allonger sur le lit comme une enfant docile. Il ne s’est pas lavé les mains, n’a pas mis de gel désinfectant, n’a pas enfilé de gants. Il est venu sur moi avec ses mains qui avaient trainé dans ses poches. Il a arraché les pansements, a fait semblant de me soigner, et a replacé les pansements comme un incapable maladroit en les chiffonnant et collant des bords l’un contre l’autre. Lorsqu’il s’est redressé, il m’a dit doctoral : « Vous êtes tout infectée. » Je l’ai fait répéter et il a répété : « Vous êtes complètement infectée. » J’ai passé la nuit à me demander s’il était vraiment infirmier et dans la terreur de faire un choc septique. Le rendez-vous hebdomadaire avec le chirurgien était programmé au lendemain. Je n’avais aucune infection. 


LA NEUVIÈME, c’est celle qui me promet au téléphone de ne jamais me mettre entre les mains d’une autre. Elle me rassure, me dit que les femmes qui ont ce que j’ai, elle s’y consacre entièrement. Je commence à être au bout de mes ressources et je suis assez sotte pour la croire. C’est humain. C’est celle qui sera la plus drôle sur l’échelle de l’absurde. Sa seule préoccupation, c’est sa voiture. Elle s’intéresse à peine à mon torse labouré, elle nous parle de sa voiture. Je vais donc vous en parler. C’est une voiture chinoise, une BYD. Je ne connais pas cette marque, je me fous des voitures et je ne les reconnais pas. C’est donc une BYD électrique et son unique souci est de la garer, car elle est énorme. Nous habitons au centre-ville et elle nous explique en long et en large que sa voiture est justement très longue et très large et que, si elle la gare devant notre garage, comme nous le proposons toujours, elle va être rayée ou pire, que le rétroviseur va se faire embarquer. Peut-être même que l’acte sera volontaire. Elle est très inquiète, car c’est une voiture en location-vente. Jno, lui dit que l’assurance fonctionne à l’identique avec un leasing et, dans un acte ultime d’humanisme, lui propose de mettre sa voiture au parking payant qui est en bas de notre rue et de le lui rembourser. Il précise qu’elle devra lui présenter les tickets. Elle accepte. 

Mais le temps de me coller le pansement, elle a dû réfléchir et finalement renonce au parking et nous propose de venir plus tôt. Selon elle, il sera plus facile de se garer. Je lui fais préciser le « plus tôt » et elle nous dit : « 6 h 30 ». Je demande stupidement : « Du matin ? » Elle confirme. Le lendemain nous nous levons à 6 h 15 avec la sonnerie du réveil. Elle arrive pimpante et maquillée et m’annonce que sa collègue va prendre la suite pour les jours suivants. Je ne lui fais pas remarquer qu’elle manque à sa promesse, car elle est de nouveau obnubilée par les problèmes de parking et nous apprenons ainsi que sa collègue a une DS neuve et qu’elle ne voudra surement pas prendre le risque de la garer devant notre garage, les rayures, le rétroviseur, etc. On connaît le refrain. C’est aussi ce jour-là qu’elle nous annonce que sa collègue s’appelle Fatima, mais qu’on ne doit pas se fier à son prénom, Fatima a épousé un Français et elle n’aime pas les Arabes. Là, je ne suis plus restée impassible, je lui ai dit ce que je pensais et surtout qu’elle s’était trompée en cherchant un assentiment à son racisme décomplexé. Elle est repartie en me disant que si je pouvais trouver un autre cabinet infirmier, ce serait mieux. 


LA DIXIÈME, c’était donc Fatima. Celle qui a une DS neuve. Celle qui m’a fait les soins en manteau malgré mon invitation à le poser sur une chaise. Celle qui m’a fait les soins sans appliquer d’anesthésiant et qui, lorsque je sursautais sous la curette qui raclait mes plaies ouvertes, me disait : « Vous avez vraiment mal ou vous appréhendez ? Prenez sur vous ! » 

J’ai décidé que ces deux-là, ne reviendraient pas et iraient garer, pour l’une son fourgon chinois et pour l’autre, sa DS de luxe, chez d’autres patients. 


LE ONZIÈME, c’est un infirmier. Un grand, pas tout jeune. Je me suis rendu compte qu’il suffisait de le décrire par ces deux qualificatifs pour qu’immédiatement il soit identifié. Il semblerait qu’il soit connu à Montauban. Il est arrivé et a immédiatement hurlé en regardant l’ordonnance du chirurgien, m’a demandé de la faire refaire en modifiant le « Jusqu’à cicatrisation complète » par « un mois renouvelable trois fois », sinon la sécu allait refuser de le payer. Ça a fait rire Jno, qui est un ancien directeur de caisse de sécu. Ça fait vingt-six ans que je suis en ALD, je ne vois pas comment la sécu pourrait contester des soins infirmiers en lien avec ma pathologie. Mais on ne dit rien et je lui promets que je vais mettre un mail au chirurgien pour qu’il me renvoie une prescription rédigée selon ses désirs. Et je m’allonge sur le lit, le torse en chantier exposé à son regard. Il me demande ce qui m’est arrivé. Sérieux, comme disent les jeunes. Il me demande alors je lui dis du bout des lèvres. Et je termine en ajoutant : « Parce que ça pourrait être quoi d’autre ? » et imperturbable, il me réplique : « Un choc. »  Ben oui ! Les airbag Takata, ça doit être ça, son idée… Et ensuite tout s’est emballé pire qu’un airbag Takata puisqu’il a commencé à racler mes plaies sans anesthésie. Je lui fais remarquer timidement qu’il a oublié l’application de Xylocaïne et il me répond froidement qu’il n’en met pas. Que ce n’était pas dans le protocole de soins. S’ensuit un bras de fer inégal, moi allongée et lui debout. J’insiste et il devient menaçant, me dit que l’anesthésiant n’est pas nécessaire, il prétexte qu’il n’est pas habilité à le faire, que je vais m’y accoutumer avec tout un discours absurde où il met en avant ses trente-six années de pratique. Je tourne la tête et pleure. Il se met à gueuler en approchant son visage du mien : « Regardez-moi quand je vous parle ! Je veux qu’on me regarde dans les yeux quand je parle ! » Il gueule et je suis terrorisée. 

Le soir même je poste un message à mon chirurgien pour lui demander de modifier la formulation selon les souhaits de l’infirmier et je lui demande surtout de préciser sur sa nouvelle prescription que le soin doit toujours être précédé d’une application de Xylocaïne. Je croise les doigts pour que, d’une, le gentil chirurgien n’en ait pas marre de moi, et de deux, pour que la prescription arrive avant le passage de l’infirmier le lendemain. 

La chance est avec moi et j’ai reçu à temps la prescription du chirurgien que je tends à l’infirmier à son arrivée. Il s’en saisit, lève les yeux au ciel et hausse les épaules et me dit : « Je ne vous ferai pas d’application de Xylocaïne. » Plus la peine de discuter, je ne m’allonge même pas, je lui dis que, dans ces conditions, il ne me touchera pas. Jno lui dit qu’il peut repartir, le prend par le coude et le raccompagne à la porte. Sur le palier, il lance un « Bon courage ! » tonitruant qui n’a rien de bienveillant. Seul détail réconfortant, je ne lui ai pas donné ma carte vitale, il ne sera pas payé. 

Rien ne peut me calmer, même pas les glaces du « 15 » dont Jno me gave depuis des semaines pour faire passer mes larmes. Cette fois, rien n’y fera ni les glaces ni les mots de la psy, cette fois j’explose de rage, je deviens folle. Je passe une nuit sans espoir, une nuit dont je me souviens à peine. 


LA DOUZIÈME, c’est celle que m’a envoyée Souchon. « L’infirmière est un ange et ses yeux sont verts, comme elle lui sourit… » Je ne sais pas où j’ai trouvé la force de cet ultime effort, retourner sur l’écran de mon mac et faire une nouvelle recherche, composer le numéro et laisser un message comme un appel au secours. Elle m’a rappelée, m’a rassurée, et, le lendemain matin, elle était assise sur le bord de mon lit et m’a dit : « Expliquez-moi ce qui vous est arrivé. J’ai tout mon temps. » Elle savait bien que je ne m’étais pas pris un airbag Takata. C’était la première fois qu’un soignant s’asseyait sur le lit à côté de moi, la première fois qu’on me demandait si je dormais bien, si je n’avais pas mal. La première fois qu’on me disait que c’était normal d’avoir encore si mal et qu’il fallait que je prenne des antalgiques, que je ne pouvais pas supporter ces maltraitances. Elle a regardé la pile de pansements et des spécialités que ses collègues nous avaient fait acheter et elle a souri en disant qu’on avait du stock pour un moment. Elle a abandonné les protocoles imbéciles qui brulaient mes plaies et a repris les consignes strictes du chirurgien. Elle ne me touche pas avant d’avoir appliqué la Xylocaïne et n’aurait jamais eu l’idée de ne pas l’utiliser. Elle me parle de sa fille, elle me raconte ses études à Périgueux. C’est un ange. 


LA TREIZIÈME. C’était ce matin. C’est sa collègue, son binôme. C’est le deuxième ange. 

Cette fois, je sais que je vais guérir.