Un peu de désir est revenu en moi.
Une vague envie d’avoir envie.
L’envie d’écrire et l’envie de reprendre le manuscrit que j’avais laissé avec l’excuse qu’il faut laisser reposer l’écriture comme on le fait pour une pâte à crêpes. Mais écrire, c’est plus compliqué que de faire sauter des crêpes et, à force de confondre les mots avec de la pâte à crêpes, on peut louper ses crêpes.
Mes doigts ont retrouvé les touches du clavier, mes yeux ont retrouvé l’écran. Mon cerveau a suivi, il n’avait pas le choix. Et comme il n’est pas fait de pâte à crêpe, il ne se repose jamais et me bouffe mes nuits autant qu’avant. Les images mentales n’ont pas été affectées par le cancer, on dirait même que ça les a dynamisées.
Je passe mes journées avec les personnages de mon roman. Des personnages qui ne sont jamais fictifs, derrière un Paul, un Ariel, un Simon, une Margalit, il y a toujours une personne réelle et parfois deux en même temps. J’ai besoin pour faire vivre mes personnages qu’ils aient ou aient eu une existence dans ma vie.
Et c’est bien là, que commencent les emmerdements.
Chacune ou chacun croyant se reconnaître dans l’un des personnages et selon le caractère dudit personnage qui ne convient jamais à celui qui s’y identifie, puisque ce n’est qu’une inspiration ou un point de vue de l’auteur, nous voilà plongés dans des règlements de compte à n’en plus finir, qui, pour certains écrivains ont fini devant les tribunaux.
Je n’en suis pas là heureusement, quoiqu’il y a une petite dizaine d’années, je me suis retrouvée avec toute ma famille sur le dos.
Le plus amusant, et Olivier Adam dresse le même constat, c’est ceux qui pensent se reconnaître alors que vous n’avez pas du tout écrit en pensant à eux. Cela m’est arrivé pour un personnage de second rôle que j’avais construit de toute pièce sans aucune intention, et, à ma grande surprise, une amie y avait reconnu son frère. Je n’avais pas osé démentir ses certitudes ancrées alors que je n’avais jamais vu son frère de ma vie et qu’il était loin de pouvoir m’inspirer.
Il y a ceux qui se reconnaissent et sont furieux de voir leurs petits travers étalés alors qu’ils rêvaient d’une glorification romanesque.
Il y a ceux qui se cherchent et ne se trouvent pas. Déçus, ils peuvent aussi en faire reproche à l’écrivain.
Simon m’a raconté que lorsqu’il était adolescent, un de leurs voisins avait écrit un livre et, fait extraordinaire dans cette famille où jamais personne n’avait lu un livre, sa mère avait acheté le livre du voisin et s’était plongée dedans pour traquer le moindre passage, le moindre paragraphe dans lequel le voisin aurait pu évoquer une personne qu’elle connaissait. J’ai demandé à Simon, si sa mère était parvenue à débusquer la vie cachée du voisin, il m’a répondu qu’il ne se souvenait pas, il se souvenait juste de l’excitation de sa mère.
Je me souviens aussi de ma tante écrivaine. Elle était chez Albin Michel et avait, à l’époque, une certaine notoriété. Chaque fois qu’elle sortait un roman, la famille se jetait dessus, chacune et chacun cherchaient à s’y retrouver. S’y retrouvaient-ils ? Étaient-ils contrariés ou confortés ? J’étais trop jeune pour sentir les subtilités de ces réflexions qui ne devaient d’ailleurs s’échanger que dans le cercle restreint des adultes. Je repense souvent à ma tante écrivaine. Abandonnée par l’homme qu’elle aimait, elle avait écrit le désamour. Je voudrais qu’elle soit là, auprès de moi, j’aurais tellement besoin d’elle.
Et il y a eu le jour où j’ai été le personnage du roman d’un autre. Il fallait bien que ça arrive.
Je me suis retrouvée projetée contre un miroir.
Avant d’arriver à le traverser, j’ai commencé par m’y fracasser.
J’ai tout jugé d’une nullité abrutissante, le prénom du personnage, son métier, son âge, rien ne correspondait. Pourtant, le personnage s’exprimait avec mes mots, elle agissait et se comportait comme je l’avais fait durant des années.
C’était moi.
Après le fracas, j’ai traversé.
Je suis passée de l’autre côté du miroir, quand j’ai réalisé que pas un seul lecteur de ce roman arrivé finaliste d’un prestigieux prix littéraire ne pouvait deviner que j’étais ce personnage.
Une histoire livrée à des milliers de lecteurs et qui n’existait que pour l’auteur et moi.
Je suis la seule à savoir et c’est un privilège.
C’est ce que je désire dire à tous ceux qui m’inspirent.
Si je vous place dans mes romans, c’est parce que je vous aime.
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