VINGT-CINQ ANS ! MAIS VOUS EN AVEZ DE LA CHANCE !
J’ai pris rendez-vous pour me faire épiler.
Comme je me lave et me coiffe, je m’épile, mais je n’aime pas le faire. Ce n’est jamais une fête, c’est une obligation vis-à-vis de moi.
Je vais donc chez une esthéticienne, dont c’est le métier.
Ces dernières semaines, je repousse le rendez-vous pendant que les poils, eux, repoussent. Pas tant que ça d’ailleurs, car c’est l’avantage de l’âge, les poils et les cheveux poussent moins vite et moins nombreux. C’est bien pour les poils, moins avantageux pour les cheveux.
J’avais fini par me décider et j’avais choisi sur le menu proposé lors de la prise de rendez-vous en ligne : jambe entière et bras. Le menu de base me semble-t-il au vu de tous les endroits du corps qui sont listés et que je n’aurais jamais envisagé de me faire épiler. Je reste basique dans mon choix.
Avant de partir au rendez-vous, je visualise rapidement les étapes de la séance et enfile un caraco sur ma brassière plate (j’ai laissé tomber les simulacres de seins tricotés très mignons, ça me fait mal et je me sens bizarre), en anticipant l’épilation des bras pour laquelle il faudra que j’enlève le tee-shirt large que je porte. Je me rassure ainsi et je pars au rendez-vous.
Je n’ai que quelques centaines de mètres à faire pour traverser la place Nationale.
Je n’ai pas à pousser la porte de l’institut, elle est ouverte. Je le découvre trop tard, je crois franchir le seuil et je me prends la vitrine.
L’esthéticienne trône derrière son comptoir, elle me demande d’attendre, elle a un problème avec son ordi. Elle passe des coups de fil et au bout de cinq minutes me dit d’aller m’installer dans la cabine qui sent la cire chaude, puis me demande de confirmer que je viens bien pour les jambes et les bras. Je confirme le choix de ma prestation basique non sans me rappeler la liste de tout ce qu’il est possible de se faire épiler et qui me fait rigoler, mais sans plus. Et c’est là que l’esthéticienne me pose la question que je n’avais pas envisagée. « Vous voulez commencer par les jambes ou par les bras ? C’est comme vous voulez. » Cette question ne s’est jamais posée auparavant et je m’affole. Quand je m’affole, je scénarise. Si elle démarre par les bras, ça signifie qu’il faut que j’enlève mon haut dès le départ et que je vais donc rester en caraco, pendant qu’elle fera les jambes. Ça me semble long, surtout que les jambes, ça prend bien plus de temps que les bras et je ne me vois pas me relever et lui dire : « Attendez, je remets mon pull » avant qu’elle me fasse les jambes. Je pourrais prétexter que j’ai froid, mais la météo du jour ne peut pas me fournir cette excuse. Mon choix est donc vite fait, on commence par les jambes et je reste en pull.
Elle commence et je la surveille, je guette son regard. Mais elle est terriblement préoccupée par son ordi qui ne veut plus s’ouvrir. Il lui a demandé une mise à jour qu’elle a faite et, depuis, il n’accepte plus son mot de passe. Elle me raconte que c’est ce qu’elle cherchait à résoudre lorsque je suis arrivée. Elle ne pense plus qu’à son ordi, elle m’épile en téléphonant à des amis pour trouver une solution. Ça m’arrange, elle ne me regarde pas au-dessus des cuisses. Et d’ailleurs, entre deux appels et deux bandes de cire, elle me demande : « Je vous fais le maillot ? » Nouvelle sueur froide pour moi. Je m’imagine devoir me justifier de ne pas envisager de me mettre en maillot de bain dans les semaines à venir et, en plus, c’est un endroit qui fait mal et je ne veux plus qu’on me fasse des trucs douloureux, mais je n’ai eu qu’à dire « non » et elle est repassée à son problème de mot de passe. Je lui suggère de redémarrer son ordi. Elle bondit sur l’idée et part le redémarrer. Mais au bout de quelques minutes, elle revient et m’annonce que ça n’a rien changé. Je trouve que la diversion qu’elle a créée est intéressante et je m’en saisis pour orienter toute la conversation sur l’informatique. Cela va rester assez limité, car elle n’y connait rien, elle n’a plus l’âge, me dit-elle. Elle a terminé mes jambes. Il faut passer aux bras. J’enlève mon pull pendant qu’elle va refaire une nouvelle tentative de mot de passe, toujours aussi infructueuse, m’annonce-t-elle en rentrant dans la cabine où je suis allongée en caraco plate comme une planche à pain. Je me souviens soudain de cette expression que ma mère employait. Je surveille toujours son regard qui reste axé sur le vide sidéral que représente la perte de son mot de passe. C’est à moi de la rassurer en lui expliquant qu’un mot de passe ne peut pas disparaître et je me risque à lui suggérer que c’est elle qui se trompe. Elle m’affirme que non avec la même certitude insupportable que peut avoir un mec. J’insiste néanmoins, car pendant qu’elle se bute, elle ne me regarde pas. Je l’incite à vérifier que son clavier ne soit pas bloqué en majuscules ou sur le clavier numérique. Je reste vague, car si je suis imbattable sur un Mac, je suis moins habile sur un PC et j’ai compris qu’elle avait un ordi avec le tiret du 6.
C’est terminé pour moi, je me relève prestement pour me rhabiller, soulagée qu’elle n’ait pas jeté un œil sur ma poitrine bonnet A triple moins.
Je la retrouve au comptoir où elle affiche un sourire triomphant : « J’ai retrouvé mon mot de passe ! Vous aviez raison, j’avais déverrouillé le clavier numérique ! C’était ça ! » Son bonheur déborde, elle calcule mon tarif : jambe + bras et soudain me dit : « Les aisselles ! Vous ne voulez pas que je vous fasse les aisselles ? Il y a un forfait ! » Je comprends qu’elle me fait un prix et peut-être un cadeau. Je reste silencieuse et elle insiste : « Il y en a pour cinq minutes, venez ! » et elle se lève de son tabouret en m’encourageant à la suivre. Je reste collée au comptoir et me décide à lui dire : « Je ne peux pas épiler mes aisselles, je viens d’être opérée d’un cancer du sein. » Je n’ajoute pas que ça fait belle lurette que je n’ai plus de poils aux aisselles depuis la radiothérapie qui m’a grillé tous les poils. Le seul bon côté de l’aventure.
J’appréhende sa réaction, je repense à mon torse en planche à pain, mais elle ne sourcille même pas et me répond désinvolte : « Ça se soigne bien maintenant. » Et elle poursuit à me raconter ses copines qui ont été touchées par un cancer du sein, y en a même une à qui ça a fait un cancer du poumon, mais vous savez, elle est la joie de vivre, elle n’en parle jamais. J’ose objecter que ce n’est pas parce qu’elle n’en parle pas que ça n’existe pas et que moi, je n’en ai pas parlé pendant vingt-cinq ans alors que ça existait au quotidien.
Elle me regarde : « Vingt-cinq ans ! Mais vous en avez de la chance ! »
J’ai dit stupidement : « Ah bon ? » et j’ai payé mon épilation bras/jambes sans profiter du forfait aisselles.
En ressortant, j’ai bien fait gaffe à ne pas louper la porte.






