LA PREMIÈRE avait des prothèses ongulaires, le mot savant pour dire de faux ongles de deux centimètres de longueur. Quand je l’ai vu enfiler ses gants, je me suis dit, elle va les percer, mais, malgré le handicap de ses serres multicolores, elle était à l’aise pour faire les soins.
LA DEUXIÈME qui est arrivée quelques jours plus tard, puisqu’elles vont toujours par paire, n’a pu dissimuler son appréhension. Elle n’avait pas du tout envie de me soigner et encore moins de regarder mon buste. Elle est repartie après avoir soupiré que ça prenait du temps. Dans la soirée, elle avait dû réfléchir, elle m’a envoyé un message dans lequel elle me demandait d’anticiper son passage en enlevant moi-même mes pansements, d’appliquer l’anesthésiant, de m’allonger sur le lit et de l’attendre. Je lui ai répondu que je ne le ferai pas et que j’allais trouver un autre cabinet infirmier. Elle m’a répondu : « Parfait ! » C’est tout.
LES TROIS SUIVANTS étaient des nordistes. Ce sont ceux qui ont pris le relai durant mon séjour professionnel (je précise, car il y a eu des gens pour penser que nous partions en week-end amoureux.) Une infirmière qui est venue deux fois dans la chambre de l’hôtel de Lille. Elle était très sale, avait un panaris à l’index, mais elle était très gentille et apaisante et elle prenait son temps. Les deux autres étaient des infirmiers très compétents, leur main était ferme et assurée et ils m’ont rassurée.
LA SIXIÈME du nouveau cabinet que nous avions dû trouver, puisque nous étions de retour à Montauban, m’a détestée dès qu’elle a passé la porte. Elle balançait le matériel sur le lit dans des mouvements de colère et arrachait mes pansements comme des bandes de cire à épiler avec bien moins de prévenance qu’une esthéticienne. Je l’ai supportée plusieurs jours.
LA SEPTIÈME, celle qui faisait la paire, est venue une première fois, enjouée et de bonne humeur, pour revenir le lendemain dans les mêmes dispositions désagréables que sa collègue, la sixième. J’ai supposé qu’elles avaient dû discuter et décider d’être désagréables à deux. Quand je lui ai demandé les raisons de leur mauvaise humeur, elle m’a dit qu’il serait préférable que je me fasse suivre par un autre cabinet infirmier et elle m’a demandé ma carte vitale pour clore la prise en charge. Dans un sursaut d’humanité, après m’avoir fait les soins à la vite fait bien fait, elle m’a dit que, pour les soins du lendemain, elle m’envoyait un remplaçant.
LE HUITIÈME, c’est le remplaçant, mon espoir d’avoir un soin correct. Quand il est entré dans l’appartement, j’ai cru que c’était un artisan qui s’était trompé d’adresse. Il avait les mains dans les poches et me regardait goguenard. J’ai filé m’allonger sur le lit comme une enfant docile. Il ne s’est pas lavé les mains, n’a pas mis de gel désinfectant, n’a pas enfilé de gants. Il est venu sur moi avec ses mains qui avaient trainé dans ses poches. Il a arraché les pansements, a fait semblant de me soigner, et a replacé les pansements comme un incapable maladroit en les chiffonnant et collant des bords l’un contre l’autre. Lorsqu’il s’est redressé, il m’a dit doctoral : « Vous êtes tout infectée. » Je l’ai fait répéter et il a répété : « Vous êtes complètement infectée. » J’ai passé la nuit à me demander s’il était vraiment infirmier et dans la terreur de faire un choc septique. Le rendez-vous hebdomadaire avec le chirurgien était programmé au lendemain. Je n’avais aucune infection.
LA NEUVIÈME, c’est celle qui me promet au téléphone de ne jamais me mettre entre les mains d’une autre. Elle me rassure, me dit que les femmes qui ont ce que j’ai, elle s’y consacre entièrement. Je commence à être au bout de mes ressources et je suis assez sotte pour la croire. C’est humain. C’est celle qui sera la plus drôle sur l’échelle de l’absurde. Sa seule préoccupation, c’est sa voiture. Elle s’intéresse à peine à mon torse labouré, elle nous parle de sa voiture. Je vais donc vous en parler. C’est une voiture chinoise, une BYD. Je ne connais pas cette marque, je me fous des voitures et je ne les reconnais pas. C’est donc une BYD électrique et son unique souci est de la garer, car elle est énorme. Nous habitons au centre-ville et elle nous explique en long et en large que sa voiture est justement très longue et très large et que, si elle la gare devant notre garage, comme nous le proposons toujours, elle va être rayée ou pire, que le rétroviseur va se faire embarquer. Peut-être même que l’acte sera volontaire. Elle est très inquiète, car c’est une voiture en location-vente. Jno, lui dit que l’assurance fonctionne à l’identique avec un leasing et, dans un acte ultime d’humanisme, lui propose de mettre sa voiture au parking payant qui est en bas de notre rue et de le lui rembourser. Il précise qu’elle devra lui présenter les tickets. Elle accepte.
Mais le temps de me coller le pansement, elle a dû réfléchir et finalement renonce au parking et nous propose de venir plus tôt. Selon elle, il sera plus facile de se garer. Je lui fais préciser le « plus tôt » et elle nous dit : « 6 h 30 ». Je demande stupidement : « Du matin ? » Elle confirme. Le lendemain nous nous levons à 6 h 15 avec la sonnerie du réveil. Elle arrive pimpante et maquillée et m’annonce que sa collègue va prendre la suite pour les jours suivants. Je ne lui fais pas remarquer qu’elle manque à sa promesse, car elle est de nouveau obnubilée par les problèmes de parking et nous apprenons ainsi que sa collègue a une DS neuve et qu’elle ne voudra surement pas prendre le risque de la garer devant notre garage, les rayures, le rétroviseur, etc. On connaît le refrain. C’est aussi ce jour-là qu’elle nous annonce que sa collègue s’appelle Fatima, mais qu’on ne doit pas se fier à son prénom, Fatima a épousé un Français et elle n’aime pas les Arabes. Là, je ne suis plus restée impassible, je lui ai dit ce que je pensais et surtout qu’elle s’était trompée en cherchant un assentiment à son racisme décomplexé. Elle est repartie en me disant que si je pouvais trouver un autre cabinet infirmier, ce serait mieux.
LA DIXIÈME, c’était donc Fatima. Celle qui a une DS neuve. Celle qui m’a fait les soins en manteau malgré mon invitation à le poser sur une chaise. Celle qui m’a fait les soins sans appliquer d’anesthésiant et qui, lorsque je sursautais sous la curette qui raclait mes plaies ouvertes, me disait : « Vous avez vraiment mal ou vous appréhendez ? Prenez sur vous ! »
J’ai décidé que ces deux-là, ne reviendraient pas et iraient garer, pour l’une son fourgon chinois et pour l’autre, sa DS de luxe, chez d’autres patients.
LE ONZIÈME, c’est un infirmier. Un grand, pas tout jeune. Je me suis rendu compte qu’il suffisait de le décrire par ces deux qualificatifs pour qu’immédiatement il soit identifié. Il semblerait qu’il soit connu à Montauban. Il est arrivé et a immédiatement hurlé en regardant l’ordonnance du chirurgien, m’a demandé de la faire refaire en modifiant le « Jusqu’à cicatrisation complète » par « un mois renouvelable trois fois », sinon la sécu allait refuser de le payer. Ça a fait rire Jno, qui est un ancien directeur de caisse de sécu. Ça fait vingt-six ans que je suis en ALD, je ne vois pas comment la sécu pourrait contester des soins infirmiers en lien avec ma pathologie. Mais on ne dit rien et je lui promets que je vais mettre un mail au chirurgien pour qu’il me renvoie une prescription rédigée selon ses désirs. Et je m’allonge sur le lit, le torse en chantier exposé à son regard. Il me demande ce qui m’est arrivé. Sérieux, comme disent les jeunes. Il me demande alors je lui dis du bout des lèvres. Et je termine en ajoutant : « Parce que ça pourrait être quoi d’autre ? » et imperturbable, il me réplique : « Un choc. » Ben oui ! Les airbag Takata, ça doit être ça, son idée… Et ensuite tout s’est emballé pire qu’un airbag Takata puisqu’il a commencé à racler mes plaies sans anesthésie. Je lui fais remarquer timidement qu’il a oublié l’application de Xylocaïne et il me répond froidement qu’il n’en met pas. Que ce n’était pas dans le protocole de soins. S’ensuit un bras de fer inégal, moi allongée et lui debout. J’insiste et il devient menaçant, me dit que l’anesthésiant n’est pas nécessaire, il prétexte qu’il n’est pas habilité à le faire, que je vais m’y accoutumer avec tout un discours absurde où il met en avant ses trente-six années de pratique. Je tourne la tête et pleure. Il se met à gueuler en approchant son visage du mien : « Regardez-moi quand je vous parle ! Je veux qu’on me regarde dans les yeux quand je parle ! » Il gueule et je suis terrorisée.
Le soir même je poste un message à mon chirurgien pour lui demander de modifier la formulation selon les souhaits de l’infirmier et je lui demande surtout de préciser sur sa nouvelle prescription que le soin doit toujours être précédé d’une application de Xylocaïne. Je croise les doigts pour que, d’une, le gentil chirurgien n’en ait pas marre de moi, et de deux, pour que la prescription arrive avant le passage de l’infirmier le lendemain.
La chance est avec moi et j’ai reçu à temps la prescription du chirurgien que je tends à l’infirmier à son arrivée. Il s’en saisit, lève les yeux au ciel et hausse les épaules et me dit : « Je ne vous ferai pas d’application de Xylocaïne. » Plus la peine de discuter, je ne m’allonge même pas, je lui dis que, dans ces conditions, il ne me touchera pas. Jno lui dit qu’il peut repartir, le prend par le coude et le raccompagne à la porte. Sur le palier, il lance un « Bon courage ! » tonitruant qui n’a rien de bienveillant. Seul détail réconfortant, je ne lui ai pas donné ma carte vitale, il ne sera pas payé.
Rien ne peut me calmer, même pas les glaces du « 15 » dont Jno me gave depuis des semaines pour faire passer mes larmes. Cette fois, rien n’y fera ni les glaces ni les mots de la psy, cette fois j’explose de rage, je deviens folle. Je passe une nuit sans espoir, une nuit dont je me souviens à peine.
LA DOUZIÈME, c’est celle que m’a envoyée Souchon. « L’infirmière est un ange et ses yeux sont verts, comme elle lui sourit… » Je ne sais pas où j’ai trouvé la force de cet ultime effort, retourner sur l’écran de mon mac et faire une nouvelle recherche, composer le numéro et laisser un message comme un appel au secours. Elle m’a rappelée, m’a rassurée, et, le lendemain matin, elle était assise sur le bord de mon lit et m’a dit : « Expliquez-moi ce qui vous est arrivé. J’ai tout mon temps. » Elle savait bien que je ne m’étais pas pris un airbag Takata. C’était la première fois qu’un soignant s’asseyait sur le lit à côté de moi, la première fois qu’on me demandait si je dormais bien, si je n’avais pas mal. La première fois qu’on me disait que c’était normal d’avoir encore si mal et qu’il fallait que je prenne des antalgiques, que je ne pouvais pas supporter ces maltraitances. Elle a regardé la pile de pansements et des spécialités que ses collègues nous avaient fait acheter et elle a souri en disant qu’on avait du stock pour un moment. Elle a abandonné les protocoles imbéciles qui brulaient mes plaies et a repris les consignes strictes du chirurgien. Elle ne me touche pas avant d’avoir appliqué la Xylocaïne et n’aurait jamais eu l’idée de ne pas l’utiliser. Elle me parle de sa fille, elle me raconte ses études à Périgueux. C’est un ange.
LA TREIZIÈME. C’était ce matin. C’est sa collègue, son binôme. C’est le deuxième ange.
Cette fois, je sais que je vais guérir.