dimanche 27 février 2022

L'Ukraine et nous.

Lundi soir, lorsque nous avons vu Poutine signer l’acte de reconnaissance des deux territoires séparatistes du Donbass en Ukraine, je me suis dit que cette fois, c’en était fini de croire que ça pouvait s’arranger avec le mec au regard qui ne regarde pas, avec le mec qui reçoit ses interlocuteurs au bout d’une table d’un kilomètre de long. 
C’était le 21 février et c’est le 24, trois jours plus tard, le mercredi qu’on a bien compris que c’était acté et que la guerre était déclarée.
 J’ai entendu que le 24 février 2022 était devenu une date historique écrite. Je ne sais pas qui l’a dit, sans doute un historien ou un sociologue invité au micro de l’une des chaînes d’information que je laissais tourner en boucle. C’est le qualificatif « écrite » qui m’a interrogée, je l’ai immédiatement remarqué, presque comme un intrus. Nous avons l’habitude d’entendre que la date est historique, de le dire aussi à propos de n’importe quoi et sûrement de choses qui ne sont pas du tout historiques. L’expression est galvaudée et ne signifie plus grand chose, sauf que là, avec la notion de date historique écrite, ça voulait dire bien autre chose, ça voulait dire que le 24 février 2022 était une vraie date historique dramatique. 
Et même sans toute cette analyse des mots, les faits qui se sont déroulés sous nos yeux étaient là et nous ont plongés dans l’hébétude et l’effroi. 
 Je n’ai plus rien eu envie de poster sur les réseaux sociaux, je n’ai plus eu envie de communiquer, je n’ai plus eu envie de sourire, je n’ai plus eu envie que l’on me fasse rire. 
 J’ai appelé un ami, celui qui sait si bien labourer les sillons de son chagrin. J’ai toujours trouvé toujours plus de réconfort à entendre l’écho de ma propre douleur qu’à me faire consoler par des espoirs chimériques. Je lui ai dit ma frayeur à assister impuissante à l’horreur qui allait se dérouler sous nos yeux. Il m’a répondu que notre douleur était liée à notre impuissance, qu’il voudrait être là-bas même si ça ne changerait rien en réalité, que nous ne pouvions rien faire et que c’est ce qui nous rendait malades. Nous avons labouré ensemble les sillons de notre chagrin. 
 J’ai terminé la journée engluée dans mon impuissance, hantée par le fantôme d’Allende, sa dernière photo, celle d’un président casqué sur les marches du palais de la Moneda. 
 Le jour suivant qui n’a pas été un matin de 11 septembre, mais celui qui a annoncé l’espoir sous la forme de sanctions fortes à l’égard de Poutine, j’ai su que nous pourrions être solidaires de l’Ukraine en acceptant le prix à payer et que c’est ainsi que nous serions à leurs côtés. Il s'agissait de bien autre chose que de refiler de vieux vêtements usagés en se libérant la conscience.
 Si cette coalition fonctionne, si cette prise de conscience produit l’effet que nous espérons, il faudra en payer le prix qui est aussi celui de la liberté et de la démocratie. 
Il faudra s’en souvenir, car le coût sera sans commune mesure avec ce que subit aujourd’hui le peuple ukrainien et que nous pourrions nous aussi avoir à subir. 
C’est en acceptant de payer, la tête haute, le coût des sanctions à l’égard de la dictature de Poutine que nous sommes solidaires de l’Ukraine et que nous décidons de notre avenir.