samedi 27 février 2021

Les blessures de l'ostéo

Les enfants soldats. Source : Réseau In-Terre-Actif 

Allongée sur la table de massage, je ne vois pas le visage du masseur qui étire les muscles de mes trapèzes puis descend ses mains de chaque côté de ma colonne vertébrale en dessinant une virgule à chaque passage de vertèbre. 
Cet ostéo m’a été recommandé, j’ai parcouru la cinquantaine de kilomètres entre chez moi et le Gers où il est installé et je suis entre ses mains ce vendredi matin de fin février. 
Il n’a pas beaucoup parlé pendant la première demi-heure et puis comme il a dû voir que je ne m’étais pas endormie sous son massage apaisant et que je répondais volontiers à ses premières questions sur les banalités que l’on avait échangées à propos de la période actuelle et notre besoin à tous de prendre le large, de nous projeter dans un ailleurs sans Covid, il s’est enhardi à me raconter : « Cet été, je suis parti en vacances à Majorque avec ma famille. C’était une destination autorisée alors on a pris le risque de partir et je ne le regrette pas. Et puis ce n’était pas cher, on avait regardé le prix des locations dans les Landes, on ne pouvait pas se le payer alors que le séjour « all included » à l’hôtel à Palma de Majorque, on pouvait se le payer." 
J'acquiesce : " Oui, pour nous aussi, la France est trop chère et c’est pour cela qu’on part toujours à l’autre bout du monde. » 
Il me parle de ses vacances, me raconte sa semaine. « Majorque, c’est à seulement à une heure trente de vol de Toulouse et on a l’impression d’être au bout du monde. » Il marque un petit silence et ajoute : « Surtout que le bout du monde, je n’y suis pas allé en vacances. » 
C’est à ce moment-là que j’ai regretté d’avoir engagé la conversation avec mon ostéo. Il allait me débobiner les banalités d’usage sur les merveilleuses plages turquoises des Canaries ou des Baléares ou n’importe où, le truc de plouc qui me fait chier et j’ai anticipé, pour le calmer, je lui ai dit : « Nous, quand on part, c’est pour trois mois, chacun un sac et on fait la route en Asie. » 
J’ai volontairement exagéré en jouant la carte routard à fond, pour mettre  un terme à ses velléités. Mais cela a créé l’effet inverse, il s’est montré curieux et au fil de ses questions — et de ses mains qui s’attardaient sur mes épaules et les trituraient agréablement — je lui ai raconté que nous voyagions depuis des décennies et qu’au début nous le faisions avec nos enfants et leur avions fait traverser le Sahara, les avions emmenés dans les montagnes du Kurdistan. 
Il a posé ses mains sur le bord de la table, ses bras tatoués sous mes yeux et m’a dit : « Ils ont eu de la chance vos enfants, j’ai voyagé moi aussi mais pas de cette manière. Je suis allée en Afghanistan et en Côte d’Ivoire et ce n’était pas pour des vacances, j’étais militaire dans les forces spéciales. » 
Là, c’est moi qui ai marqué un silence, un silence immense. Comment continuer la conversation ? 
Il a repris la parole : «Je n’ai rien vu de ces pays. » 
Je suis arrivée à dire : « En Afghanistan ? » Parce que c’est le pays qui a stigmatisé toutes nos angoisses, nos terreurs, c’est le pays qui est venu nous blesser et pour un peu j’étais partie, indécente, à lui fredonner Manhattan Kaboul et l’autel de la violence éternelle mais il me répond : « L’Afghanistan, ce n’était rien, c’était après le 11 septembre, les Américains étaient passés, ils avaient tout nettoyé. C’était terminé. Nous on était là, soit disant pour repérer les talibans, mais ils ne nous avaient pas attendus. Ils s’étaient tous barrés dans les montagnes, introuvables. » 
Je décide de ne plus rien dire, il parle en me massant, il est passé aux jambes et en même temps il continue à me raconter. « L’Afghanistan, ce sont des montagnes à perte de vue. J’avais l’impression d’être au milieu des Pyrénées car ce sont les seules autres montagnes que je connais. C’était rien l’Afghanistan. L’horreur, c’était en Côte d’Ivoire. On avait été envoyés pour encadrer les rapatriements en 2003. Ce que j’ai vu, je ne savais pas que c’était possible. Vous savez, quand on nous entraîne — moi, c’était à Bayonne — on nous vide le cerveau et on nous prépare comme des machines. À Bayonne, à l'entrainement, moi, j’étais un bon, j’étais à fond. Mais sur le terrain, c’est une autre histoire. Un jour je me suis trouvé face à un gamin qui m’a tenu en joue avec sa kalach, je le vois encore tout jeune, eh bien si mon binôme n’était pas arrivé à ce moment-là derrière moi, en le surprenant, je ne sais pas comment ça se serait terminé. Je le vois encore détaler, le gamin avec sa kalach. » 
À cet instant je comprends qu’il ne parle pas de sa fin à lui mais de la décision qu’il aurait pu prendre pour la fin du gamin en face de lui. Et il poursuit : «Il y a des choses que j’ai vues et je n’ose pas en parler, je ne le raconte jamais et surtout pas à ma femme. » Il a marqué un pause en tournant autour de la table, m’a demandé de me retourner et je vois maintenant avec plus de précision les tatouages de ses avant-bras qui appuient doucement sur mes clavicules, il marque une hésitation puis dit : « À vous, je vais le raconter, vous avez l’âge de l’entendre. Vous pouvez comprendre. » 
Il y a des instants tels que celui-ci où je voudrais ne pas être envisagée comme celle qui peut comprendre et entendre mais je n’ai pas voulu l’interrompre, il avait d’ailleurs repris son récit. « Quand vous arrivez dans un village après une opération et que vous retrouvez toute la population massacrée et que vous tombez sur une femme à terre, avec les seins coupés et le ventre en sang. Et elle n’était pas morte, elle gémissait sous mes yeux, comment on peut supporter ça ? J’ai vu des hommes jouer au foot avec la tête d’un enfant. Comment c’est possible ? Et je l’ai vu. Ça s’est passé. Comment les hommes peuvent-ils agir de la sorte ? Ça ne pouvait plus durer pour moi, je me suis cassée le genou et j’ai été rapatrié en France. » 
Là, je ne sais plus s'il s’est cassé le genou ou si son genou s’est cassé. Et d’ailleurs il insiste : « Je me suis cassé le genou et comme ça, c’était fini, je n’y suis jamais retourné. J’ai mis quinze ans à ne pas devenir fou. Et avec personne pour m’aider. Maintenant ça va. En rentrant, j’ai décidé de faire une école d’ostéo et de venir vivre dans le Gers.  
- Vous avez quel âge ? 
- Je suis né en 1980, cette année je vais avoir quarante et un ans. » 
Il était si jeune et tellement brisé. À quarante ans, il portait déjà un fardeau de violences qu’il peinait à mettre en mots. 
Lorsque nous nous sommes quittés, il m’a tendu la main et j’ai tendu la mienne sans que nous ne les rejoignions. Il m’a dit : « Nous ne pouvons pas nous serrer la main, mais j’aurais aimé. » 
Je suis repartie sans lui avoir dit que j’aurais aimé bien plus. 
Il avait l’air d’un homme brisé que l’on veut serrer contre soi.