LE SAVON COLLÉ
Je ressens toujours une satisfaction à réaliser et à réussir l’opération qui consiste à coller le reste du pain de savon sur le pain neuf.
Quand il ne reste plus entre les doigts qu’une fine lamelle que l’on peine à faire tourner d’une paume à l’autre, je décide qu’il faut coller.
Ma technique est simple, il suffit de laisser tremper un quart d’heure durant, le petit bout raplapla et ensuite de l’appliquer fermement sur le savon neuf. Cela fonctionne à la perfection si le savon neuf possède sur sa face une inscription emboutie. Pour faire simple, le reste de savon ramolli va venir parfaitement s’encastrer sur l’inscription « Pur savon de Marseille » inscrite en relief, ou en creux sur son frère siamois en devenir.
Je réalise cette manipulation deux fois, chaque mois et demi, une fois à la cuisine et une fois à la salle de bain. Et invariablement, la même satisfaction m’envahit, au point d’appeler Simon et de lui faire admirer mon collage.
Habituellement, il se contente de hocher la tête et de me demander s’il faut prévoir de mettre « savon » sur la liste de course ou s’il y a encore de la réserve dans le placard, mais hier, il s’est attardé à regarder le savon, ce qui a produit chez moi un regain de satisfaction au point de lui demander s’il ne me trouvait pas exceptionnellement performante dans cette pratique et j’ai dit : « Je tiens ça de mon père, il m’avait enseigné très jeune comment coller le vieux savon sur le neuf pour que ça tienne au premier coup. » Simon restait silencieux, alors j’ai cru bon d’ajouter : « Tu te rends compte de l’éducation que j’ai eue ! Coller du savon et aller à la messe. » Simon était toujours mutique et je me suis demandé ce qu’il allait me sortir. En plusieurs décennies, j’ai pris l’habitude de ses réponses philosophiques désarmantes ou de ses sorties désopilantes.
Quand j’avais quinze ans, je n’osais rien objecter, même si je ne comprenais pas toujours ses intentions, j’avais trop peur qu’il se tire. Simon, c’était mon sauveur. Alors, s’il me disait qu’il fallait boire le solide et manger le liquide, un truc dans le genre qui lui venait d’un gourou de l’époque, je ne le contrariais pas même s’il m’affirmait que le gourou en question arrivait à boire du riz cru, puisqu’il ne me cherchait pas à me faire pratiquer cette doctrine. Il a aussi essayé de me convaincre que je devais marcher en prenant appui sur le côté externe de la semelle de mes chaussures. Là aussi, j’ai écouté sans le faire, j’étais lycéenne et mon objectif était de me fondre dans la masse. J’étais suffisamment différente sans rien faire. Et il y a eu le jour où j’ai échappé de justesse à une énucléation. Simon avait décidé de pratiquer sur moi ce qu’il appelait « une flèche apollonienne ». Cela consistait à ouvrir mes chakras ou mon troisième œil, je ne sais plus. Je le vois encore au-dessus de moi, courbé en avant, son pouce posé entre mes deux yeux et appuyant de toutes ses forces. Et il est arrivé ce qui était prévisible, son pouce a glissé et s’est enfoncé dans l’un de mes yeux. Je ne me rappelle plus lequel des deux. J’ai hurlé et il a dit, pardon, pardon… Je ne sais pas par quel miracle (parfois, il y en a), je n’ai pas perdu mon œil.
C’est à cause de ces expériences curieuses et risquées que je me méfie toujours des silences de Simon, je me dis : « Qu’est-ce qu’il va avoir inventé ? Un truc drôle ou un truc hyper dangereux ? » Et hier matin, pour le savon, j’attends ce qu’il va me répondre, il regarde toujours le savon collé avec une grande intensité, et après cette réflexion qui a duré un temps infini, lève son regard vers moi :
« Chez nous, on ne collait pas le savon.
— Mais vous faisiez comment avec le petit bout qui reste à la fin, vous le jetiez ?
— Chez nous, je crois qu’on ne se lavait pas les mains. »

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