lundi 11 mai 2015

Mes réminiscences et leurs regards.




Peindre.
Peindre des fleurs.
Les peindre à l’aquarelle.
Je crois que si j’avais voulu me faire du mal je n’aurais pas pu pas trouver meilleur instrument.
Les fleurs c’est nul, c’est nunuche, c’est pas à la mode, c’est un truc de fille, c’est un truc de vieille dame de club, c’est mou, c’est pas viril, c’est bof, c’est « passez votre chemin ».
Et à l’aquarelle c’est carrément sans aucun intérêt.
Parce que l’aquarelle c’est fade, c’est pas coloré, c’est pâlichon.
Comme ils disent …
Et en plus l’aquarelle ça ne se vend pas cher donc ça n’intéresse pas les galeristes.
J’ai fait le tour du sujet mais pas tout à fait car on peut encore en écrire des tartines sur l’aquarelle et surtout si ce sont des fleurs, le propos est sans fin et déprimant.

Je pense qu’après ces dix lignes je me suis bien tirée une balle dans le pied.
Seulement dans le pied parce que je peins avec mes mains.
Et je garde encore mes mains pour taper sur le clavier, je ne fais pas confiance à la commande vocale.

Je peins des fleurs à l’aquarelle.
C’est dit.
Enfin, c’est ce qu’on dit et c’est ce qu’ils croient.
Je sais qu’on ne peint jamais ce que l’on croit peindre et encore moins ce que les autres croient que l’on peint.
On peint ce que l’on pense. Et ça c’est totalement différent.

Au début, on ne le sait pas et c’est pour cela que l’on peint avec rage et obstination.
On y va, mais on ne sait pas trop où.
C’est à ce moment là qu’on est « systématique ».
Je reprends cette idée du systématique car encore aujourd’hui, c’est à dire exactement 4 mois après que l’on me l’ait signifié par écrit, je ne comprends toujours pas ce que cela veut dire quand on l’emploie pour qualifier le style d’un artiste.
L’impression aussi que ce qualificatif de « systématique » était utilisé avec un caractère péjoratif m’a interrogée pendant quelques jours.
Je fais juste une petite diversion pour vous dire que je n’ai pas été très perturbée par ces remarques car le courrier qui me signifiait tout mon systématisme est arrivé quelques jours après le 7 janvier, alors … J’avais autre chose à pleurer.

J’ai cherché ce que pouvait bien signifier mon systématisme rédhibitoire aux yeux des académiciens de l’aquarelle française et n’y ai trouvé que des valeurs qui me convenaient et qui allaient avec : obstination, organisation, cartésien, réfléchi, ordonné … Que des synonymes qui me vont bien et qui me correspondent parfaitement.

J’ai encore cherché puisque je suis curieuse (et tout de même un peu énervée) et j’ai conclu que ce caractère systématique de mon travail  devait correspondre aux périodes où l’on cherche et où l’on peint comme un abruti.
Je l’ai appelée  « la période du systématisme ».
On avance dans le brouillard quand ce ne sont pas carrément des ténèbres jusqu’au jour où l’on comprend ce qu’on était en train de faire.
Je ne sais pas à quoi cela peut correspondre précisément pour un autre artiste car je pense qu’à partir de là on atteint des sphères totalement personnelles.
Pour moi, la sortie des ténèbres de la période abrutissante des fleurs a été le jour où une amie m’a dit qu’une fleur était un sexe féminin.
En quelques secondes, j’ai eu l’impression de comprendre tous mes coups de pinceau, mon obstination et mon systématisme.
Mes Cœurs de Velours, mes Cœurs Profonds, mes Chatoyances, mes Marivaudages, mes Respirations, mes Ardences avaient soudain une existence et pas des moindres puisque sexuelle.
Mes fleurs vivaient.
Alors j’ai peins mes fleurs comme des sexes de femme, je les caresse et les sens frémir.
Je ne le dis jamais, je reste systématique dans mes exercices d’aquarelliste appliquée.
Et lorsque l’on me demande quelles sont donc ces fleurs que je peins, Je réponds que je ne sais pas et que cela n’a pas d’importance.
Et pourtant je le sais bien maintenant.
Et je ne le dis pas.
Je le pense.
Et je peins ce que je pense.

Il y a quelques mois, j’ai peins des fleurs auxquels j’ai ajouté des motifs puis des écritures tamoules.
Je ne savais pas ce que je faisais, j’étais de nouveau entrée dans la période du systématisme obstiné.
Je ne comprenais pas ce besoin d’aller  plus loin avec mes fleurs, avec mes femmes, avec leur sexe.
Mais je savais que là aussi il fallait y aller.
J’amorçais un virage.
Je sentais bien le danger de louper ce virage et que l’on m’attendrait à la sortie puisque j’étais incapable une fois de plus d’expliquer l’arrivée de ces motifs et des écritures tamoules dans mes peintures.

Un soir sur l’écran de mon mac,  je trie d’anciennes photos et je tombe totalement sidérée sur l’image d’un mur peint avec des fleurs, des motifs au pochoir et de l’écriture tamoule. Une photo prise dans l’est du Sri Lanka juste à la fin de la guerre.
Et là je comprends ce que je peins avec obstination depuis plusieurs mois.
Mais pour une personne comme moi totalement cartésienne et rationnelle, je n’ose dire systématique, c’est difficile d’admettre que je peins l’Inde et le Sri Lanka.
Plus de 30 ans de proximité avec ces deux pays et une défiance totale avec toute tentative de vouloir les peindre et voilà que je retranscris exactement ce que je n’ai  finalement fait qu’absorber, éponger, transpirer pendant 30 ans.
En décembre, lorsque je suis arrivée en Inde pour mes trois mois de vie indienne, cette fois ci j’ai vu.
C’était une évidence.
Cette fois ci, j’ai compris et j’ai intégré mes Réminiscences Indiennes à mon travail artistique.
Cette fois ci, j’ai commencé à admettre que l’on peignait ce que l’on pensait.

Quand je suis en Inde, je ne peins pas.
Personne ne comprend cela et j’ai droit à l’éternelle question : » Alors, vous peignez beaucoup quand vous êtes en Inde ?  Cela doit vous inspirer toutes ces couleurs … Ces gens sont si beaux ... »
Et bien non, je ne peins pas du tout ! Je n’en ai même pas envie.
Les Indiennes qui marchent dans les rues, natte dans le dos et sari au vent, je m’y suis essayée et cela ne m’a pas enthousiasmée car ce n’est pas la vérité.
C’est ce que je réponds dans l’incompréhension générale.
 
Quand je suis en Inde je ne peins pas, je photographie et je regarde.  
En Inde c’est facile de regarder car les Indiens sont des gens qui regardent.
Les regards ne font pas que voir, leurs regards sont appuyés et peuvent sembler parfois indécents par rapport à nos références culturelles.
Moi cela ne me gène pas car j’aime regarder.
Je regarde à travers un objectif et je fixe leurs regards transperçants.
Je les ai fixés sur des images photographiques
Je les fixe dans de nouvelles réminiscences.

Des regards océan aux portes de l’intime
Des regards au delà de la pensée rationnelle
Ces regards indiens sont ma nouvelle force systématique.
Je ne vais pas plaire, je le sais.
Mes portraits ne sont pas académiques
Mes visages ne sont pas lisses
Je ne ferai pas d’excuses
Je suis comme ça

Vous avez vu mes fleurs
Vous m’avez dit que j’étais systématique
Vous m’avez conseillé de peindre « des thèmes plus artistiques »
Je ne peindrai pas ce que vous croyez
Je peins ce que je pense.

Systématiquement.

jeudi 23 avril 2015

Demandeurs d'asile, mes asylum seekers.

La liberté guidant le peuple. Eugène Delacroix.

Fin d’après-midi dans le bureau
  Je regarde l’armoire métallique en face de moi, les cinquante dossiers suspendus à la couverture rouge.
  Mon regard fait un focus sur ces dossiers, je peux lire les noms, je peux les pénétrer et, subitement, je sens que ce sont eux qui me regardent et qui me pénètrent.
  Un vertige comme ceux qui vous prennent avant un malaise, juste avant de vomir et de vous vider.
  Je suis vide, ils m’ont tout pris, ils m’ont vidée pour longtemps, ces cinquante dossiers. 
  
  Cinquante dossiers, cinquante familles.
  Combien d’histoires ?
  Combien de vies ?
  Combien de morts ?
  Combien de viols ?
  Combien de coups ?
  Combien de tortures ?
  Combien de cris ?
  Combien de récits ?
  Pour les récits, je sais, il y en a cinquante.
  Pour les vies, les morts, les viols, les coups, les tortures, les cris… Je ne sais plus et je n’ai jamais su, car il y en avait trop.
  Au bout d’un moment, on ne sait plus, on se contente de se concentrer sur le texte et de taper sur le clavier, les mots justes, ceux que le juge va lire pour comprendre leur histoire.
  
  C’est la fin de l’après-midi dans mon bureau.
  Je suis secrétaire dans un Centre d’Accueil de Demandeurs d’asile, un CADA.
  Ma tâche principale, ma responsabilité, mon honneur, mon immense honneur est de remettre en forme lisible et fluide le Récit des demandeurs d’asile.
  Le Récit, la pièce maîtresse de leur dossier quand ils arriveront devant le juge pour présenter leur demande d’asile.
  C’est dans ce récit qu’ils doivent tout dire, tout expliquer de leur fuite folle du Congo RDC, de Centrafrique, de l’Ukraine, de la Tchétchénie, de la Biélorussie, du Haut Karabagh, de partout… ils doivent tout raconter en détail.
  Et moi, ces détails, je n’en peux plus, je n’en veux plus.
  
  Ces cris, ces tortures, ces viols, ces souffrances appartiennent à des hommes et des femmes que je vois tous les jours marcher dans le couloir qui passe devant mon bureau. Ils marchent en attendant la réponse de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), puis de la CRR (Commission de Recours des Réfugiés), le dernier recours si l’OFPRA a rejeté leur demande.
  
  Ils marchent, ils font passer la vie, ils rentrent parfois s’asseoir dans mon bureau, la plupart du temps, ils se plantent devant moi pour me demander une photocopie, un numéro de téléphone.
  Ils passent le temps.
  
  Ils savent que je sais leur histoire et je sais qu’ils savent, alors nous composons une conversation ubuesque dans des mots balbutiés et menteurs.
  Leur regard dit autre chose, leur regard ne dit rien, il ne dit que le vide.
  Ils ne sont plus rien et ils le savent.
  À Kiev, il était journaliste.
  À Moscou, elle était la fille du leader écologiste assassiné
  À Grozny, elle était chef de clinique ophtalmologiste sous les bombardements.
  En Géorgie, il était chef d’entreprise, mais c’était l’Ossétie du Sud…
  En Azerbaïdjan, elles étaient mères de famille.
  Au Congo RDC, elle était jeune fille…
  Ici, ils sont des migrants, des demandeurs d’asile, des asylum seekers, des plus rien du tout.
  Et pourtant, moi, je sais ce qu’ils ont quitté, ce qu’ils ont traversé pour arriver vivants jusqu’à mon bureau et me confier leur Récit.
  Aujourd’hui, ils ne m’ont pas quittée.
  Je vois chacun d’eux debout devant moi, planté comme je dis, car je les sentais plantés dans le sol. Leur seule fierté était d’être toujours vivants et ils se plantaient face à moi, me toisant presque pour certains.
  Leur point commun à tous : être jeune.
  Il n’y a que les jeunes qui peuvent survivre.
  
  Le jeune journaliste qui buvait jusqu’à la limite du coma éthylique et qui vomissait dans les couloirs en pleurant. Je savais qu’ils avaient violé sa femme.
  La jeune mère du haut Karabagh qui me parlait toujours en tendant les bras. J’y voyais un enfant fantôme. Je savais qu’on avait tué son bébé en le jetant au sol.
  La fille du leader russe qui avait du sang de leader en elle. Elle était fatigante, mais elle était restée vivante.
  La jeune Congolaise à la silhouette immense qui circulait dans le bâtiment comme une aliénée psychiatrique. Elle ne parlait plus. Dans son récit, rien n’était dit, elle n’avait rien pu raconter, elle parlait juste de la forêt. On comprenait qu’ils avaient dû être nombreux dans la forêt à lui régler son sort.
  Le père Georgien, enfin d’Ossétie du Sud, qui m’avalait dans son regard bleu transparent toujours plein de larmes. Sa femme était restée là-bas, il ne savait plus où.

  Vous m’avez collé tant de souffrance, vous m’avez souvent empêchée de trouver le sommeil. Vos vides m’interrogeaient et me remplissaient.
  Je me sentais coupable à 18 h quand je remontais dans ma voiture et que je vous laissais à vos cauchemars, vos fantômes, vos attentes, vos espoirs.
  Vous aviez déjà parcouru la moitié de votre calvaire et vous étiez vivants. C’est ce que je me répétais. C’est ce qui me rassurait.
  
  Je ne cesse de penser à vous, mes asylum seekers.
  Je pense plus souvent « asylum seekers » que « demandeurs d’asile », car, si le mot asile est commun aux deux langues et me convient, je trouve que l’anglais est plus percutant par son verbe to seek, qui a une sonorité sifflante et une signification de « chercher à atteindre » plus volontaire que le « demander » du français.
  
  Je sais depuis que j’ai lu et réécrit les récits de mes asylum seekers, que l’on ne quitte son pays que parce qu’y est contraint et qu’il existe pour protéger ces gens chassés de leur pays des conventions qui traitent du droit international humanitaire.
  C’est la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre. 194 États ont ratifié ces conventions. Cela signifie qu’elles sont universellement applicables.
  Je réclame qu’on les applique avec humanité.
  « Les Conventions de Genève et leurs Protocoles additionnels sont des traités internationaux qui contiennent les règles essentielles fixant des limites à la barbarie de la guerre. Ils protègent les personnes qui ne participent pas aux hostilités (les civils, les membres du personnel sanitaire ou d’organisations humanitaires) ainsi que celles qui ne prennent plus part aux combats (les blessés, les malades et les naufragés, les prisonniers de guerre) »
  
  Ce billet est dédié à tous les hommes, femmes et enfants qui n’ont jamais pu atteindre les côtes de l’Europe et de l’Angleterre. 
  






jeudi 19 mars 2015

Ne pas s'habituer, c'est résister.



  Toulouse, Paris, Bruxelles, Copenhague, Bamako, Tunis… La Syrie, la Libye, l’Égypte, l’Algérie… Le Yémen…
  Ce n’est même pas une liste, c’est du vrac. À quoi bon dresser une liste, elle sera incomplète et le restera puisqu’elle augmente jour après jour.
  
  Hier soir, une question a surgi. 
  Allons-nous nous habituer ?
  Allons-nous vivre dans l’habitude des tueries, des attentats, des prises d’otage, des menaces ?
  Faudra-t-il nous habituer à la terreur ?
  J’ai eu soudain peur de mon questionnement qui signifiait que, si je m’habituais, j’acceptais.
  J’ai pensé à ma fille qui, la semaine dernière, me confiait sa désespérance face à la cruauté des hommes.
  « Maman, comment fait-on pour résister ? », ce sont ses mots. 
  Elle me demandait comment nous pouvions résister, elle me questionnait, elle attendait que je la guide.
  Les mots rassurants ne venaient pas.
  Cette situation d’une mère parlant à sa fille de résistance, je ne l’avais jamais imaginée.
  Quand je dis que je « parlais », c’est inexact. Je ne parlais pas avec ma voix, je parlais avec mes doigts sur le clavier, ce qui me donnait l’avantage du temps gagné par l’excuse du temps de connexion. Si peu de temps gagné pour trouver les mots intimes et consolants, mais aussi les mots utiles et militants.
  J’ai bloqué sur les références historiques, je n’ai pas osé lui parler de Lucie Aubrac ou de Stéphane Hessel. Non pas que j’aie des doutes sur ses connaissances culturelles ou historiques, non, tout simplement parce que j’avais peur que mes références soient démesurées. Et aussi parce que je savais qu’elles ne l’étaient pas… C’était effrayant de le réaliser.
  
  Je lui ai dit notre devoir de communiquer et de dénoncer sans jamais se lasser.
  Je lui ai dit que nous avions la possibilité de parler et d’écrire librement et qu’il fallait le faire.
  Je lui ai dit de ne jamais se taire, de ne jamais céder à l’habitude de l’horreur.
  Je lui ai dit de ne pas avoir peur de son indignation.
  Et puis j’ai écrit « Bizzzz à+ »
  J’ai fermé l’étui de l’iPad, ça a fait clac.
  J’ai repris ma respiration, j’ai essayé de ne pas pleurer.
  Je n’avais jamais envisagé que je devrais un jour répondre à cette question : « Maman, comment fait-on pour résister ? »

  Ce matin, ma question d’hier soir avait évolué en : « Comment allons-nous faire pour ne PAS nous habituer ? »
  Ne pas s’habituer c’est résister.
  L’habitude est ce qui me fait le plus peur dans ma vie ordinaire. C’est mon ennemi quotidien, ma terreur nocturne.
  L’habitude me semble tellement tentante, tellement confortable, tellement libératrice de mes angoisses.
  Ne surtout pas céder à la tentation de l’habitude.
  « On n’oublie rien de rien. On s’habitue c’est tout » Brel le savait et je ne pense pas que ça lui convenait.
  Hier soir, cette idée d’un terrorisme habituel et banalisé m’a laminée. J’ai eu peur de réaliser que c’est bien ainsi que les guerres se déroulent, dans l’habitude des combats et des attentats, des exécutions, des viols et des tueries.
  Je sais aussi que je ne m’habituerai pas parce que je suis habituée à ne pas m’habituer.
  Je suis habituée à dire et écrire ce que je pense sans jamais en ressentir aucune peur. Et je m’en sens forte.
  Sans concession. 
  C’est ce que Simon dit de moi. 
  Il dit aussi que je suis concernée.  
  
  Je vais continuer mon chemin sans m’habituer, sans concession, sans oubli, avec certitude et indignation. Concernée. 

  Et même si le vent se lève ! … il faut tenter de vivre !
  Ne t’habitue jamais ma fille.
  

dimanche 18 janvier 2015

J'ai un chagrin


Pondichéry, Inde du Sud.

  Nous sommes le 18 janvier 2015. Nous sommes en Inde. 

  Cela fait déjà onze jours et il me semble qu’il s’est écoulé un siècle depuis que l’horreur a frappé chez Charlie Hebdo.

  

  L’horreur de Boko Haram.

  L’horreur de Daech

  L’horreur d’Al Quaïda.

  L’horreur est la même puisqu’elle est alimentée par les mêmes fanatismes.

  La même barbarie qui m’effraie.

  

  Depuis le 7 janvier, je refoule mes larmes et ma colère.

  Mais ma colère (je parle de colère, car je trouve que le mot « indignation » est trop loin de ce que je peux ressentir) n’est pas sélective, elle est blanche et violente.

  Depuis le 7 janvier, je vis au ralenti comme suspendue à mes larmes retenues. Je sais que ma colère est militante et que mes convictions politiques me porteront toujours à descendre dans la rue. Je suis perpétuellement en rage.

  

  Et puis il y a eu ce matin du 18 janvier, je me suis levée, je me suis assise devant ma tasse de thé et j’ai éclaté en sanglots.

  Je me suis sentie dévastée par un sentiment que je ne contrôlais plus. C’est un sentiment qui se blottit au creux de votre poitrine comme un petit chaton, un sentiment qui ronronne et qui vous mange le cœur.

  J’étais affolée par ce sentiment que je connais bien, car je sais qu’on ne peut pas l’écarter d’un geste de la main. 

  Ce sentiment partage ma vie avec fidélité.

  

  Simon m’a regardée, il avait dans les yeux une lumière perdue, un désespoir sans nom et il m’a juste murmuré : « ? Véro… ? »

  Je lui ai répondu dans un souffle : « C’est le chagrin. »

  

  J’avais mis un nom sur mes larmes et j’avais osé lui dire.

  Des larmes de chagrin.

  C’est un truc terrible le chagrin, on ne peut rien y faire.

  La douleur, je la trouve plus gérable, je sais qu’à la longue elle va passer. Face à la douleur, on peut hurler, on peut se battre, on peut espérer qu’elle va nous lâcher. Face à la douleur, on se mobilise.

  Mais le chagrin, c’est un truc qui s’installe.

  Le chagrin, il nous connaît par cœur, il trouve ses racines, il nous aspire et nous épuise, il sait où trouver son carburant.

  Le chagrin, il remonte aux sources et vous grignote. Il aime la nuit et les moments de solitude.

  Mais pourquoi, ce matin du 8 janvier, le chagrin était-il venu me faucher en plus de ma révolte et de ma douleur ??

  Parce que ce sont les types de Charlie qui sont tombés. 

  C’est l’explication. C’est ce que Simon me dit d’une voix étranglée par l’émotion.

  Hara-Kiri, puis Charlie Hebdo, c’est une partie de notre vie, c’est ma famille politique. Les souvenirs sont là, si proches… les années 70 quand nous accrochions aux murs de notre appartement les couvertures qui nous faisaient le plus marrer.

  Je me souviens bien de celle du bal tragique à Colombey : 1 mort. Nous habitions Grenoble, alors, je n’explique pas l’histoire, les vieux comme nous se souviendront. C’était tragique le 5-7, surtout que j’y avais perdu des amis, mais Charlie nous faisait rire au-delà du tragique. Je me souviens aussi de la couverture avec Pompidou tout gonflé à la cortisone et qui disait : « C’est rien, c’est juste une grippe ». Il y en a d’autres, mais la référence n’est plus aussi précise que pour ces deux-là qui restent gravés. 

  Et j’aimais Reiser, j’étais folle de lui.

  Ah oui, on avait aussi le Roi des cons sur les murs. Lui, il résumait tout. 

  Il y a eu ce jour où j’avais laissé les clés de notre appartement à ma mère. Quand je suis rentrée, j’ai découvert les murs vides, elle avait décroché toutes les couvertures de Charlie.

  Elle ne les avait pas déchirées, non, elle n’avait pas osé. Elle avait empilé les couvertures sur la table et elle m’a expliqué sans s’excuser qu’elle les avait décrochées, car ce n’est pas supportable de voir cela chez sa fille.

  Je me demande si « elle est Charlie », ma mère, cette semaine. Je me demande ça, car il y a tant de gens qui sont « Charlie » que si ça se trouve, elle l’est aussi et que ça pourrait peut-être m’émouvoir un peu. Mais non, je pense que ce n’est pas possible, surtout après ce que le pape a déclaré. 

  Je me souviens aussi que mes deux jeunes frères ont découvert Charlie Hebdo chez nous et que ma mère m’a demandé de planquer mes journaux iconoclastes et grossiers.

  Moi, j’étais déjà contaminée, j’étais la pomme pourrie, ce n’était pas la peine de faire pourrir les deux autres. 

  C’est comme cela qu’elle me l’a expliqué.

  

  C’est tout cela Charlie.

  Reiser est mort et j’ai eu du chagrin.

  Cavanna nous bouleversait quand il racontait ses parents italiens. Simon me parle parfois de ses pistons… Et aussi des citrouilles qui poussent dans les arbres.


  C’est tout cela qui fait que ma douleur n’est pas que douleur et qu’elle est devenue un chagrin.

  Ces hommes, ils ont fait partie de ma vie, ils ont changé ma vie, ils m’ont fait lever le poing, ils m’ont appris la politique en riant, ils m’ont appris la tolérance et l’esprit de révolte intelligent.

  Ils m’ont fait grandir.

  

  Aujourd’hui, je suis seule et abandonnée.

  Je lève le poing vers le ciel.

  J’ai un chagrin.

  


mardi 18 novembre 2014

Cela reste indicible. En général.

Françoise et moi lors de ce séjour à Paris.

J’ai presque 12 ans et j’habite Saint Egrève, la banlieue proche de Grenoble.
Nous avons déménagé récemment, nous arrivons de la région parisienne.
Pour Pâques, mes parents ont organisé de m’envoyer passer les vacances chez mon grand père, avec ma cousine Françoise qui a mon âge et habite Amiens.
Ce n’est pas la première fois, quelques mois auparavant nous nous sommes déjà retrouvées Françoise et moi pour passer quelques jours ensemble à Paris et nous adorons ces moments où soudain nous découvrons la liberté de devenir adolescentes dans les rues de Paris.
Elle a presque mon âge, quelques mois de plus mais  quand on a 12 ans, ça compte.
Cette année là, sans doute au mois d’avril, je suis arrivée à Paris à la gare de Lyon où mon grand père m’attendait.
En me remémorant cet épisode de ma vie, je réalise que j’ai voyagé seule dans le train entre Grenoble et Paris et que cela me semble invraisemblable.
Pourtant j’en suis certaine.
Cela prouve qu’en 1967, on n’hésitait pas à mettre une enfant de 12 ans seule dans un train pour 6 heures de trajet.
Je me souviens très bien que de son côté Françoise effectuait aussi le trajet Amiens-Paris seule par le train. C’était moins long mais quelque soit le trajet,  en 2014, jamais on ne laisserait un enfant voyager seul à cet âge.
Y avait-il moins de risques ou alors ces risques étaient-ils moins connus, moins médiatisés ?

Me voilà donc arrivée à la gare de Lyon et mon grand père m’attend sur le quai.
Il est grand pour un homme de sa génération, il fait largement 1m80 et a la carrure d’un joueur du Stade (Toulousain ! ).
Il n’est pas bavard, il est veuf depuis longtemps, je n’ai jamais connu ma grand mère.
On pourrait dire que c’est un homme de la terre, un paysan.
Ses origines sont de la campagne Picarde.  Un vrai Ch’ti  mais en 1967, l’effet mode des Ch’tis n’était pas encore arrivé et ça ne signifiait pas grand chose pour moi ni pour personne d’ailleurs.
Quand on le croise c’est comme ça qu’on peut le décrire rapidement.
Ensuite, on découvre un intellectuel, un polytechnicien au regard de myope derrière des petites lunettes métalliques.
Un homme qui semble se cacher.
Cet homme qui est mon grand père est le père de mon père.
Tout ce que je viens de dire de lui en le décrivant succinctement ne représente surement pas l’image que ses enfants ou petits enfants ont de ce père et grand-père.
Eux quand ils parlent de lui, ils disent simplement : - Le Général. Le Général a dit … Le Général pense que … Le Général …
Le Général, c’est son nom pour toute la famille. Son nom familier.
Parce que c’est un Général de l’armée Française.
Le Général Antoine Moyen.
Et Moyen, c’est mon nom, mais ça c’est plutôt normal puisque c’est mon grand père paternel. Je profite de l’opportunité de cet article pour faire  cette précision à l’égard de ceux qui rigolent toujours en se demandant ce que veut dire ce Moyen accolé à Piaser.
Moi, je ne l’ai jamais appelé Le Général. Cela ne passait pas, je trouvais même que c’était un peu ridicule.
Mon autre grand père, celui du coté maternel, était lui Colonel, et jamais nous ne l’appelions Le Colonel … Je ne voyais donc pas en quoi l’autre, j’aurais dû lui donner son grade.
Et comme personne ne lui avait donné un nom de grand père, un vrai nom de papi ou de papé, et bien je l’appelais par son prénom : Antoine. D’autres petits enfants l’appelaient ainsi mais je crois que les années passant, on ne l’appelait plus que Le Général.
Me voici donc un jour d’avril 1967 avec mon grand père, dans le métro ligne 4 pour descendre à St Sulpice.
Il habite 17 rue d’Assas.
Joe Dassin habitait en face.

Françoise n’arrive que le lendemain matin d’Amiens et nous irons donc  la chercher le lendemain à la gare du Nord.
J’aurais aimé qu’elle soit déjà là et que nous passions notre première soirée ensemble. Je ne me sens pas très à l’aise avec ce grand père qui parle si peu.
Je me rassure en pensant à cette semaine qui arrive et dont je connais le programme.
Nous allons passer nos après midi dans une chambre noire à développer des films et à tirer des photos.
C’est une activité hors du commun mais qui fait partie de l’histoire familiale.
Cette famille paternelle est habitée par l’image et sans doute m’a t’elle contaminée.
Ils prennent tout en photo même les morts.
C’est ainsi que de cette grand mère que je n’ai jamais connue, j’ai des quantités de photos à tous les âges et aussi morte.
Ça aussi, maintenant je trouve que c’est bizarre, mais quand j’avais 12 ans ça faisait partie de l’album photos familial et on feuilletait joyeusement morts et vivants dans un même tempo joyeux.

En même temps qu’ils avaient acheté du matériel de prise de vues, ils avaient aussi investi dans le matériel de développement de l’image.
C’est vrai que c’est quand même la partie la plus rigolote et magique de  la photo.
Cette image qui se découvre dans les mouvements aquatiques du bac de révélateur, elle m’a toujours fascinée au point d’en avoir fait mon métier au début de ma vie.
C’est à ce programme des après midi à venir que je pense en rangeant ma petite valise dans la chambre au fond du très long couloir de l’appartement de la rue d’Assas.
Je suis déjà dans la pièce à l’ampoule rouge, sous la lumière du Krokus ventru.

Je suis au pied du lit et me déshabille pour enfiler mon pyjama.
Les bras croisés au dessus de la tête, je me dégage de mon teeshirt et c’est au moment de ce geste que je sens une présence.
Il est là dans l’encadrement de la porte ouverte.
Son corps occupe tout l’espace de la porte et il se tient comme maladroit, appuyé sur un des chambranles.
Il me regarde.
Il me regarde me déshabiller.
Son regard est sans équivoque. C’est un regard qui regarde.
Il ne bouge pas et occupe l’espace de sortie.
Il ne bougera pas et son regard m’intime de continuer.
Je n’ai pas le choix.
Alors j’ai continué de me déshabiller en lui tournant le dos et en dissimulant mon corps autant que je le pouvais.
Il a maté jusqu’au bout, immonde.
J’ai croisé son regard et ai compris que ce qu’il lui avait plu c’était mon humiliation.
Ensuite il est reparti dans le couloir à l’autre bout de l’appartement.
Je me suis endormie dans l’incompréhension totale et dans la peur.

Le lendemain matin, nous sommes allés chercher Françoise à la gare du Nord.
Je ne lui ai rien dit.
Nous avons passé la semaine sous le Krokus et dans les rues du quartier latin.
Elle était insouciante. Pas moi.
Je n’ai jamais plus considéré ce grand père comme un grand père.
Il était devenu un personnage dangereux et trouble.
Il ne cherchait pas non plus à me revoir ni à me parler.
Très peu de temps après, à l’occasion d’un repas où nous nous sommes brièvement retrouvés en tête à tête, il m’a dit : -Tu es moche. Je me demande pourquoi on te coupe les cheveux de la sorte. On dirait que tu as un bonnet de Horse Guard sur la tête. C’est hideux.
Quand je me suis mariée 5 ans plus tard, il m’a envoyée une lettre assassine.

Jamais je n’ai pu raconter cela ni à mes parents ni à personne.
Comment aller dire à mon père que son propre père a eu une attitude malsaine ?
Comment casser la légende de ce Général adulé par toute une famille ?
Ce héros, cet homme formidable, cet homme si généreux, si intelligent et si atypique …
Je savais que l’on me dirait que ce n’était pas grave, qu’il ne m’a rien fait dans le fond et qui sait si je ne me suis pas fait des idées…

C’était vrai, c’était violent et je ne me suis pas fait des idées.

En 1983, 16 années plus tard, il est hospitalisé en fin de vie.
Je suis de passage à Paris et mon oncle (donc un de ses fils) me propose qu’on lui rende visite.
Il me dit que c’est sans doute la dernière occasion de le voir.
Je ne veux pas.
Il ne comprend pas et insiste.
Je ne veux pas.
Je voudrais lui expliquer, lui raconter et je ne le fais pas.
Comment lui parler de son père de cette manière ?
Pas le courage de lui dévoiler cette facette.
Je ne veux pas lui faire de la peine.
Je ne dirai rien.
C’est indicible.
Et je laisserai le Général pisseux à ses infirmières.


jeudi 6 novembre 2014

A bout de souffle sous une robe

Le soir du 31, ma robe  mon ventre et moi.

J’ai vingt ans, j’attends mon deuxième enfant et j’ai rendez-vous chez le coiffeur.
  J’habite Saint-Egrève et, pour aller à Grenoble, j’ai pris le bus de la ligne 14 pour les Grenoblois qui savent ou les anciens Grenoblois qui se souviendront. Je descends à l’arrêt devant le Prisunic et j’emprunte la rue Saint-Jacques pour me rendre chez mon coiffeur, dont le salon est situé quelques rues derrière.
  Nous sommes invités le soir chez des copains pour le réveillon du 31, l’occasion de me refaire couper les cheveux et aussi en prévision de la naissance prévue pour quelques jours plus tard : être bien coiffée à la clinique pour les photos comme celles de Deneuve et Bardot, pimpantes et fraiches dans Paris Match avec leur nouveau-né de la veille dans les bras. 
  Je me dis que je vais tenter le coup moi aussi, une tête de star pour le réveillon et pour la naissance.
  Je marche donc dans cette rue Saint-Jacques qui est bondée en ce début d’après-midi de réveillon. Les gens font leurs achats et ils courent du traiteur à la pâtisserie.
  Je ne me sens pas pressée, mais je marche au rythme de la foule sans doute un peu entraînée, comme disait Piaf.
  J’ai un souvenir très précis de la robe que je portais ce jour-là. Ce sont les années 70, ma robe est longue et en jean souple. Très baba cool. Et sous cette longue robe en jean, pointe un ventre qui est encore plus pointu et plus arrogant que vous ne pouvez l’imaginer. 
  Quand je suis enceinte, je deviens une brindille qui porte un ventre. 
  L’obstétricien que je consulte et qui ne semble pas né de la dernière pluie m’a dit un jour en me regardant : Ò ?J’ai rarement vu ça à ce point… ? »
  La conséquence de ce ventre qui pointe comme un énorme ballon de rugby que j’aurais planqué sous mes vêtements fait qu’à partir du sixième mois je marche sans voir mes pieds et suis en constant déséquilibre.
  Là, dans la rue saint-Jaques, pour aller chez le coiffeur cet après-midi de 31 décembre, je suis presque au terme, c’est dire que ça pointe sérieux et que je suis vraiment instable. 
  Je marche en pensant à la soirée, à la valise qu’il faudra penser à mettre dans le coffre de la voiture, car je suis persuadée que je vais accoucher d’un moment à l’autre. Ça fait deux mois qu’on se trimballe avec la valise dans le coffre, car ça fait deux mois que je pense que ça va arriver dans l’instant. 
  On m’a dit que, pour un deuxième, ça allait plus vite. 
  Je pense à tout cela en regardant les vitrines sur ma droite. Je me souviens très bien d’une enseigne Phildar. 
  C’est précisément au moment de l’enseigne Phildar que tout a commencé. 
  Je sens que quelque chose freine ma marche et que ça se passe entre mes jambes.  
  Un endroit assez stratégique compte tenu des circonstances. 
  Je continue à marcher avec cette sensation étrange que j’ai toujours entre les jambes et alors que j’aurais dû arrêter ma marche et l’histoire avec, je ne m’expliquerai jamais pourquoi j’ai poursuivi cette allure à un train qui avait même tendance à s’accélérer. Je me dis que c’est sûrement ce foutu ventre pointu qui me déséquilibrait et que, dans l’angoisse de tomber, j’ai accéléré le pas pour ne pas me vautrer et tenter de me récupérer.
  J’avance donc d’un pas de plus en plus rapide avec maintenant un poids que je tire. 
  Mes pieds courent aussi vite que mes pensées. 
  J’analyse la situation qui est vite résumée : je suis enceinte jusqu’au cou et j’ai un truc qui vient de m’arriver entre les jambes. 
  Pas la peine de sortir de la Faculté pour faire un diagnostic. 
  Je me dis que j’ai accouché en marchant dans la rue Saint-Jacques un après-midi de 31 décembre. 
  C’est bien ce qu’on m’a dit : pour un deuxième, ça va plus vite. 
  
  Tout colle, sauf que j’ai maintenant attaqué un sprint sur le trottoir, car je suis carrément en train de tomber et j’essaie de récupérer un semblant d’équilibre qui me permettrait d’aller voir entre mes jambes.
  Je vois passer les vitrines sur ma droite tel un filé photographique. 
  Je pense que je n’ai pas ma valise.
  Je me dis que, tant qu’à accoucher un soir de réveillon, le 24 aurait été plus symbolique. 
  Tout défile toujours à toute allure sur le côté droit au niveau des guirlandes et des illuminations alors que le bas de ma robe me semble à des kilomètres en arrière et que j’ai l’impression d’être retenue par un éléphanteau.
  La situation qui pourrait être burlesque va finir par tourner au drame si je n’arrive pas à stopper cette course qui se déroule malgré moi. 
  Je ne rigole plus du tout quand je réalise que je vais écraser ce truc qui commence à se matérialiser.
  Pourquoi, lorsque l’on cherche à se rattraper, on accélère ? 
  Je l’ai bien remarqué, c’est un phénomène qui appartient sûrement à une loi physique. Ça nous est tous arrivé d’assister au spectacle d’une personne qui prend de la vitesse pour ne pas tomber. Et ça nous a fait rire. 
  Même si ce n’est pas drôle, on est écroulé de rire.

  Là, je suis rue Saint-Jacques et j’en suis bien à mes cinquante mètres de sprint avec le handicap du truc entre les jambes sur lequel je me concentre pour ne pas le piétiner. Il faut dire que ce truc que je n’ose pas nommer et que j’essaie surtout de ne pas trop visualiser, il n’y met pas du sien et ne m’aide pas trop à me reprendre.
  Et puis, comme il doit y avoir un bon Dieu ou une Sainte Vierge qui se souvient qu’elle a été maman même si c’était par le Saint-Esprit, le miracle se produit et je parviens à bloquer les freins et à stopper mon sprint.
  C’était le bout de la rue Saint-Jacques et Phildar était déjà loin. 
  Je suis debout, presque droite. Mon ventre est toujours aussi pointu et arrogant. 
  Je regarde les gens autour de moi et je m’aperçois avec consternation qu’ils me regardent aussi et qu’ils ne rigolent pas. Comme quoi ce phénomène ne déclenche pas toujours des rires comme je l’avais analysé précédemment. 
  Il est temps que je me penche sur ce que la nature m’a mis entre les jambes et que je constate les dégâts. 
  Il n’y a rien entre mes jambes. Ma robe est retenue à l’arrière et il y a quelque chose à l’intérieur. 
  Je l’ai donc traîné…
  Je m’accroupis et déplie ma robe et découvre un petit garçon qui pleure.
  Oui, c’est merveilleux, c’est un garçon.
  Mais le petit garçon doit avoir dix-huit mois et est tout noir. 
  Tout noir, je n’ai rien contre, mais ce n’était pas prévu.
  Et dix-huit mois ! Je n’ai quand même pas dépassé le terme à ce point…
  Je relève la tête en même temps que des bras étrangers se saisissent du petit garçon bouclé et le soulèvent du sol.
  Ce sont les heureux parents.
  Ils sont aussi essoufflés que moi.
  Complètement affolés, ils me disent avoir vu leur petit bonhomme disparaître, aspiré sous une longue robe en jean.

  Huit jours plus tard, j’ai accouché d’un petit garçon. 
  La valise était bien dans le coffre. 
  Et sur les photos, j’ai l’air d’une star.