LES PETITS CŒURS
Au printemps, lorsque je suis entrée dans la chambre de la clinique où j’allais rester hospitalisée pour plusieurs jours, il y avait deux cœurs posés sur mon lit. Une idée surprenante qui m’a plus évoqué la décoration de certaines chambres d’hôtel où ils construisent des empilements de coussins contre la tête de lit pour faire joli. Un lit recouvert de coussins dont je remets toujours en cause la propreté en faisant remarquer à Simon qu’ils ne sont jamais lavés, et que je m’empresse de jeter dans un coin de la chambre ou dans un placard si, par bonheur il y a une étagère disponible.
Dans ma chambre de clinique, j’ai pressenti que ce n’était pas une histoire de déco, même si un certain effort a été fait dans ce sens ces dernières années. Je suis une pro des chambres d’hôpital, critique gastronomique des repas servis, experte des volets roulants qui ne roulent plus, aussi bien que de l’hygiène de la salle de bain. Expérience oblige. Sauf pour ces coussins cœur que je découvrais.
Après l’inspection minutieuse desdits coussins qui m’a apporté la certitude qu’ils étaient propres, j’ai découvert l’étiquette cousue dans la couture : « Institut du sein ». C’était bien en rapport avec mes seins et à leur prochaine absence, mais à quoi pouvaient-ils m’être utiles ?
Les infirmières n’avaient pas l’air d’avoir plus d’informations à leur sujet. J’ai posé les cœurs sur un fauteuil et je me suis dit : on verra plus tard, ce n’est pas le plus important pour l’instant. Et ça s’est confirmé, j’ai eu bien d’autres problèmes à gérer qui m’ont fait oublier les coussins cœur.
Puisque c’était un cadeau, ça, on me l’avait confirmé, je les ai mis dans mon sac quand je suis rentrée chez moi. Puis sur mon lit. Je ne savais pas quoi en faire. Puis je les ai transportés sur le canapé, car j’avais vu sur des sites dédiés au cancer du sein que ça servait à se caler les dessous de bras. J’ai essayé, mais sans conviction. J’aurais pu les oublier, mais à force de les trimballer avec moi, figurez-vous que je m’y suis attachée au point de les emporter à l’hôtel avec moi et de les retrouver après le passage des femmes de chambre, trônant sur le lit en compagnie de leurs potes, les coussins titulaires.
Faute de comprendre leur usage, ils sont devenus des doudous.
C’est arrivé sans que je m’en rende compte, je n’ai rien provoqué, ce sont eux qui sont venus à moi comme le nounours de mon enfance, celui que j’ai gardé jusqu’à mes dix-sept ans et que j’ai remplacé par Simon.
Les deux cœurs dorment désormais avec moi, contre ma poitrine, ils comblent le vide.
S’il m’arrive de les oublier sur le canapé, Simon, lors de ses nuits d’insomnie, vient les replacer dans le lit contre moi.
Lorsque je suis de bonne humeur, je les appelle « mes seins-cœur ».
Lorsque je suis en colère, je les appelle « mon chemin de cœur ».