lundi 9 mars 2026

Un soc de charrue

 

Depuis vendredi, depuis que j’ai remis les vêtements que j’avais déposés dans le placard de la chambre de la clinique, depuis que je suis rentrée chez moi, je m’habitue à celle que je suis désormais. 


Je fais des aller et retour hésitants vers les étagères où sont empilés mes pulls, vers la penderie où sont accrochés mes vestes, mes chemisiers et mes robes. Les robes, on verra plus tard, quand il sera la saison de porter des robes légères. La boite des soutiens-gorge est vide, je m’en étais occupée la semaine dernière. 

Je regarde les pulls, je les jauge et les juge, je les estime. Peuvent-ils encore me donner de l’allure ou ne risquent-ils pas d’insister sur une absence ? Je prends le temps de les considérer et d’éliminer ceux qui auraient la faculté d’être à mémoire de formes. Ce concept à la mode qui permet de vendre des matelas, des surmatelas et des oreillers et dont je soupçonne soudain mes pulls de s’en être doté.   

Lorsque j’ai passé l’étape de l’élimination mentale, j’en arrive à l’étape de l’essayage pour laquelle beaucoup de pulls se sont déjà perdus en route. Cela va raccourcir l’étape et la rendre moins fatigante, car c’est une étape de montagne avec un col quatrième catégorie, celle où, selon Souchon : pour monter l’machin faut prendre des trucs. 

J’enfile le pull, je regarde vite fait dans le grand miroir qui est derrière la porte et je vais voir Simon. Je me présente à lui et je regarde sa tête. Dans un premier temps, il dit toujours que ça va, mais je sais que je dois attendre le deuxième temps. Je reste plantée et j’attends. Et il finit par dire, non c’est pas ce qui te va le mieux. Dans le langage de Simon, ça signifie, ça ne va pas du tout. Je retourne regarder mon image dans le miroir et je vois une petite fille qui a enfilé un pull trop grand. C’est d’ailleurs étrange comme on dirait que mes bras ont raccourci. Je me souviens bien que j’avais inscrit deux croix, une sur chacun de mes poignets, une croix pour chaque sein, j’avais pas dit, les bras aussi. 

Maintenant que j’ai compris que tout allait sembler trop grand, même des bras, j’élimine de nouveau toute une pile et me concentre sur des gilets et des vestes dont je me souviens que leur coupe est ajustée, et parfois l’était trop. C’est une meilleure stratégie, et le regard de Simon me le confirme. Il me dit aussi, et me le répète dix fois par jour, que nous allons aller dans des magasins où je pourrai prendre mon temps pour essayer, pour le regarder me regarder et racheter des vêtements qui me vont bien. 

Dans quelques jours j’appliquerai la même méthode pour les vestes. Ce sera plus simple maintenant que j’ai assimilé le coup des manches trop longues. Assimiler ne veut pas dire avoir compris et encore moins avoir admis, j’ai juste assimilé. Et au passage, j’en profite pour redire que le mot résilience ne fait pas partie de mon vocabulaire, je ne suis pas résiliente et je ne veux pas l’être. 

Je suis une résistante. 


La petite fille que je suis redevenue devant le miroir n’aime plus prendre de douches. Le soir, elle dit, je vais sous la douche et elle traine pour y aller. Elle traine pour se déshabiller et elle détourne son regard de l’image renvoyée par le miroir, qui n’est plus celle d’une petite fille au torse plat revêtu d’un pull trop grand. 

C’est l’image que je n’avais pas anticipée, j’avais grillé cette étape. 

Un torse barré de deux longues cicatrices horizontales enfoncées dans des replis d’une chair boursouflée et noire d’ecchymoses. 

Un soc de charrue m’a labourée et me met KO devant le miroir. 

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