vendredi 13 mars 2026

Sa vie comme un orage par Paul TIAN

 


"Sa vie comme un orage", ou la mémoire à l’épreuve du silence


Il y a des livres qu’on lirait même s’ils n’étaient pas écrits par des amis. Sa vie comme un orage est de ceux-là. Véronique Piaser-Moyen est une amie, le roman, lui, se suffit à lui-même.


Il y a des romans qui ne cherchent ni l’effet, ni la consolation. Sa vie comme un orage, de Véronique Piaser-Moyen, appartient à cette catégorie rare de textes qui avancent à découvert, sans spectaculaire, mais avec une détermination implacable : dire ce que le silence a longtemps tenu sous cloche.


Avant même d’entrer dans le roman, il faut s’arrêter sur un choix éditorial significatif : la préface est signée Denis Salas, magistrat et essayiste, auteur du Déni du viol.


En quelques pages sobres, il nomme tout, le traumatisme, l’amnésie post-traumatique, la prescription, le débat juridique sur le consentement, avant que le lecteur ait tourné la première page du récit. Ce n’est pas anodin. C’est un contrat de lecture particulier, qui cadre et oriente l’expérience, là où d’autres auraient laissé le texte seul porter son poids. On peut le lire comme un geste de confiance envers le sujet, ou comme une précaution. Dans les deux cas, il mérite d’être mentionné.


Rachel, la narratrice, n’est pas une héroïne au sens classique du terme. Elle est une femme ordinaire, cultivée, mariée, insérée socialement, et pourtant fracturée. Son histoire est celle d’un viol ancien, enfoui vingt ans sous le déni, jamais nommé clairement, jamais reconnu par les autres, et longtemps pas même par elle.


Le roman ne raconte pas tant l’agression que ses ondes de choc différées : le doute, la culpabilité inversée, la honte, la confusion des sentiments, et ce poison lent qu’est le silence social.


Le dispositif narratif central du livre, ce sont les chapitres intitulés Vendredi 15 heures, des séances chez une thérapeute dont on n’entend jamais la voix. Seul le monologue de Rachel, haché, hésitant, parfois incongru. C’est là que la mémoire traumatique s’énonce pour la première fois : le levier de vitesses qui lui rentrait dans les côtes, le tissu du caleçon blanc contre sa joue, la certitude de n’avoir jamais consenti.


Véronique Piaser-Moyen épouse avec une précision troublante le fonctionnement réel de cette mémoire, discontinue, contradictoire, saturée de détails insignifiants et aveugle à d’autres.


Le lecteur est placé dans cette zone grise où la victime se demande elle-même si elle peut employer le mot « viol », tant la société lui a appris à douter de sa propre perception.


Le roman interroge frontalement une question centrale et toujours brûlante : qu’est-ce que le consentement quand il n’est ni formulé, ni refusé, ni même pensé comme possible ?


Sans jamais devenir un essai, Sa vie comme un orage dialogue avec le droit, avec les débats contemporains sur la définition du viol, avec la prescription, et avec cette violence institutionnelle silencieuse qui consiste à dire à une femme : c’est trop tard.


Mais le livre ne se réduit pas à une démonstration. Il est aussi un roman sur le désir et la relation avec l’écrivain Ariel Madec, et c’est ici qu’il est le plus fin, et peut-être le plus inattendu. Ariel n’est pas le mentor dominateur qu’on pourrait attendre. Il est fragile, parfois maladroit, capable de prétention comique, il demande à Rachel de commencer son prochain billet de blog par : Ariel Madec m’a téléphoné.


Il s’emmure progressivement derrière ses propres peurs, refuse de revoir Rachel tout en lui promettant de ne pas disparaître.


Ce que Véronique Piaser-Moyen met en scène, ce n’est pas une emprise unilatérale, c’est une relation asymétrique et sincère des deux côtés : un homme blessé face à une femme qui revient à la vie. Rien n’est caricatural. Tout est ambigu.


L’écriture est sobre, précise, parfois clinique, mais pas froide, traversée par instants d’une ironie douce et d’un humour discret qui donnent de l’air au texte. La retenue est une forme d’honnêteté : toute dramatisation excessive risquerait de trahir l’expérience réelle des victimes.


Il faut dire, pour finir, ce que le roman ne révèle qu’en toute dernière page, dans une note brève aux lecteurs : tous les personnages sont fictifs, excepté le violeur. Il existe. Il a commis ce que le roman raconte. L’auteure dit qu’elle aurait pu le dire sous serment.


Cette phrase change rétrospectivement la nature de ce qu’on vient de lire. Ce n’est plus tout à fait un roman. C’est un témoignage travaillé en fiction, une façon de dire ce que la justice n’a pas voulu entendre.


Sa vie comme un orage est un livre exigeant et courageux. Non parce qu’il s’inscrit dans le sillage de #MeToo, même s’il en prolonge les combats, mais parce qu’il rappelle une vérité dérangeante : le viol ne se termine pas avec l’acte.

Il se prolonge dans le silence, dans les mots qui manquent, dans ceux qui arrivent trop tard. Et parfois, ce qui reste quand la justice a fermé sa porte, c’est l’écriture. Imprescriptible, elle.


©Paul Tian

« Sa vie comme un orage » de Véronique Piaser-Moyen. Éditions d’Avallon. 15€



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