J’ai seize ans. Je suis en classe de première au lycée Stendhal de Grenoble et c’est l’hiver. Ces hivers grenoblois de l’époque où le thermomètre affiche des semaines durant des températures négatives.
Cela fait plusieurs semaines que, lorsque j’arrive le matin au lycée en bus depuis la banlieue où j’habite chez mes parents, je croise un jeune homme barbu vêtu d’un poncho. Il est grand et mince, je m’en souviens aussi. Quand il pleut, il s’abrite sous l’avancée de toit du magasin qui borde la place sur laquelle se situe l’entrée du lycée.
Comment cela a-t-il commencé, ça, je ne sais plus. Qui a eu l’idée de moi ou de Claire, mon amie de l’époque, de lui apporter un pain au chocolat ? À Grenoble et là où je suis née, dans le Nord, on ne parle pas de chocolatine, c’est un pain au chocolat. Ce dont je me souviens avec cette précision que seuls les souvenirs dramatiques vous lèguent, c’est qu’avec Claire, nous avions pris la décision de lui apporter un pain au chocolat chaque matin avant de rentrer en cours. Comment avions-nous l’argent pour faire cet achat quotidien ? Cela représentait peu, mais ce dont je suis certaine aussi, c’est que j’avais très peu d’argent personnel. Peut-être, Claire en avait-elle un peu plus ? Certains matins, il n’était pas devant le lycée, mais il suffisait de tourner un peu dans le centre-ville, pour le croiser. Souvent devant les Nouvelles Galeries. Il marchait, il s’arrêtait quand il me voyait venir vers lui. Parfois je pouvais lui tendre un pain au chocolat, parfois seulement un sourire auquel il répondait lui aussi par un sourire.
Et puis, il y a eu ce jour, ces jours, où nous ne l’avons plus croisé. Claire m’a dit, « il a dû partir ailleurs ».
Et puis, il y a eu ce soir où Simon, qui était déjà entré dans ma vie, m’a demandé si j’avais revu le grand jeune homme en poncho dont je lui avais parlé. Je lui ai répondu qu’il avait dû partir ailleurs, qu’on ne le voyait plus. Simon m’a tendu une coupure de journal, un article du Dauphiné Libéré qui parlait d’un homme qu’on avait retrouvé mort de faim et de froid sous un porche du quartier Saint-Laurent, de l’autre côté de l’Isère. L’article était illustré par la photo du visage de l’homme mort et d’un appel à témoin pour l’identifier.
C’était le grand jeune homme barbu au poncho.
J’avais tout juste seize ans et je n’ai jamais pu oublier.
Cette semaine, dans le centre de Montauban, j’ai croisé plusieurs fois un jeune homme mince en anorak bleu marine, sac sur le dos. Il ne fait pas la manche, il ne demande rien, vêtu proprement, adossé au mur de briques roses, il regarde les gens passer. Je suis allée deux fois lui glisser des pièces dans la main, il me dit merci en me regardant et je le regarde aussi. Et nous nous sourions. Hier, en rentrant du marché, nous l’avons de nouveau croisé. Nous n’avions plus de pièces, seulement des billets, j’ai dit à Simon, « ça ne nous rendra pas plus pauvres, ça ne changera rien pour nous ». Le jeune homme m’a souri et m’a dit « Merci beaucoup madame ». J’ai eu envie de lui parler, de lui demander ce dont il avait besoin. Je lui ai proposé un manteau ou des pulls. Il m’a répondu : « Ce que je voudrais, ce sont des chaussettes, des teeshirts et des caleçons. C’est vraiment ce qui me manque. » Et il s’est excusé, m’a encore remercié pour le billet. Je lui ai dit que j’allais lui apporter ces chaussettes, slips et teeshirts dont il avait besoin, mais que je voulais qu’on se donne rendez-vous, que je ne pouvais pas faire le tour du centre-ville à le chercher. Surtout en portant un sac à la main, mais ça, je ne lui ai pas dit. Alors, il a sorti son téléphone de sa poche et m’a dit : « Vous n’aurez qu’à m’appeler et je viendrai. Je m’appelle Justin. » Il m’a donné son numéro et je lui ai donné le mien en l’appelant. Il m’a dit : « Moi, je ne peux pas vous appeler, je n’ai pas de forfait. » Et il m’a demandé comment je m’appelais.
Simon m’a dit de me servir dans son placard. J’ai fait un sac de teeshirts, chaussettes et caleçons et, en revenant du bureau de vote, je l’ai appelé.
Nous nous sommes retrouvés en terrasse de l’Agora autour d’un café. Il nous a raconté son histoire, la perte de ses papiers dans une escroquerie. Dans la région parisienne, on lui a proposé un job, nourri, logé, blanchi, mais il fallait qu’il donne à l’employeur tous ses papiers. Quand il a réalisé qu’il s’était fait prendre dans une arnaque, dans une fausse entreprise, il était trop tard. Par peur de représailles, il s’est enfui en laissant ses papiers et de ville en ville, s’est retrouvé à Montauban. Il nous dit que la ville est calme, qu’il peut rester seul sans se mêler aux groupes de SDF qu’il craint et, depuis deux jours, il dort au 115, comme il dit. Il peut se laver, dormir. Il faut juste faire passer la journée et il précise que l’après-midi, c’est long à passer. Il attend qu’on lui refasse des papiers, ça devrait prendre trois semaines. Il a demandé un rendez-vous avec une assistante sociale, le rendez-vous est pour dans quatre semaines, nous dit-il en soupirant.
Il a bu son café, a pris le sac que je lui avais apporté et est reparti en nous remerciant.
J’ai dit à Simon que j’avais besoin de faire cela, que je moquais que son histoire soit vraie ou pas, mais qu’un type qui demande des slips et des chaussettes, c’est vraiment qu’il est dans le besoin.
Je lui ai dit que je pensais au grand jeune homme en poncho de mes seize ans que je n’avais pu oublier.
Je lui ai dit que j’avais besoin de réparer, que j’ai toujours ce besoin en moi, que je l’aurai toujours pour tout.
Il m’a dit qu’il avait compris.

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