« Nous l’appelions Mina », livraison en vol plané.
Mon éditeur, puis l’imprimeur, puis le livreur, ils m’avaient tous appelée cette semaine, l’un pour savoir si j’avais bien reçu mes exemplaires auteur (les exemplaires qui reviennent à l’auteur et dont le nombre diffère suivant la taille et les moyens financiers de la maison d’édition), l’autre pour savoir si je serai chez moi aujourd’hui samedi (j’ai dit oui, mais ça dépend de l’heure) et on avait convenu que le livreur me téléphonerait avant de livrer le carton de livres. Et le dernier, le livreur donc, m’appelle ce matin alors que je suis en terrasse de l’Agora avec Simon pour le rituel du café après le marché. Il me dit : « Je passe dans deux minutes » et je lui explique qu’il me faut cinq minutes pour arriver chez moi, que je suis sur la place Nationale. Il semble ne pas avoir envie d’aller dans la rue Léon de Maleville (notre rue) et me propose qu’on se retrouve à l’angle de la rue Princesse et Mary Lafon. J’acquiesce en souriant, car c’est toujours là que je retrouve Damien pour aller ensemble aux réunions à la fédé.
Je file rue Mary Lafon en laissant Simon qui doit aller acheter des clémentines et qui me dit : « Surtout, tu ne portes rien ! », ce qui m’amène à penser qu’il va falloir que je trouve un endroit où déposer le carton de livres. Je n’ai pas longtemps à y réfléchir, puisqu’à l’angle de la rue Princesse et de la rue Mary Lafon, il y a l’India Gate, un restaurant indien qui comme presque tous les restaurants indiens, est en réalité un restaurant tenu par des Sri Lankais, des Tamouls. Ce qui est logique su on y réfléchit bien, ceux qui ont dû fuir leur pays, ce ne sont pas les Indiens, mais des Sri Lankais tamouls. Quand nous sommes arrivés à Montauban, il y a quatre ans maintenant, j’avais immédiatement aimé ce restaurant très couleur locale dans lequel officient exclusivement des hommes et, très rapidement, j’avais eu confirmation qu’ils étaient sri lankais. Je leur avais demandé directement et de telle sorte qu’ils ne puissent pas avoir d’échappatoire. Je m’étais plantée au comptoir et avais posé la question : « Vous êtes des Indiens ou des Sri Lankais ? » C’étaient des Sri Lankais et j’avais ainsi pu discuter un moment avec eux. Ils sont de Jaffna, tout au nord, là où la guerre civile sanglante a éclaté en 1981 avec l’incendie de la bibliothèque et les premiers massacres. Ils étaient étonnés que nous connaissions si bien leur pays, et surtout le Nord et la côte est, le territoire tamoul. On doit bien être les seuls Montalbanais à pouvoir leur parler du pays, ce qui nous vaut un statut et un traitement particulier. Surtout de la part de celui qui ne parle pas un mot de français et qui n’a d’ailleurs fait aucun progrès depuis quatre ans. Il parle exclusivement tamoul, contrairement à ses potes qui, eux, parlent très bien français ou au moins anglais. Lui, c’est tamoul et rien d’autre, comme un pacte avec son pays, ce que je comprends aussi. La première année, quand il nous voyait arriver par la rue Armand Cambon et nous hélait depuis la porte de l’India Gate, il hurlait « Mam » pour moi et « Papa » pour Simon. Ça nous faisait un peu bizarre et j’avais dit à Simon : « Faudrait quand même pas qu’il en prenne l’habitude, parce que ça me fait un drôle d’effet et y a des gens qui vont se poser des questions. On se retrouvait à un moment particulier de notre vie et dans une situation un peu burlesque avec notre adopté d’office. Donc, ce matin, j’ai l’idée de laisser le carton de livres à l’India Gate jusqu’à ce que Simon le récupère. Je me dis que c’est vraiment génial que le carton des exemplaires de “Nous l’appelions Mina” soit déposé là, j’ai l’impression de ramener Mina chez elle, c’est très symbolique et, comme toujours, ces actes symboliques me semblent ne pas être là par hasard.
Le livreur arrive, se gare devant le resto, me demande de confirmer mon nom et me tend le carton. Je lui dis : “Je suis désolée, je ne peux rien porter, est-ce que vous pouvez le déposer dans le resto, ce sont des amis.” Et gênée, j’ajoute : » Je viens d’être opérée ». Il a l’air de me croire à moitié et je lis dans ses yeux qu’il pense : « La grosse feignasse de bourge me joue la comédie pour que je lui porte son colis. »
J’ouvre la porte du resto et c’est là que tout dérape si on peut dire.
Il avait plu.
Le livreur avait des semelles glissantes.
Le sol de l’India Gate est en carrelage très lisse.
J’ai vu le livreur partir dans un triple salto double boucle piquée, puis longue glissade dans laquelle au passage il accroche une des deux statues de Lakshmi placées à l’entrée (marque de bienvenue, on a la même chez nous) et je vois Lakshmi vaciller et partir à l’horizontale. Je me précipite, rattrape Lakshmi par le chignon alors que tout mouvement brusque m’est absolument interdit. Quand je suis sortie de la clinique, on m’a bien donné les consignes et notamment celle-ci : « Ne cherchez surtout pas à rattraper un truc qui tombe, vous le laissez tomber. » Trop tard, Lakshmi est dans mes bras et le livreur a terminé sa glissade tête contre le comptoir, il ne bouge plus et mon carton de livre est trois mètres plus loin sur la gauche. Je repose délicatement Lakshmi au moment où débarque de l’arrière-cuisine le Sri Lankais, celui qui ne parle pas un mot de français et qui regarde éberlué, le livreur qui se relève en tenant son poignet et en me fusillant du regard. Là, il pense encore pire, il a tout simplement envie de tuer la feignasse de bourgeoise qui ne voulait pas porter son carton.
J’explique comme je peux au Sri Lankais que je vais venir rechercher le carton et je ressors avec le livreur qui se tient le poignet et se plaint : « Je suis certain que je me suis déboité un truc… » Je décide de ne pas m’attendrir, je le laisse remonter dans son camion. Il est comme tous les hommes, à l’agonie pour une petite chute de rien du tout…
Maintenant, il ne me reste plus qu’à prévenir mon éditeur que tous mes exemplaires ont bien été livrés et de lui raconter mon idée de génie : faire arriver Mina avec un détour par le Sri Lanka pour lui porter chance.

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