lundi 27 septembre 2021


 

Histoire de pulls.

Sur le vide atelier d’hier, qui n’était pas un vide atelier d’artiste, il y avait une table étonnante. Une table qui débordait de piles de pulls et sous la table, plein de cartons, eux-mêmes, remplis de pulls soigneusement rangés au carré, manches repliées sous eux. 

Je me suis approchée pour comprendre, très intriguée par ce déballage qui avait tout de même lieu dans un vide atelier – certes dévoyé de son appellation – mais qui ne pouvait quand même pas accueillir un lot de pulls fabriqués en Chine.

Les pulls que je découvrais les effleurant timidement de mes mains étaient hors normes, à peine portés pour certains, presque neufs pour d’autres ou alors vraiment tout neufs et vraiment jamais portés. Les pulls sentaient bon le propre, ils étaient empilés moelleusement les uns sur les autres, presque enlacés. Je les ai touchés, déployés, retournés sur l’envers et ai découvert que tous ces pulls, ces centaines de pulls avaient été tricotés à la main. Et le plus surprenant, c’est que cet amoncellement de créations n’avait rien d’un tricotage de vente de charité – je n’ai rien contre la charité et ses ventes et ne voudrais pas me les mettre à dos, mais vous voyez l’image –, c’était un entassement de talent. Il y avait des jacquards aussi parfaits à l’endroit qu’à l’envers (tous les fils étaient croisés), des torsades irlandaises, des points de dentelle, des fils brillants et lourds, des fils moelleux, des coupes audacieuses et d’autres, magnifiques, de classicisme. J’ai senti la vitesse du temps défiler sous mes mains en retrouvant des modes passées puis revenues et j’ai osé lever les yeux vers la vendeuse qui inlassablement sortait des modèles de cartons posés à ses pieds dans une sorte de ballet sans fin comme si les pulls se multipliaient. Elle devait avoir mon âge, elle était touchante et belle. Elle m’a raconté l’histoire des centaines de pulls et vraisemblablement d’un millier de pulls en une seule phrase : «C’est ma mère qui tricotait énormément, elle tricotait partout, dans le train en allant travailler (j’ai noté au passage que la mère tricoteuse travaillait durant la journée) et le soir devant la télé. Elle réalisait au minimum un pull par semaine pour moi et mes sœurs et nous en avions tellement que nous ne pouvions pas les porter tous, pour certains, on ne les a mis qu’une fois et pour d’autres jamais. Nous l’avons ensuite suppliée de tricoter pour des amies. On n’en pouvait plus ! Aujourd’hui, nous les vendons, car c’est inutile de conserver tout ce stock.»

Je lui en ai acheté cinq, c’était 15 € le pull et ça n’avait pas de prix. 

Les pulls sont absolument somptueux, et portent une histoire à laquelle je penserai chaque fois que je les enfilerai. C’est ce que je lui ai dit et lui ai demandé de répéter à sa mère, l’assurer que sa passion allait avoir une seconde vie avec toutes les acheteuses qui se sont pressées autour de sa table toute la journée et repartaient les bras chargés. 

Juste en face, depuis mon emplacement, je les voyais choisir, essayer et se décider sans hésiter.

J’ai vu aussi des mamans prendre les modèles en photo et dire : «j’envoie les photos à ma fille pour lui demander lesquels elle veut que je lui achète». C’était encore une histoire de famille et c’est là que j’ai détourné le regard.

J’aurais aimé rencontrer cette fille de tricoteuse avant, j’aurais aimé mettre en scène leur histoire de tricot de famille, la photographier et l’écrire, ce sont des rencontres et des histoires atypiques.  


vendredi 23 juillet 2021

Titania et L'instant fragile.

 


Lorsque j’ai écrit Titania, j’étais très attentive à décrire des faits exacts. J’étais concentrée sur mes souvenirs et pour ceux qui remontaient à plus de trente années en arrière, je me suis appuyée sur le petit carnet dans lequel Jno avait pris des notes. J’avais aussi en main, tout le dossier d’adoption et les témoignages d’autres parents – à qui j’adresse ici mes remerciements pour m’avoir fait confiance en me racontant leurs histoires –, j’avais mes souvenirs récents et là aussi, nos carnets de voyage qui pour 2018 et 2019-2020, étaient plus étoffés que celui de 1985. 

Je savais que je devais être précise et juste, que je n’avais pas droit à un «à peu près» qui ouvrirait la porte à tous ceux qui attendent derrière et ils se reconnaîtront. D’ailleurs, ils ont su forcer la porte et me couvrir de critiques alors qu’ils n’avaient même pas lu Titania – sans doute, ne le liront-ils jamais – et clamer sur tous les réseaux sociaux qu’il ne fallait surtout pas lire mon livre, que c’était l’œuvre du diable, allant jusqu’à partager la photo de couverture pour bien identifier le livre qu’il ne fallait surtout pas lire. C’est le moment qui m’a fait rire, je me suis dit qu’ils n’avaient pas compris qu’ils me faisaient une sacrée promotion, un peu à la manière de la censure des fesses de Michel Polnareff. Je ne leur ai pas mentionné l’histoire des fesses, ils n’auraient rien compris et surtout je n’avais pas envie de parler à des gens qui ne m’avaient trouvé comme seul défaut que celui d’être «une mère blanche». J’aurais admis que l’on critique le style de mon livre, que l’on relève les deux coquilles qui y traînaient encore le mois dernier, mais que l’auteur de Titania soit une femme blanche et donc forcément coupable m’a mis dans un état de stupéfaction totale. J’ai trouvé cela assez réducteur et décevant. Un bref instant, j’ai pensé à Marguerite Duras et son «sublime, forcément sublime», sauf que le forcément coupable de la mère blanche ne venait pas de Duras et en était même très loin.

Titania était donc l’aventure d’un récit vrai et documenté dans lequel je m’étais fixé l’objectif de mettre de l’intime et de l’émotion. J’écrivais avec ces deux visées et c’était devenu obsessionnel. Il fallait être vrai partout, je pensais à Lionel Duroy qui me dit toujours, «Écrivez vrai, Véronique, c’est ainsi que vous emporterez le lecteur au cœur de vos émotions». 

Aujourd’hui, alors que mon livre n’est encore qu’un bébé tout juste né, je sais que je suis arrivée à cet «écrire vrai» que Lionel Duroy m’a conseillé.

J’ai écrit trois cent trente-quatre pages dans le souci de la vérité, que ce soit celle des faits ou celle de ma douleur. 

Dès que Titania a été publiée, j’ai repris l’écriture sur un projet de fiction que j’avais déjà en tête pendant la réalisation de Titania. 

J’écris à la troisième personne, je crée mes personnages, je les emmène où je veux, je peux même les faire mourir. C’est une fiction et je peux donc tout me permettre. C’est ce que je pensais lorsque j’ai écrit les premières pages, j’étais lancée dans l’euphorie de l’écriture, cet état d’euphorie qui vaut toutes les drogues et presque les meilleurs whiskies, lorsque je me suis rendu compte que j’écrivais la même histoire que Titania, ou que j’écrivais la suite ou encore que j’écrivais ce que je n’avais pas pu dire dans Titania. Au bout de deux cents pages, j’ai marqué une pause, car j’ai soudain été prise par le besoin irrépressible de vérifier tout ce que j’avais écrit dans ma fiction. 

L’un des personnages possède une concession automobile, j’ai laissé Jno m’emmener dans les concessions automobiles du sud de Montauban pour aller vérifier de visu à quoi ressemblait un patron de concession et surtout s’il ressemblait au Arno de mon roman. La vérification a dépassé mes espérances puisque nous avons acheté une voiture. 

Un autre personnage se fait faire un tatouage sur l’intérieur de l’avant-bras et là aussi, pour vérifier, je suis allée me faire tatouer l’avant-bras, comme Suzanne dans ma fiction. Je n’avais jamais eu cette expérience et je voulais la ressentir pour être certaine que j’avais écrit vrai, comme dit Lionel Duroy. 

Il y a un passage où j’écris que le personnage masculin, Arno, s’achète dans une boutique de Vannes, des marinières et des sweats de marin. La semaine dernière, nous sommes allés faire les boutiques dans Vannes et Jno comme Arno a essayé des marinières et a fait des achats. Là aussi, il fallait vérifier. 

Au fil de l’écriture de cette fiction qui s’appellera très vraisemblablement «L’instant fragile d’une rencontre immobile» – il faut que je demande l’autorisation à Jean-Michel Jarre – je réalise que je l’écris à l’inverse de Titania. 

Pour Titania, j’ai écrit en vérifiant que tout s’était bien passé tel que mes mots l’exprimaient et pour «L’instant fragile», j’écris et je vérifie a posteriori que tout peut se passer tel que mes mots l’expriment. 

J’écris toujours la même chose, mais en prenant des chemins différents. 

https://www.atramenta.net/books/titania/1064

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mardi 29 juin 2021

La concession automobile 2

 


  Je ne pensais jamais écrire le chapitre 2 du billet de « La concession automobile », mais c’est comme dans la vie, il ne faut pas présumer, il ne faut pas penser, il ne faut pas imaginer, l’incroyable arrive quand on ne s’y attend pas. 

  Nous avons donc acheté la voiture, la semaine suivante, mais ça, c’était prévisible. 

  Un achat sans effusion, sans émotion, et ma morgue affichée a provoqué chez le vendeur une espèce de déception que j’ai bien sentie lorsque nous nous sommes quittés après avoir reçu un apprentissage rapide des diverses fonctions de notre nouvelle voiture qui conduit toute seule et après qu’il m’avait remis tel un saint Graal, un livret à la couverture rembourrée en faux cuir qui contenait le manuel du véhicule. Il était vraiment déçu que je ne saute pas d’excitation et, quand il a remis le couvert avec une bouteille de vin dans une boîte en carton, ça m’a juste fait sortir un merci poli. 

  Pauvre vendeur qui avait vendu une voiture sans faire aucun effort, sans déployer d’arguments vaseux, il avait juste dit : « C’est une voiture qui est bourrée d’alertes sécurité : alerte angles morts, alerte sortie de route, alerte endormissement, alerte rapprochement d’obstacle, etc. » Toutes ces alertes ajoutées aux dix airbags, m’avaient convaincue, car je me disais que mourir au milieu de dix airbags, ça pouvait adoucir la chose et c’est ainsi que Simon s’est retrouvé au volant et moi, les mains pleines du manuel du conducteur et d’une bouteille de blanc. Je n’aime que le vin rouge. 

  Samedi matin, nous sommes allés comme chaque samedi matin, au marché des producteurs de Montauban avec notre voiture flambant neuf qui dès le départ s’est mise à sonner dans tout l’habitacle. On s’est regardés et on s’est dit, ça doit être une sonnerie de bienvenue, car au bout de quelques mètres, elle ne sonnait plus et on n’y a plus pensé, le silence aurait même pu régner dans la voiture, sauf qu’un bruissement incessant m’a vite agacée, surtout quand j’ai repéré qu’il provenait des mains de Simon qui frottaient la courbure du volant lorsqu’il tournait ou négociait un virage. Je lui ai fait remarquer et il m’a confirmé que le fuuuuuut fuuuuut énervant provenait bien de ses paumes de main en contact avec le volant. Il m’a prétendu : « C’est un volant en cuir, c’est pour ça ! ». Je lui ai répondu que, si c’était du cuir, ça ferait peut-être comme une paire de chaussures, que ça se patinerait et que le bruit finirait par cesser. J’ai dit ça pour me rassurer, car c’était vraiment un bruit insupportable. 

  Simon a noté mon énervement croissant au fil de la route et m’a dit, doctoral : « C’est parce qu’il faut conduire cette voiture avec des mitaines ». Je l’ai regardé, médusée. Il n’avait pas dit, des gants, il avait dit, « des mitaines » et je lui ai fait remarquer que l’on parle de mitaines uniquement si l’on évoque un marché de producteurs en plein hiver, mais que pour une voiture, on parle toujours de gants, même s’il n’y a pas les doigts. Et je lui ai aussi fait remarquer que nous n’avions pas acheté un coupé sport et qu’il allait avoir l’air con de conduire avec des gants, même si le volant de sa voiture est en cuir. Et je ne sais pas pourquoi c’est à ce moment-là qu’on s’est rendu compte qu’on avait oublié de récupérer le badge Autouroute Vinci dans notre voiture d’avant, celle qu’on avait laissée en reprise à la concession. Simon m’a dit « On va s’y arrêter et, comme ça, on en profitera pour lui demander pourquoi le volant fait ce bruit de frottement. » 

  Dès que l’on se gare devant la concession, le vendeur que l’on avait pris la précaution d’appeler pour le prévenir de notre passage, vient à notre rencontre avec le badge Vinci à la main et, tout sourire, nous demande : 

  « Alors, tout va bien ? 
   — Oui, sauf le bruit du volant quand on tourne ! »
    Il a blêmi en me regardant inquiet, puis il est arrivé à dire :
   « Quel bruit ? 
   — Un genre de fuuuuuuuuut fuuuuuuuut insupportable ! »
   Il a fait une tête interloquée et, stupéfait, nous a demandé :
  « Vous pouvez me faire écouter ? » 

  Quand Simon a passé la paume de ses mains sur le volant et lui a dit : « Écoutez ! », il s’est laissé tomber sur la carrosserie de l’aile avant en soufflant : « Ah… ce n’est que ça ! »
   Simon lui a fait remarquer que c’était tout de même très très énervant de se taper un « fuuuuuuuuuut fuuuuuuuut », mais que tant pis, on allait faire un effort. Surtout moi.
   Et nous sommes rentrés chez nous. 

  Le soir, sur le canapé Ikéa, on a fait « retour » sur le film du matin à la concession en se disant que le vendeur avait dû nous prendre pour de vieux cinglés et on riait à en pleurer quand Simon m’a dit :
  « En plus, s’il savait qu’on a acheté la voiture chez lui uniquement parce que c’était le seul vendeur qui te convenait pour prendre des notes et t’inspirer pour le personnage de ton roman ! S’il savait Véro… » Et on a ri à s’en faire mal au ventre.  

  Les deux jours suivants, nous avions toujours cette sonnerie qui retentissait dès qu’on démarrait, mais qui finissait par s’arrêter. Le soir, on consultait un peu le manuel qui m’avait été remis comme une sainte Bible, mais on n’y comprenait rien. 

    Hier, à force de lire la sainte Bible automobile, Simon me dit :
   « Regarde, ils disent que, si les pictogrammes sont allumés en orange, il faut vite aller au garage voir un mécano. Mais dans notre voiture, tous les pictogrammes sont toujours en orange et défilent sans que j’y comprenne rien ! »
   Je lui confirme que la seule fois où j’ai conduit la voiture, eh bien, c’était tout en orange et que je n’ai senti aucune aide à la conduite alors que j’ai voulu ce modèle, uniquement pour ces options.

    Ce matin, nous sommes repassés à la concession pour avoir des explications sur ces pictogrammes allumés en orange et qui défilaient n’importe comment sur l’écran.

  Notre vendeur était occupé et ne semblait pas avoir envie de prendre de nos nouvelles. Il était resté bloqué sur le fuuuuuuuuut fuuuuuuuut du volant, alors nous sommes directement allés voir le mécano. 

  Ce dernier nous a accompagnés sur le parking, a démarré le moteur d’une pichenette (ça fait partie du package, le démarrage magique) et a annoncé froidement : « Ce n’est pas normal du tout. » Il a immédiatement conduit notre voiture à l’atelier et est revenu au bout de trois minutes nous annoncer que la caméra frontale était défectueuse et qu’il fallait la changer, car les aides à la conduite ne fonctionnaient plus. Entre-temps, le vendeur était sorti de sa boîte en verre (là où j’avais failli m’assommer dans le chapitre précédent) et il nous demande ce qui nous amène. Simon lui répond en quelques mots :
   « Tous les pictogrammes sont à l’orange et votre mécano a diagnostiqué une défaillance de la caméra avant ». 
   Là, le gars — celui qui me sert à prendre des notes pour le personnage de mon roman — a éclaté de rire et a dit : « Quelle bonne blague ! »
  Il était en rendez-vous avec un client et il devait se sentir obligé de faire le comique. On lui a expliqué qu’on pouvait être farceurs, mais que, cette fois-ci, on n’était pas d’humeur et son mécano s’est précipité pour lui confirmer qu’on n’était pas d’humeur et que la panne était très grave.

    Allez ! Je passe la demi-heure de mauvaise humeur qu’on s’est faite, assis sur les fauteuils en cuir rouge de la concession. Ils ont gardé notre voiture pour changer la pièce avec la promesse que ce serait fait pour demain soir et qu’on pourrait partir en Bretagne passer les six jours de vacances qu’on a retenus et qu’on a déjà décommandés deux fois, et en échange, ils nous ont prêté une voiture « toute cacahouette », comme a dit le mécano de mauvaise humeur. Une cacahouette en langage mécano, ça veut dire une petite voiture moche et poussive. 

  Sur le chemin du retour à la maison, dans la petite voiture moche et poussive, je me suis dit : « Tiens, mais ça fait plus fuuuuuuuuuuuuut fuuuuuuuuuuuut quand Simon tourne le volant de la voiture “cacahouette” ! »

  

  

dimanche 13 juin 2021

La concession automobile





  Nous appliquons maintenant à la perfection notre thérapie contre les coups durs, les coups qui mettent à terre avant de vous enterrer. C’est comme toute méthode, il suffit de s’y mettre, de s’entraîner intensivement pour devenir des spécialistes. 
  
  Samedi, Simon m’a dit à la manière de Jon dans « Ma fille, je ne savais pas… » : 
  « Pour se changer les idées, on va aller voir des voitures dans les concessions de Montauban. » 
  Il m’a expliqué des histoires de moteurs thermiques et électriques, il m’a parlé de financements et je lui ai répondu que c’était une bonne idée. Je me suis dit aussi que, dans l’échelle des coups durs, celui de cette semaine devait être haut sur son échelle d’appréciation, car normalement on se contente de petits achats et le pire qu’on a fait, c’est acheter un canapé en une heure à Ikéa. Là, une voiture, il a placé le curseur très haut, on est dans un gros besoin thérapeutique. C’est ce qui m’est venu à l’esprit et qui m’a un peu fait peur. Je me suis demandé ce qu’il allait nous rester pour la suite. Un avion ? Et là, j’ai dessiné virtuellement à la suite de ma question, un smiley qui fait de gros yeux étonnés. 
  Je suis revenue rapidement à : « C’est vraiment une sacrée bonne idée d’aller passer notre après-midi de samedi dans les concessions automobiles de la périphérie de Montauban » et je l’ai redit à Simon, qui a semblé à la fois surpris de ne pas avoir à insister et heureux de mon empressement, ce qui a dû renforcer chez lui le sentiment d’avoir eu une bonne idée. 
  Il sait pourtant que je n’ai jamais ressenti le moindre intérêt pour les voitures mis à part les Porsche Carrera — c’est donc dire que mon intérêt n’est pas dangereux et nourrit uniquement mon imaginaire —, mais il ne m’a pas questionnée. 
  Il est soudain tellement embarqué dans son projet que je n’ose pas lui avouer que ma curiosité se porte uniquement sur les gérants des concessions automobiles ou leurs vendeurs, puisque, dans le roman que j’écris, l’un des personnages est gérant d’une concession automobile. Je me dis qu’il a dû oublier, mais que ça va lui revenir, forcément. 
  Nous sommes donc allés dans les concessions automobiles que Simon avait sélectionnées selon les critères qu’il m’avait expliqués et qui n’étaient pas ma préoccupation, ma seule hâte étant — je l’ai expliqué — de rencontrer des vendeurs pour vérifier si mon personnage était juste ou s’il fallait que je modifie mon texte. 
  
  Dans la première concession qui était assez grande, la déception a été immense, les quatre vendeurs étaient derrière leur bureau, chacun dans un coin, concentrés comme de bons élèves. Ils étaient très jeunes et ne correspondaient absolument pas à mon personnage. En plus, l’un d’entre eux était une femme, ce qui m’a complètement déstabilisée, car je n’avais jamais envisagé qu’un tel métier puisse être exercé par une femme. Nous avons fait le tour des voitures présentées, Simon m’a dit : « Elles sont moches ces voitures. » Je lui ai dit : « Oui, on dirait des requins », et on est repartis. 
  
  Dans la deuxième concession, il y avait moins de vendeurs, seulement deux, mais aucun ne correspondait à mon personnage. Moi, j’ai écrit et imaginé quelqu’un qui a du charme, et ils n’en avaient pas. Ils avaient trop d’accent aussi et ça m’empêchait de les imaginer dans mon personnage. Nous sommes ressortis rapidement, ils n’avaient même pas semblé s’apercevoir que nous étions entrés. Je ne me souviens pas comment étaient les voitures, si elles avaient de gueules de requins ou de dauphins.
  
  Dans la troisième concession, il n’y a personne d’autre que le gérant qui semble nous attendre. Je sais immédiatement que c’est lui, tout correspond, l’âge, les yeux clairs et les cheveux en broussaille. Il nous a présenté la voiture que Simon cherchait, il nous a tout expliqué. Ensuite, nous nous sommes installés face à lui dans son bureau aquarium, et il nous a simulé la reprise de notre véhicule, l’acquisition de la nouvelle voiture, la boîte automatique, le choix des couleurs. Je l’écoutais attentivement, je le scrutais et j’ai résisté à lui demander comment il s’appelait. Lorsqu’il s’est levé pour aller vers un véhicule, fermer une portière restée ouverte, j’ai eu le temps de me saisir de l’une de ses cartes de visite et j’ai dit en aparté à Simon, c’est dommage, il ne s’appelle pas Arno. Simon ne m’a rien répondu, j’ai compris qu’il n’avait jamais pensé au personnage de mon roman, j’ai compris qu’il avait vraiment le projet de changer de voiture. 
  
  Le gérant de la concession, qui s’appelle en réalité Jean-Paul sur sa carte de visite, a dû remarquer que je buvais ses paroles en le fixant, alors il nous dit en s’excusant un peu : « Je parle énormément. » Je lui réponds immédiatement : « Mais non ! Vous savez, ça fait plutôt du bien de discuter comme cela, ça faisait longtemps que ça ne nous était pas arrivé. » Il me répond en souriant : « Vous avez raison, nous venons de passer par des moments difficiles ! » Et il continue ses explications. Je saisis un prétexte pour retourner à notre voiture qui est sur le parking, j’ai besoin de prendre l’air pour revenir dans la réalité. 
  Je reviens en me jetant sur la paroi vitrée de son bureau aquarium. Moment de stupeur pour tout le monde et retour à toute allure dans la réalité pour moi, qui ai juste eu le temps de ralentir avant de m’éclater sur la vitre. 
  
  Nous nous quittons après avoir pris rendez-vous pour faire un essai de voiture mardi prochain. 
  Je pourrai reprendre mon observation et Simon achètera peut-être une voiture. 
  
  

mardi 18 mai 2021

Les dérives du vocabulaire de l'adoption

 

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Jusqu’à encore récemment, nous avions utilisé des mots simples, nous parlions de notre fille comme nous parlions de nos fils, nous pensions être des parents et nous étions une famille. C’était abrutissant de simplicité jusqu’à ce que l’indicible nous tombe sur la tête, jusqu’à ce jour où tout est devenu abrutissant tout court. 

Nous avions vécu trente-trois ans avec ces mots simples et soudain nous atterrissions dans un monde nouveau où les mots s’étaient transformés de la même manière que «la nouvelle cuisine» avait transformé de banales carottes en carottes glacées. Nous avions les mêmes ingrédients, mais ils avaient changé de noms, ces derniers avaient été relookés et disposés différemment dans l’assiette. Et comme pour la nouvelle cuisine, j’avais le sentiment qu’on essayait de me faire avaler une nouveauté merveilleuse, de me faire croire que tout était différent et soudain succulent, alors que dans la bouche, la carotte redevient carotte une fois que l’on a commencé à la mastiquer. 
J’avais vécu quarante-cinq ans en pensant être simplement une mère et brutalement en 2018, lorsque nous avons appris le trafic des adoptions internationales, je me suis pris un adjectif. De simple mère, je me suis retrouvé mère adoptive, je suis maintenant affublée de cet adjectif puisqu’il faut dorénavant, pour raconter l’histoire, préciser qui est la mère et de quelle manière elle l’est. Je commençais à peine à m’y faire en y trouvant l’avantage de ne plus avoir à répondre aux questions sur «la vraie mère», j’étais presque soulagée quand j’ai découvert que cet adjectif n’était plus utilisé et que le monde associatif parlait des «adoptants». 
Je précise que je redécouvrais le monde associatif de l’adoption dont je m’étais tenue à distance depuis trente ans. J’ai commencé par croire que les rédacteurs faisaient une faute et j’ai été assez naïve – encore une fois, mais là c’était acceptable – pour leur signaler la coquille. Et puis à force de lire que nous étions des «adoptants», j’ai fini par comprendre qu’ils avaient relooké le produit. Aujourd’hui les parents adoptifs sont devenus des adoptants. J’ai bien essayé d’expliquer que le verbe adopter employé au participe présent impliquait la notion d’une action en train de se faire, je me souviens avoir essayé de persuader mes interlocuteurs par de grands cours de sémantique et même des comparaisons hasardeuses avec le «ing» anglais et puis j’ai renoncé. Aujourd’hui j’ai presque intégré l’idée que nous sommes toujours en train d’adopter, c’est peut-être la raison de ce participe présent : venir me dire que ce ne sera jamais une action terminée. 
J’ai ensuite découvert une expression formidable : «Faire famille». Pendant assez longtemps, j’ai cru qu’il manquait un mot, un article, un sujet, mais non, c’est bien «Faire famille» et même pour l’écrire comme je le fais maintenant, j’ai une hésitation sur le clavier et crains que le correcteur que je vais passer à la fin de ma rédaction, ne soit lui aussi récalcitrant à un tel assemblage de mots. J’ai cherché ce que ça pouvait évoquer et quelles étaient ces choses, ces états ou même ces sentiments que je pouvais faire – comme cela était suggéré – de manière aussi directe. Il m’est venu immédiatement en tête des images inavouables dont je garderai le meilleur pour moi et ne vous livrerai que la plus touchante : «faire l’amour». C’est ainsi que chaque fois que je lis un article sur l’adoption et que je tombe sur cette expression indéterminée : «faire famille», je la remplace automatiquement par «faire l’amour» et tout est de nouveau bien calé et sonne juste.  
J’ai aussi découvert «les enfants à besoins spécifiques» et je regrette d’avoir commencé par éclater de rire en me disant que tous mes enfants avaient eu des besoins spécifiques et qu’en plus chacun d’entre eux en avait eu des différents, c’est bien le principe du «spécifique» ! 
Ce n’est qu’après avoir relu plusieurs fois cette expression que je l’ai rapprochée des personnes malentendantes, des personnes malvoyantes des personnes à mobilité réduite, des personnes de petite taille et sûrement de tas d’autres personnes que j’oublie et elles me le pardonneront, j’en suis certaine, car je n’ai pas l’habitude de ces classements. «Des enfants à besoins spécifiques» doit donc vouloir dire des enfants qui ont un handicap, mais que l’on préfère les appeler «à besoins spécifiques». C’est là aussi une idée étrange d’avoir cherché à déguiser une réalité, comme si au bout du compte, ça allait gommer le handicap. J’étais tellement intriguée par cette appellation que je suis allée me documenter – ceux qui me connaissent bien savent que même si j’écris une fiction, j’ai besoin qu’elle soit documentée – sur le site de l’Agence Française de l’Adoption et j’y ai trouvé les définitions suivantes qui sont loin de l’idée réductrice du simple handicap (si on peut le dire ainsi) : 

Les enfants sont dits à besoins spécifiques lorsqu’ils sont difficilement adoptables du fait de :
* leur situation personnelle (âge, fratrie, ethnie, situation stigmatisante, parcours de vie particulièrement compliqué, maltraitances, etc.)
* et/ou leur état de santé

Inutile de vous dire que cela n’a pas éclairé ma lanterne et l’a même carrément éteinte, surtout la précision de l’ethnie (en quoi pourrait-elle créer un besoin spécifique?) de même que «la situation stigmatisante» qui prend soudain une allure mystérieuse et effrayante en requérant des besoins spécifiques. 
Après cette recherche au résultat surprenant, ce que j’ai trouvé vraiment bien, c’est que ce concept de «l’enfant à besoins spécifiques» est une formulation tellement incohérente qu’elle intègre totalement l’enfant à n’importe quel autre enfant puisqu’au regard de la définition donnée par l’A.F.A., ils ont presque tous des besoins spécifiques.
Ça ressemble toujours à l’arnaque de la nouvelle cuisine, on ne change que l’appellation, mais on vous sert le même plat.  
Jusque-là, j’étais parvenue à trouver des formules de remplacement pour utiliser tout ce nouveau vocabulaire, mais quand j’ai lu qu’irrégulier n’était pas illégal et qu’il y avait des petits arrangements, j’ai atteint mes limites. Je ne pouvais plus m’adapter parce que ces mots-là n’ont pas d’excuses quand ils qualifient des adoptions. 
Je ne comprends pas non plus le mot «résilience», ce mot qui arrange tout, car il sert d’excuse pour dire avec les formes : «Résiliez-vous, résignez-vous». 
Le vocabulaire de l’adoption a dérivé, il s’est adapté aux dérives de l’adoption. 

Ce billet a été publié le 13 mai 2021 dans le blog Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/les-engagees/blog/130521/les-derives-du-vocabulaire-de-l-adoption





lundi 17 mai 2021

Chronique pichayenne 04

 


Chronique pichayenne


Quelques jours après l’affaire du lit cassé – parce que le menuisier était un imbécile – et de la rencontre sous la douche avec Vasanty (voir l’épisode 1 des chroniques pichayennes), Pichaya m’avait totalement intégrée dans son cercle d’intimes. Ce qui avait favorablement raccourci le délai que tous les gens bien élevés respectent et dont Pichaya faisait partie, c’est que j’étais la mère d’un ami. Cette particularité d’avoir d’abord été l’ami du fils, car pour lui c’en était vraiment une, le faisait rigoler comme si l’histoire s’était déroulée dans le sens inverse de celui auquel il se serait attendu. Il avait toujours l’air de se surprendre lui-même et s’il y avait des guests à la Villa Pondichéry au moment où le souvenir de notre rencontre resurgissait, ils profitaient aussi de l’histoire de la rencontre dans le mauvais sens. 

Quelques jours plus tard après le lit donc, Pichaya avait dû (déjà) faire germer un projet dans lequel il m’avait associée et dont je n’ai aucun souvenir sauf que nous avions besoin de photocopies, des Xerox pour les initiés de l’Inde. Il avait évidemment besoin que je vienne avec lui faire ces photocopies et nous étions partis de chez lui pour aller au centre-ville. Une petite balade à pied d’un bon quart d’heure, ceux qui connaissent visualisent le parcours. Nous discutions sur le trajet, en marchant d’un bon pas – à l’époque cela ne posait pas de problème à Pichaya – lorsque j’avais soudain eu l’impression que nous étions suivis. «Avoir l’impression d’être suivi en Inde» peut passer pour un pléonasme, c’est pour cette raison que j’ai attendu assez longtemps pour confirmer mon impression. Toujours  pour ceux qui visualisent le trajet, j’ai dû attendre jusqu’au passage à niveau pour oser poser la question à Pichaya : «Le mec qui marche à côté de nous, tu sais qui c’est ?», et là Pichaya s’est retourné sur le côté – vous voyez comment il a pu faire ce mouvement aérien, vous qui le connaissiez – a regardé le mec en question, et sur un ton hautain qui avait des accents de reproche – car il savait le faire aussi quand il était dans l’incompréhension – il m’a répondu : «Évidemment que je sais qui c’est qui c’est, il travaille chez moi! ». J’avais poursuivi mes questions, lui demandant pourquoi il était venu avec nous et Pichaya m’avait répondu, très grand monsieur : «Il porte mon cartable». Je me souviens que j’avais dévisagé le mec qui devait avoir une vingtaine d’années et qui marchait très sérieusement à ses côtés en tenant un cartable en cuir. Je ne me souviens pas vraiment de la tête du mec, mais très précisément du cartable en cuir marron. Après m’être remise de ma surprise, j’avais dit à Pichaya : «Il est vraiment venu uniquement pour porter ton cartable ?», le dit cartable, contenant deux feuilles de papier à photocopier. Et j’avais osé ajouter : «?Tu n’as pas honte tout de même ?». Il avait marqué un silence et m’avait dit d’une petite voix : «Si Véro, j’ai un peu honte». Mais avait immédiatement complété par toute une explication qui tenait la route : «Il est content de venir en ville avec moi et encore plus content que tu sois avec moi et de marcher à côté de nous. Sinon, il serait resté à la villa à ne rien faire, alors que là, c’est un peu comme une formation. Il va apprendre des choses avec nous, rien qu’en allant faire des photocopies. Tu comprends Véro ?  Et il faut bien que je lui confie une tâche qui justifie qu’il nous accompagne : et c’est porter mon cartable.»

Il avait encore une fois raison Pichaya, il savait redonner confiance à des jeunes qui étaient un peu perdus et parfois leur vie redémarrait comme ça en «porteurs de cartable». 


mercredi 12 mai 2021

Aurélien

 





Hier, Aurélien m’a appelée.
L’Aurélien de Titania.
Dans la vraie vie, il ne s’appelle pas du tout Aurélien et Titania non plus d’ailleurs. Ce sont des personnages de mon livre qui se prénomment autrement, mais qui sont tout de même des personnages réels. Inventer un peu, c’est la liberté de l’auteur.  

Donc, hier, l’Aurélien de Titania m’a appelée et je lui ai lu le passage des petits bracelets. Il est resté silencieux, alors je lui ai demandé, «Ça ne te fait pas de peine ? ».
Il m’a répondu, «Non, ça me fait très bizarre».
J’ai tout de même bien senti que je lui faisais une peine bizarre.
J’ai senti que lui aussi, il repensait à ces deux petits bracelets, mais je n’ai pas osé lui demander comment étaient les bracelets, tressés en fil ou en paille de riz.
Aurélien m’a dit, «J’ai envie de venir vous voir pour qu’on parle de tout ça.»
Je lui ai répondu, «Viens, je t’attends».
J’oserai lui demander quand il viendra me voir.  

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