vendredi 1 mai 2026

Les trois rêves

 



J’étais une petite fille qui avait des rêves. Comme toutes les petites filles. C’est ce qui était écrit dans les livres que je lisais, des livres qui n’étaient pas pour les petites filles, mais je savais lire depuis trop longtemps et la littérature enfantine ne m’intéressait plus, j’avais épuisé Le club des cinq et le Clan des sept pour rejoindre l’Idiot et Anna Karénine. Si mes lectures n’étaient pas de mon âge, mes rêves l’étaient encore. 

J’avais trois rêves. 


Le premier rêve était de manger une pastèque. Ce fruit, qui n’existait pourtant pas dans les romans russes, était à mes yeux un véritable chef-d’œuvre artistique. Le rouge profond de sa chair bordée d’un dégradé allant du vert pale presque blanc jusqu’au vert profond me fascinait sans que j’eusse à cet âge la moindre connaissance des couleurs complémentaires. 

L’été, dans un camping de Palavas-les-Flots, la petite Parisienne avait des rêves de pastèque en regardant des familles entières mordre à pleines dents des croissants rouges et verts qui jutaient sur leur menton. On me disait que ce fruit n’était qu’un attrape-nigaud, que ça n’avait aucun goût et que ceux qui le dévoraient par tranche entière sur la plage n’étaient que des naïfs qui s’étaient fait avoir. Un jour on m’avait glissé que ces nigauds étaient des prolos. Il n’était pas question de se comporter comme des prolos et j’ai dû attendre d’avoir trente-cinq ans pour manger ma première pastèque. C’était à l’est de la Turquie sur les rives du lac de Van avec les combattants du PKK. On jouait à cracher les pépins dans le lac. 


Le deuxième rêve était d’avoir les cheveux longs, comme toutes mes copines, pour me faire des couettes avec des élastiques à boules multicolores. Dans les romans russes, les petites filles avaient de longues chevelures bouclées avec des rubans. Mais je n’ai jamais été une petite fille aux cheveux longs, j’avais l’allure d’un garçon renfrogné. On me disait que ça m’allait bien, que, de toute manière, je n’avais pas une belle nature de cheveux. Bien plus tard, j’ai eu les cheveux longs, mais il était trop tard pour les couettes, les élastiques à boules multicolores ou les boucles anglaises des petites filles des romans russes. 


Le troisième rêve était d’avoir un maillot de bain deux-pièces. C’était quand on allait passer les vacances au camping de Palavas-les-Flots. Mes copines avaient des couettes et aussi des maillots de bain deux-pièces. Quand j’avais exprimé mon désir d’en avoir un, on m’avait dit que ça ne servait à rien, puisque je n’avais pas de poitrine. On m’avait fait remarquer que ce n’était même pas un soutien-gorge, juste une sorte de brassière grotesque sur un torse plat. 

On m’avait ajouté que ce n’était pas très distingué. Comme la pastèque. 


Mes trois rêves d’enfant se résumaient à l’image d’une petite fille en maillot de bain deux pièces qui a des cheveux longs et qui mange une tranche de pastèque. 

J’en avais réalisé deux. 

J'ai les cheveux longs et j'ai mangé de la pastèque sur le bord du lac de Van.


Un matin de cette semaine, comme chaque jour depuis maintenant presque deux mois, je me regarde dans le miroir de la salle de bain. 

J’ai vu apparaître la petite fille, celle que Simon appelle toujours « petite fille ». 

Elle porte une brassière sur son torse plat.

La petite fille a réalisé son troisième rêve.  


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