mercredi 6 mai 2026

Un sauvetage en solitaire

 


Cela fait deux mois. 

Deux mois sans seins. 

Ce n’est pas un soulagement et cela ne le sera jamais. 

C’est un sauvetage. 

Un sauvetage en solitaire à la manière d’Alain Bombard. 

J’ai cette image en tête depuis l’automne et j’ai bien conscience que, pour la plupart d’entre vous, faire référence à Alain Bombard, c’est évoquer un inconnu, ou au mieux, un type qui vivait à l’époque des dinosaures. Le plus simple serait que vous alliez lire sa fiche Wikipédia, mais je vais vous le raconter à ma façon. 

Alain Bombard est un Amiénois, comme moi ou plutôt comme mes parents à l’époque où je suis née et il se trouve qu’il était notre voisin. Ma mère m’a raconté qu’elle le croisait souvent quand elle poussait mon landau dans les rues d’Amiens et qu’en bon voisin, il se penchait sur moi et disait : « Elle est mignonne, votre petite » et je suppose que je devais lui décocher mes plus beaux sourires de bébé. 

Il était médecin et, à la suite du naufrage d’un chalutier faisant dix morts pour six survivants, il décida de s’intéresser à la survie en mer. Il mène des recherches sur la résistance à la faim, à la soif et à la fatigue et il est persuadé que l’on peut survivre après un naufrage, avec un minimum de nourriture, en filtrant notamment le plancton. Personne ne le croit, on se fout même de lui, alors il décide de tester ses recherches sur lui-même et prend la mer sur un canot gonflable en ne se nourrissant que d’eau de mer et de jus de poisson. Il passera ainsi soixante-cinq jours en mer entre Tanger et la Barbade où il débarque dans un état déplorable, mais vivant. 

Il raconte cette expérience par laquelle il voulait prouver que les naufragés meurent de désespoir et de terreur, non de faim ou de soif, en écrivant « Naufragé volontaire ». Sa renommée est internationale et il s’installe à Amiens. C’est à ce moment de sa vie que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Lui un homme célèbre et moi un bébé qui lui souriait.

Je l’ai vraiment rencontré une deuxième fois alors qu’il était devenu un vieux monsieur. Il avait été invité à l’occasion d’un meeting politique dans la petite commune des Alpes où nous vivions. Il était venu parler du climat, de l’avenir de la terre, c’était un écologiste convaincu. Ce soir-là, j’avais pris la parole pour m’opposer au maire, à l’époque j’étais déjà une opposante qui disait ce qu’elle pensait. Mon intervention avait été remarquée. Le maire était déjà hors de lui, mais lorsqu’à l’issue du meeting, je m’étais avancée vers l’estrade pour rejoindre Alain Bombard avec l’idée de lui rappeler que j’étais la petite voisine qu’il croisait dans les rues d’Amiens et qu’il trouvait mignonne, monsieur le maire avait explosé quand il avait soudain vu Alain Bombard m’embrasser et me serrer contre lui. 

C’était un type brillant à la personnalité controversée qui ne s’embarrassait pas des conventions et il ne lui avait pas fallu longtemps pour remettre ses souvenirs en place et me prendre dans ses bras. Il se souvenait de moi, m’avait-il prétendu, mais surtout, il connaissait toute mon ascendance amiénoise, des cousins par dizaine, des grands-oncles, des gens que je n’avais jamais vus. Il ne me lâchait plus tandis que je regardais monsieur le maire qui, hagard, semblait avoir atterri dans un scénario de science-fiction. 

Je repense souvent à Alain Bombard, surtout ces derniers mois. J’aimerais qu’il sache que de naviguer en solitaire sur son canot à la dérive n’a pas servi qu’à prouver qu’on pouvait survivre en mer en bouffant du planton. 

Il m’a dit qu’en cas de naufrage, il suffisait de ne céder ni à la panique ni à la terreur, mais qu’il faut se méfier des requins. 

Alain Bombard m’a dit qu’on pouvait se sauver tout seul.



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