Elles sont deux, installées devant l’écran de leur ordinateur respectif.
J’ai préparé la prescription que je tiens à la main pour ne rien avoir à expliquer. Je me présente, j’ai appelé le matin pour prendre rendez-vous, et la personne m’a dit que je pouvais passer dans l’après-midi en sortant de ma consultation avec le chirurgien. Je tends l’ordonnance sur laquelle il a écrit ce dont j’ai besoin. Elle lit, elle se tourne vers sa collègue, une femme plus âgée qu’elle qui semble être sa responsable, en lui donnant le motif de ma demande, et celle-ci lui répond : « Tu peux t’en occuper, tu sais faire maintenant. » La précision du « maintenant » ne me rassure pas. Mais rien de ce qui est exposé dans la boutique ne peut me rassurer, des béquilles, des cannes, des jambes sur lesquelles sont enfilés de bas de contention de toutes les couleurs et de tous les motifs imaginables et plus à l’arrière, une étagère de têtes sur lesquelles sont exposées des perruques. À droite des étagères de têtes perruquées, à l’abri des regards, un portant de maillots de bain, de soutiens-gorge et autres ersatz de lingerie.
Je suis toujours assise devant le bureau. Simon est assis à mes côtés.
Elle me demande d’attendre, elle doit terminer ce qu’elle était en train de faire. J’attends. Je ne suis pas plus pressée que ça.
Elle a terminé et elle m’annonce qu’elle va commencer par mon dossier pour la sécu. Elle regarde la prescription du chirurgien et me demande si une personne de la boutique est passée me voir lorsque j’étais hospitalisée. Je lui dis que non, que je n’ai vu personne. Elle reste perplexe, et me dit : « C’est curieux qu’on ne vous ait pas apporté les prothèses provisoires, celles que vous auriez dû porter les deux premiers mois après la chirurgie. Vous êtes certaine ? Ce sont des prothèses en mousse. » Sa précision me glace : des seins en mousse, je m’en serais souvenu. Le petit bonhomme en mousse… j’aurais forcément rigolé pour ne pas pleurer. Je suis certaine aussi que je n’en ai pas porté. Elle se tourne vers sa collègue et lui dit qu’il faut qu’ils aillent voir le service pour le leur signaler afin que cela ne se reproduise pas.
J’ai donc brillamment sauté l’étape des seins en mousse, tant pis, maintenant nous voilà à la deuxième étape, celle des prothèses transitoires que je dois porter durant un an avant les définitives. Je me renseigne sur la différence avec les prothèses définitives. C’est un peu comme pour la mousse, j’ai du mal à envisager le caractère définitif. Elle m’explique que la matière est la même, du silicone, mais que les transitoires, elles ne vont pas se coller à mon torse, il faut les placer dans un soutien-gorge adapté et elle me demande si j’ai ce qu’il faut. Je bafouille que oui, que j’ai des brassières et qu’on peut glisser des trucs dedans, puisqu’elles sont déjà vendues avec une petite coque préformée. Elle insiste un peu en prétendant que c’est mieux de faire l’essayage avec un soutien-gorge adapté, qu’elle va m’en prêter un. Je décline son offre, je ravale la déception de devoir passer par une étape transitoire avec un truc qui ne sera pas aussi performant que ce que le chirurgien m’a vanté. Elle se lève enfin et me dit : « On va aller dans la pièce d’essayage pour que nous voyions la taille qu’il vous faut. » Je m’affole et lui rétorque que c’est moi qui vais choisir la taille. Depuis qu’il est question de prothèse, j’ai déjà dit un nombre incalculable de fois que je ne voulais pas des seins de bimbo, que je ne me sentais pas une obligation de les porter quotidiennement et que, par conséquent, je voulais que ce soit une petite poitrine pour porter mes robes en été. L’hiver sous un pull, je m’en fous. C’est amovible et je compte bien ne pas me sentir d’obligation. Pour cela, il faut que les faux seins soient petits. Elle me dit : « Vous déciderez vous-même. » Elle a compris.
Nous y voilà, je me lève et engage Simon à nous suivre pour les essayages. La vendeuse regarde Simon m’emboîter le pas. Je la vois réprimer une réaction, je ne sais laquelle, elle garde le silence.
La pièce dans laquelle nous pénétrons à trois ressemble à une minuscule arrière-boutique d’un marchand de chaussures de l’époque où j’étais enfant. L’époque où on nous présentait les modèles après nous avoir demandé notre pointure, et où la vendeuse faisait des aller-retour entre la boutique et la remise pour revenir chargée de boites de chaussures dans d’autres couleurs ou de demi-pointures de plus ou de moins, qu’elle nous faisait enfiler. Parfois avec un chausse-pied.
Sur les étagères de cette bien nommée salle d’essayage, des empilages de boites grises carrés. Des seins en boite. Comme des paires de chaussures. La vendeuse me demande quelle taille je désire essayer, je confirme, petit.
Elle se saisit de deux boites et en sort deux seins qu’elle me présente comme une offrande. Une taille 1 et une taille 2. J’hésite à m’en emparer. L’organe ainsi séparé du corps, même factice, est repoussant. Je les regarde avec une pensée pour les deux miens, les vrais, qui, il y a deux mois et demi, ont dû être ainsi, mais, posés sur un plateau d’inox. Je les prends en main. C’est mou et doux. C’est flasque et lourd. La vendeuse m’encourage à les glisser dans ma brassière. L’opération est assez facile. Pas besoin de chausse-pied ni de repérer le pied gauche du pied droit, pour les seins, c’est interchangeable. J’enfile ma marinière et je me regarde dans le miroir. C’est un peu gros. Pas tant que ça, me dit Simon. Simon, que la vendeuse ignore royalement depuis que nous sommes entrés dans la pièce d’essayage. Oui, mais le jour où je n’aurai pas envie de les porter, ça fera quand même un écart important avec le raplapla de mon torse.
Je demande à la vendeuse de me passer la taille en dessous, elle s’excuse, elle n’en a qu’un seul. Je traverse quelques secondes de confusion, comment une paire peut-elle se retrouver dépareillée ? Je reprends mes esprits, ce n’est pas une marchande de chaussures et on peut bien sûr acheter les seins à l’unité, puisqu’on peut les perdre à l’unité. La vendeuse garde son self-control et, à l’instar d’une marchande de chaussures, me propose de passer une taille de chaque côté pour comparer. Qu’à cela ne tienne, je vais surpasser mon effroi et me voilà avec une taille 1 à droite et une taille 2 à gauche comme si j’avais un 37 au pied droit et un 37 ½ au pied gauche. Je renfile ma marinière, je me regarde dans le miroir, je pose mes mains sur les seins, car ce ne sera plus jamais les miens. Dans mes paumes, je sens la différence, mon choix est fait. Je tiens néanmoins à ce que Simon sente la différence. Je me tourne vers Simon et je lui dis : « Pose tes mains et dis-moi. » Il pose ses deux mains, je ne sens rien, mais j’ai besoin de ce geste. La vendeuse médusée se tient à carreau, elle ne dit plus un mot. Simon me dit que ça ne fait pas une grande différence et il confirme mon choix. La taille 1.
Je dégage les seins de ma brassière et les rends à la vendeuse qui les replace dans leur boite comme deux pâtisseries légèrement tremblotantes. Elle s’excuse de n’en avoir qu’un dans la taille que j’ai choisie, elle va le commander et je pourrai repasser la semaine prochaine.
Elle me demande si je veux déjà prendre l’unique. Je décline sa proposition. Jamais personne n’a eu l’idée de marcher à cloche-pied avec une seule chaussure neuve et je n’ai pas le projet de jouer à l’amazone durant la semaine.
Nous voilà revenus devant son bureau.
Ce n’est pas terminé, elle doit placer des produits qui sont hors remboursement sécu.
« Vous avez ce qu’il vous faut comme soutien-gorge ?
— Je porte désormais des brassières.
— Nous avons aussi des brassières.
— Oui, mais elles sont tristes. Je préfère des articles plus colorés avec des bretelles fines.
— Ah ! Mais je vais vous montrer un modèle. »
Elle se lève et disparaît à l’arrière, vers le portant de la lingerie et revient en tenant à bout de bras un truc énorme, blanc, agrafé sur le devant qui m’évoque Jean-Paul Gaultier, mais en bien moins fun. Après le petit bonhomme en mousse, me voilà de nouveau projetée dans une autre galaxie. Elle me vante le produit, malgré le rire en coin de Simon et mon air effaré. Je mesure la hauteur du soutien-gorge montant sur le sternum et imagine finir mes jours en col roulé, travestie en Marguerite Duras. Il est en coton, sans doute bio, sans doute lavable en machine, je n’écoute plus, j’ai maintenant l’image du soutien-gorge, si on peut appeler ça un soutien-gorge, séchant sur le fil. C’est pire que de le visualiser sur moi.
Elle a dû lire la consternation dans nos regards respectifs et elle change de stratégie. Je me dis qu’ils doivent être bien briefés pour tirer un maximum de pognon de la détresse des malades. J’ai honte pour eux.
Elle me propose maintenant un vrai soutien-gorge, très féminin, avec de la dentelle, dit-elle. Je la dispense de me le présenter. J’ai eu la nausée quand elle a précisé « pour des occasions ». À quelle occasion pourrais-je avoir l’idée de montrer des seins en silicone emballés dans de la dentelle de Calais ?
Elle aura tout essayé et elle va s’en tenir à la paire de prothèses transitoires remboursées par la sécu que je viendrai récupérer la semaine prochaine. Deux boites carrées.
L’année prochaine, j’aurai les définitives, celles de compète, celles qui tiennent toutes seules.
Plus qu’un an.
Tout finit par arriver.

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