mercredi 28 janvier 2026

LE ROUGE À LÈVRES ÉTAIT EN SOLDE



LE ROUGE À LÈVRES ÉTAIT EN SOLDE

 Le rendez-vous du mardi 27 janvier est fixé depuis une semaine. Depuis le 21 janvier, le jour où j’ai rencontré le chirurgien plasticien qui était intervenu sur ma poitrine, il y a quatorze ans. Il m’a dit que, puisque cette fois-ci, je ne souhaitais pas de reconstruction, il n’entrerait pas en jeu et me confiait donc à un de ses confrères. 

« En repartant, arrêtez-vous au deuxième étage et présentez-vous au secrétariat du service, vous ne pouvez pas le louper, il y a une rangée de secrétaires et une file d’attente qui fait tout le couloir. Vous demandez un rendez-vous avec le docteur B. et vous dites bien que vous venez de ma part pour une mastectomie, me dit-il en me tendant un bout de papier sur lequel il a noté le nom de son confrère. 

— Il est gentil ? demandai-je assez bêtement, comme si c’était la seule chose qui comptait vraiment, tandis que Simon insistait en disant : “Pour Véronique, c’est important qu’il soit gentil.” 

— Oui, je vous promets qu’il vous recevra et vous écoutera comme je l’ai fait. » 

Il ajoute qu’il le connait bien parce qu’ils opèrent à quatre mains. J’ai l’image d’un piano et de quatre mains sur le clavier, je suis rassurée même si ma partition ne se jouera qu’à deux mains. J’ai aussi l’image de sa voiture, une Saab dont une diode du tableau de bord s’était mise à clignoter après qu’il m’avait appelé un samedi soir depuis une aire d’autoroute pour prendre de mes nouvelles, inquiet des complications postopératoires que j’avais. Je le savais, car il me l’avait raconté à la consultation qui avait suivi. 

« Je suis remonté dans ma voiture et une diode d’alerte clignotait. Et depuis, elle clignote toujours, le garagiste n’y comprend rien. Et chaque fois que je monte dans ma voiture, je pense à vous… » 

Quand j’avais repris contact avec lui en fin d’année, je n’avais pas manqué de lui rappeler l’anecdote de la diode de la Saab pour être bien certaine qu’il se souviendrait de moi, ce qu’il m’avait confirmé par retour de mail en me fixant un rendez-vous. 


Je mets le nom de son confrère dans mon sac en lui rappelant mes superpouvoirs sur sa voiture. Il acquiesce en rigolant et me demande si je suis capable de transformer sa voiture actuelle en Lamborghini, qu’on peut conclure un deal. Il a pris quinze ans, mais il est toujours un dingue de bagnoles.


Au deuxième étage, c’est bien comme il me l’a décrit, une rangée de secrétaires et une longue file d’attente de patients, surtout des patientes, vu qu’on est à l’étage de la gynécologie. 

Mon tour est venu. Debout au comptoir, devant la secrétaire qui est derrière un Plexiglas troué, je formule ma demande telle qu’il m’a demandé de la faire, le nom de son confrère (gentil) et la raison pour laquelle je le consulte (une mastectomie). C’est ce qui est le plus difficile à prononcer, surtout que s’il y a bien une ligne de confidentialité placée dix mètres en arrière de moi, les deux autres patientes qui sont au guichet me frôlent latéralement à moins d’un mètre. 

Le rendez-vous est pris pour le mardi 27 janvier à 15 h 45. 

Il faut maintenant attendre, faire passer le temps, faire filer le temps à un âge où le seul objectif que l’on peut avoir est justement que le temps ne passe pas trop vite. 

Je fais défiler les jours avec le sentiment de gâcher ma vie, ce qui reste de ma vie. Comme une enfant, je décompte les dodos. 

Le week-end est passé, nous sommes enfin lundi. Je respire jusqu’à midi, jusqu’à l’heure du JT de France 3 région qui annonce que les agriculteurs ont prévu une action pour le lendemain en plein centre de Toulouse. Le jour du rendez-vous à la clinique qui se situe au centre de Toulouse. 

Mardi matin, Simon réfléchit à plusieurs options. Nous allons partir en fin de matinée, nous garer à Balma-Gramont et nous rendre en ville par le métro, mais, après avoir consulté la carte d’info trafic, le projet du métro est abandonné, le périph est bloqué dans cette zone. L’autre option serait de prendre le train. Cela me semble bien plus risqué, il suffit que les agriculteurs bloquent la voie pour que nous soyons totalement pris en otages de leur action. C’est ce que je dis à Simon, qui abandonne immédiatement l’option du train. 

« Tu as raison, le train, ce n’est pas une bonne idée. Mais le seul truc dont je suis certain, c’est qu’il faut partir maintenant. On aura des heures d’avance sur le rendez-vous, mais au moins, ça nous donnera du temps pour nous retourner en cas de blocage. »

C’est ce qu’on a fait, on est parti en suivant l’évolution de la situation sur les applis Waze, Coyotte et compagnie. Le préfet avait interdit la circulation des tracteurs sur la voie publique, on a bien vu sur le trajet quelques cars de CRS qui bloquaient des entrées sur le périph, mais aucun obstacle, ça roulait même mieux que certains jours. Je me suis surprise à remercier le préfet et les forces de l’ordre avec. Preuve de la fragilité de mes convictions, me suis-je dit, mais je verrai plus tard. C’est ce qu’on m’a appris, chez les cathos, les écarts, ça se règle au confessionnal, plus tard. 

Nous sommes donc arrivés à Toulouse pour l’heure du déjeuner et nous sommes retournés dans le resto où nous avions mangé la semaine dernière. Le patron nous a reconnus dès que j’ai poussé la porte et avec un grand sourire nous a indiqué « notre » table. Il se souvenait que nous l’avions complimenté sur la qualité du pain qu’il nous avait servi et il vient nous en resservir une tournée. Nous déclinons, le repas fait maison est délicieux et son chien est à mourir de rire. Simon me fait remarquer qu’il doit croire qu’on a pris nos habitudes dans son resto.  

On traine, mais il reste néanmoins deux heures avant le rendez-vous et on a prévu d’aller au Capitole. Je veux voir une boutique de tissus et j’ai une course à faire au Monop. Des prétextes pour s’occuper. J’ai la velléité d’y aller à pied, Saint-Cyprien, le Capitole, cela ne me semble pas loin et il me manque des pas sur mon appli. Simon m’en dissuade vite. 

« Ce n’est pas raisonnable, tu es fatiguée. On va prendre le métro. »

Pour être certain que je n’aie pas l’idée de faire le retour à pied, il achète quatre trajets. 


Le magasin de tissus s’est révélé décevant, je cherche un matériau particulier, du thermocollant double face pour mes réalisations singulières. La patronne veut savoir à quoi je vais employer ce matériau et suggère que je veuille coller des ourlets. Ça m’énerve qu’on puisse imaginer que je fais des ourlets en les collant. On ressort et on se dirige vers Monop. 

Pas un seul agriculteur en vue, à croire qu’on a imaginé la manif et qu’on s’est fait un scénario catastrophe. 

Nous voilà à Monop. Je fais un tour entre les portants. J’adore les vêtements de Monop, je ne sais pas avec qui ils travaillent, tout ce qu’ils proposent est d’une qualité et d’un style incroyable. Je leur ai déjà acheté des articles qui sont des pièces iconiques de mon dressing. En passant, je signale que j’emploie le mot « dressing » pour ne pas écrire « placard » et avoir l’air d’une vieille, mais je me force, car je n’arrive pas à me dire qu’un dressing est autre chose qu’une sauce de salade. 

Je regarde les soldes et les « pas soldes », peu importe, les prix ne sont pas prohibitifs et sur les pulls, il y a marqué « Laine », les couleurs et les formes sont belles. Ça fait ni mémère ni bimbo. Plutôt Ines de la Fressange et j’aime. Je sais que je le porte bien. Et que je le vaux bien, surtout en ce moment. Simon sent mes hésitations face à une petite veste en tricot vert anis. Je lui demande s’il aime et il me répond.

« Oui, j’aime, c’est joli. Ça t’irait bien. Mais, pour l’instant, on va attendre de connaitre le dépassement d’honoraires du chirurgien. 

— Oui. Et puis, de toute manière, je ne sais pas comment ça m’ira après… Si ça se trouve, ça ne m’ira plus. » 

On a quitté le rayon des fringues, ce n’était pas raisonnable. Simon avait raison. 

Je suis revenue à la raison qui m’amenait à Monop, mon rouge à lèvres. J’en ai besoin. Comment peut-on avoir un besoin de rouge à lèvres ? Je m’en persuade, c’est vital, j’ai cédé à la raison pour la veste en laine, je tiendrai bon pour le rouge à lèvres. Je me couvre les lèvres pour dissuader les bisous. Je préviens que je n’embrasse pas et le rouge coquelicot vient appuyer ma mise en garde. On n’embrasse pas une femme qui a du rouge sur les lèvres, car même le rouge Baiser inventé et vanté pour les baisers, s’étale et en fout partout. 

Aujourd’hui, j’ai baissé la garde, c’est l’âge et les séances de psy. J’ai besoin d’un rouge moins rouge, un rouge « nude », un rouge moins provocateur pour tenter de me mettre à nu. 

Je cherche ma marque favorite, c’est pour elle que je suis à Monop, je trouve et je paie. Ce sont les soldes, même pour le rouge à lèvres ; moins 60 %. 

Il reste encore du temps avant l’heure du rendez-vous, des trombes d’eau s’abattent sur nous et nous nous réfugions dans la salle de réunion du Novotel. Un lieu calme où nous pouvons prendre un chocolat au milieu de gens qui travaillent sur leurs écrans de portables en attendant de remonter dans le métro pour enfin nous rendre à la clinique.  

Nous y voilà. 

Même file d’attente que pour la prise de rendez-vous. 

Même confidentialité en mode latéral. 

Je glisse ma carte vitale et ma carte d’identité sur le côté du plexi percé. La secrétaire vérifie mon nom, me rend ma carte d’identité. 

« Vous avez rendez-vous avec le docteur R. qui, cette semaine, remplace le docteur B.. Allez vous assoir en salle d’attente 3, elle va venir vous appeler. »

J’ai compris en une fraction de seconde que nous étions venus pour rien, que tout ce que nous avions mis en œuvre pour honorer ce rendez-vous malgré les agriculteurs, que cette longue attente depuis la semaine dernière, tout ça, c’était pour rien. 

Je le dis à Simon, mais il ne me croit pas. C’est un optimiste, Simon, et il reste persuadé que je vois le pire. Il m’explique que cela ne change rien à mon rendez-vous, que la remplaçante du docteur B. va assurer la consultation. Je sais que ce n’est pas possible, un médecin ne décide pas d’un geste opératoire pour un autre, peut-être pour un bouton sur le nez, mais surement pas pour le geste qui me concerne.  

Et c’est ce qui s’est passé. Quand le médecin m’a appelée, j’ai vu une jeune femme qui avait l’air non pas d’être ma fille (puisque désormais tous les médecins que je consulte ont l’âge de mes fils ou de ma fille), mais d’être ma petite fille. Elle était forcément plus âgée, mais elle avait encore un visage très juvénile. Elle était aussi très embêtée dès qu’elle a compris pourquoi je consultais et elle m’a dit qu’elle ne pouvait rien pour moi. On aurait dû me prévenir que le docteur B. était remplacé, on n’aurait pas dû me fixer ce rendez-vous, me dit-elle. 

Je retiens mes larmes, j’ai mis du mascara. Le rouge à lèvres, c’est la parade aux baisers et le mascara, c’est la menace personnelle que je m’inflige pour me rappeler que je ne dois pas pleurer. Elle se rend compte de la bourde, me pose pour la forme quelques questions auxquelles j’acquiesce en répondant n’importe quoi, comme par exemple que j’ai bien eu trois grossesses pour trois enfants (sur mon dossier, il est bien noté, trois enfants, deux grossesses, elle n’a qu’à lire) et elle se lève en me disant :

« Je vous accompagne voir les secrétaires, je vais me débrouiller pour vous fixer un nouveau rendez-vous avec le docteur B.. 

— Merci, mais lui ou un autre, je m’en moque, je veux que ce soit rapide. 

— Non, non, ce sera avec le docteur B.. Et elle ajoute, il est exceptionnel, c’est lui que vous devez consulter. »

Retour à la file d’attente qui, entre temps, a doublé de longueur. 

La jeune médecin passe derrière le comptoir et, après quelques minutes, me fait signe de la rejoindre. Je fends la file, comme une VIP, la secrétaire me rend ma carte vitale et me donne rendez-vous pour lundi prochain 9 h. Je bredouille que je viens de loin et que 9 h du matin, avec les bouchons du périph, ça va me faire lever à 5 h du matin, mais que s’il n’y a pas d’autre créneau, je le ferai. Elle me propose 11 h. Je souris, je remercie, je repars. Je me dis que le restaurateur va nous revoir lundi prochain et qu’il va vraiment penser qu’on prend nos  habitudes.

Il pleut toujours. À l’entrée du parking, les SDF s’abritent avec leurs chiens. Un papa sort de l’ascenseur, un siège auto vide au bout du bras, il va chercher le bébé et sa maman à la maternité de la clinique. 

Nous reprenons la route, le périph encombré, puis l’autoroute sous un rideau de pluie qui bouche la visibilité. Le flot des camions, les voitures qui doublent. J’ai peur, je suis désagréable. 

Je reçois un mail de mes éditrices qui m’annoncent que la sortie de mon roman « Sa vie comme un orage » prévue pour le 12 février est repoussée, l’imprimeur a eu une avarie de machine qui a provoqué du retard et le distributeur a remis la date de sortie à plus tard, elles m’informeront dès qu’elles connaitront la date. Je m’en fous totalement, je n’ai pas écrit un roman de saint Valentin. Je n’en suis plus à un rendez-vous raté. 

Simon m’énerve, il conduit trop vite. Je lui dis. On manque de s’engueuler. 

« Quelle journée de merde ! je dis. 

— Oui, tu peux le dire, je me demande même comment c’est possible de t’avoir fait un coup pareil. 

— Bof… Ça m’a permis d’acheter mon rouge à lèvres ! 

— Ça le met cher ton rouge à lèvres ! Deux heures de route, le péage, cinq heures de parking, quatre tickets de métro, le resto, les chocolats au Novotel. 

— Oui, mais il était en solde, mon rouge à lèvres. Moins 60 %. »






jeudi 15 janvier 2026

CLAP DE FIN

 



CLAP DE FIN

« Il est temps de décider que l’on doit terminer, car tant qu’on ne l’a pas décidé, ça continue. » 

C’est cette phrase imbécile — mais pas plus imbécile que « Tout ce qui ne tue pas rend plus fort » — que je suis enfin parvenue à formuler durant l’insomnie d’une nuit. 

Je me suis levée et j’ai inscrit le mot FIN sur l’année 2025. Je savais bien que nous étions déjà en 2026, mais cela n’était pas suffisant, il fallait décider que c’était un clap de fin. 


Un clap de fin pour notre combat pour faire reconnaître par le gouvernement français, les milliers d’adoptions internationales illicites. Nous avons compris que c’était terminé, que plus aucun politique ne reprendrait ce dossier, pourtant abouti, que la dissolution du 9 juin 2024 a anéanti en une fraction de seconde. C’est terminé, ils sont passés à autre chose de plus important, ils briguent d’autres mandats, le scandale des adoptions n’a jamais été un véritable scandale, trop de politiques, trop de familles, trop de people y sont impliqués. Ils savent que nous vieillissons et qu’il suffisait d’attendre que nous soyons trop fatigués, trop vieux. Voilà, on y est. 

Il est temps de vivre. 

Clap de fin. 


Un clap de fin pour mon combat pour dénoncer les implants vaginaux et l’emploi du polypropylène dans notre corps. Un matériau soi-disant inerte selon les médecins, mais qui nous ronge, qui nous infecte et qui migre dans nos organes. La temporalité de la justice n’est pas la même selon que l’on est une victime lambda ou un politique. Là aussi, il suffit de faire traîner, les plaignantes et les milliers de victimes vont finir par se lasser, surtout si on leur demande de verser des sommes en consignation afin d’être certain que leur plainte ne soit pas abusive. En 2017, j’étais parmi les trois premières à alerter et je serai la première à renoncer à poursuivre. Je me lève et je me couche chaque jour en devant effectuer des gestes qui me rappellent les dégâts de l’implant qui est dans mon corps. Rien ne peut être abusif dans ma plainte, je n’ai pas à le prouver en versant des garanties. 

Il est temps de le dire

Clap de fin.


Un clap de fin pour terminer l’histoire de mes seins. 

Il est temps que je renonce à les conserver. 

Clap de fin. 


Un clap de fin pour une histoire d’amour qui s’est terminée dans la trahison d’un roman. 

Il était temps que je comprenne. 

Clap de fin.


samedi 3 janvier 2026

Quand on tombe amoureux, on se relève attaché

 

QUAND ON TOMBE AMOUREUX, ON SE RELÈVE ATTACHÉ

Boris Cyrulnik, éditions Odile Jacob


La résilience mise à toutes les sauces m’exaspérait au point que Cyrulnik lui-même m’a longtemps paru suspect, mais lorsqu’il y a un an et demi, dans son ouvrage, « Les Deux Visages de la résilience — Contre la récupération d’un concept », il déplore que le terme résolument tendance souffre aujourd’hui d’emplois abusifs et surtout de contresens et dénonce que la résilience fasse partie du processus de « développement personnel » et compte parmi les meilleures ventes des rayons en librairie, j’ai reconsidéré à la fois la théorie et l’homme. 


J’ai donc lu son dernier essai sur l’attachement pour comprendre avec les mots de Cyrulnik la différence entre l’amour et l’attachement. Je savais que c’était deux concepts différents, mais l’avoir entendu ne me suffisait pas, je voulais le lire sur 300 pages, pouvoir revenir en arrière, pouvoir arrêter ma lecture et pouvoir la reprendre enrichie de la compréhension des premières pages. C’est la richesse de la lecture, se donner le droit et la possibilité de comprendre à son rythme, à celui qu’on choisit. C’est aussi la richesse de se sentir compris et d’être moins seul. On peut s’attacher sans avoir été amoureux, le coup de foudre existe et peut être dissocié de l’attachement et on peut aussi tomber amoureux et se relever attaché. 

Et comme Cyrulnik est un neuropsychiatre, il nous explique sur plusieurs pages que ce ne sont pas les mêmes zones du cerveau qui sont stimulées par l’amour ou par l’attachement. Cette partie scientifique, qui pourrait sembler rébarbative pour les profanes, m’a passionnée parce que je me suis dit : « Alors, ça existe vraiment, le coup de foudre et c’est donc possible d’être attachée sans avoir été amoureuse. » 


Mais ce que Cyrulnik dit de plus important, c’est que ce processus qui se met en route lorsque nous tombons amoureux et qui nous rend assez peu lucides sur nos agissements est exactement celui que les dictateurs provoquent sur une population et qui leur permet ensuite de prendre le pouvoir, adulés par un peuple amoureux. 

Notre capacité à nous attacher, selon Cyrulnik, se définit dans l’enfance, selon que nous avons été élevés dans l’amour ou pas, selon que des liens sécurisants ont été tissés ou pas. Rien n’est irrécupérable, mais il vaut mieux avoir été aimé enfant pour être un adulte capable d’aimer ou d’être aimé. Ce sera plus facile. Je m’en doutais, mais j’ai aimé le lire. 


C’est donc une lecture rassurante, dans le sens où elle offre une compréhension scientifique loin des récupérations sur le développement personnel publiées par des pseudos spécialistes qui ont bien compris qu’il suffisait de donner des recettes pour être plébiscités. 

Les hommes politiques l’ont bien compris aussi. 


mercredi 31 décembre 2025

BB n'était pas féministe

 


Entendre dire à longueur de journée depuis dimanche matin qu’elle était belle, qu’elle avait des jambes longues à n’en plus finir, une taille fine, des cheveux en cascade, une bouche pulpeuse, une chute de rein à tomber (tu les aimes, mes fesses ?), qu’elle était la plus belle fille du monde (on a vérifié ?), c’est signifier aux femmes que si elles ne possèdent pas ce privilège d’être belles, elles ne valent pas grand-chose.

Car ce n’était rien d’autre qu’un privilège ce que Brigitte Bardot avait. Naitre belle, c’est juste un coup de chance. L’autre coup de chance, c’est d’être bien née, un père industriel avec de l’argent. Ça aide, ainsi que les rencontres. Mais à part ça ; les jambes, les seins, les fesses, les cheveux, la bouche, les yeux, tout sur une même personne comme un affront à l’égard de n’importe quelle autre femme, que possédait-elle de plus que nous ? Rien. Sauf que pour les hommes, elle avait tout. Ça suffisait.
Alors, qu’aujourd’hui, en plus de venir nous rabâcher que c’était la femme la plus belle du monde, on vienne nous sortir qu’elle était féministe, c’est une injure faite aux femmes.

mercredi 26 novembre 2025

LES STALAGMITES CHERCHENT LA SORTIE

 


Aujourd’hui 25 novembre, c’est la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes. 


Assise dans la salle d’attente de l’Oncopole, je me dis que c’est le bon jour. 

Quelques minutes auparavant, je venais de me dire que depuis les dix années où je les avais désertés, ils avaient eu le temps de comprendre qu’on ne peut pas faire attendre des patients, des malades, sur une ligne de chaises en plastique qui répercutent en écho angoissant le moindre frémissement de vos voisins d’infortune. 

La date de ce jour spécial consacré aux violences faites aux femmes me donne du courage. 

Ma décision est prise quel que soit le verdict pour mon sein et je m’apprête à l’annoncer et à la défendre face au médecin qui va me recevoir, un médecin qui porte le prénom de Bérénice et qui est radiologue/oncologue. Je ne sais rien de plus. Je souhaite qu’elle soit à mon écoute, qu’elle soit expérimentée, qu’elle soit souriante, qu’elle soit jolie serait un plus que certains jugeront futile, mais qui a toujours eu son importance pour moi dans mes rencontres avec les blouses blanches. 

Elle est tout ça. Et elle n’a pas de blouse blanche. 

Je sais que je vais pouvoir lui parler et elle m’écoute. Il le faut bien, puisque, sur le formulaire que l’on m’avait donné à remplir dans la salle d’attente, la ligne « antécédents médicaux et chirurgicaux » mesurait 1 cm et demi de hauteur. Pas plus. J’avais dit à Simon : « Je fais comment ? », il avait rigolé et m’avait répondu : « Ils n’ont qu’à consulter ton dossier médical partagé, tout est dedans, je te le tiens à jour. » Et il avait haussé les épaules. 

Donc, ma Bérénice, elle était devant une ligne vide et elle me dit : « Je vois que vous allez bien, mis à part le sein. » Je lui ai répondu que je ne pouvais pas inscrire ma réponse à leur question dans une case haute de 1 cm et demi et j’ai ajouté : « Je préfère me taire, à force ça me fait honte d’avoir besoin d’une feuille A4 pour résumer mon parcours. » Elle a compris, elle a pris une feuille A4 et m’a dit avec son sourire qui éclaboussait toute la pièce : « Je vous écoute. »

Ensuite, elle a été rassurante. J’ai effectivement un truc étrange dans le sein, des calcifications qui se développent sur la cicatrice interne et leur particularité est de « pointer comme des nouilles qui cherchent à sortir » selon l’expression de Bérénice, un peu voyoute comme elle. Quand elle m’a montré l’écran, j’ai plutôt vu des stalagmites. Celles qui montent, contrairement à celles qui tombent, les stalactites, et qui m’ont rappelé mes cours de sciences et mes visites dans les grottes de Sassenage quand j’étais enfant. 

« Ce n’est pas forcément grave, mais je vais tout de même vous faire une biopsie pour lever le doute d’une récidive de cancer », me dit-elle. Quand je lui demande ce qu’il va advenir de ces « nouilles stalagmites » qui cherchent la porte de sortie, elle me répond qu’elles ne renonceront pas à l’évasion et elle ajoute que c’est quand même assez rare de voir évoluer une cicatrice de cette manière. J’ai l’habitude que mon corps déconcerte les médecins, mais je me dis que, jusqu’au bout, j’y aurais droit. 

Et justement, pendant qu’elle range son matériel et que l’infirmière dédiée au pansement est pratiquement debout sur mon sein pour arrêter le saignement et éviter l’hématome, je dis à Bérénice que je ne souhaite plus conserver mes seins jusqu’au bout. Elle évoque timidement la notion d’amputation et je lui réponds libération. Elle n’hésite plus, elle ne cherche pas à me convaincre. Elle me regarde droit dans les yeux et me dit : « Je vous comprends. »

Je suis rentrée chez moi et j’ai envoyé un mail à mon chirurgien plasticien. Parce que figurez-vous que, dans mon parcours et dans mon réseau de médecins, je me paie le luxe d’avoir un chirurgien plasticien ! 


C’était bien que tout cela arrive un 25 novembre, le jour où l’on voudrait rappeler à ceux qui ne l’entendent toujours pas que la liberté des femmes ne peut pas être dictée par des stéréotypes de séduction véhiculés par une société patriarcale.


samedi 15 novembre 2025

Déposer les armes

Sainte Agathe Francisco de Zurbaran 

DÉPOSER LES ARMES.


J’étais persuadée de ne jamais y remettre les pieds. Il y a dix ans, derrière son bureau, l’oncologue m’avait souri et m’avait dit que je n’avais plus à m’infliger de revenir en consultation à l’Oncopole, que je pouvais être suivie dans un cadre moins stressant, elle m’y autorisait. Je n’ai connu l’Oncopole que peu de temps, deux années qui m’ont suffi pour détester ce lieu. Avant, parce qu’il y avait eu un avant, je me rendais au centre-ville de Toulouse à l’institut Claudius Régaud, le CRAC qu’entre nous, nous ne nommions que par cet acronyme que nous prononcions « le craque » comme un code d’appartenance dont on était fiers de connaître les codes. On allait au craque, on était soigné au craque, c’était à la fois anonyme et affiché. L’Oncopole, ça fait pas pareil surtout quand on sait que dessous, c’est AZF.


J’avais fini par oublier ce lieu inhumain aux salles d’attente meublées de lignes de fauteuils en plastique enchainés les uns aux autres qui répercutent en écho les tremblements de nervosité de votre voisin de bout de chaine.
Je ne voulais plus me retrouver là où personne ne peut lancer un sourire rassurant à celle ou à celui qui croise votre regard, puisque nous avons tous la même pathologie, celle qui n’autorise qu’à se dévisager pour dire bon courage.


En octobre dernier, le mois qui est rose seulement pour ceux qui ne savent pas, j’avais passé ma main sur mon sein défoncé et j’avais senti un petit pois. Un petit pois dans un sein, ça n’existe pas. Simon avait senti le petit pois et m’avait confirmé qu’on ne pouvait pas faire pousser de petits pois dans un sein. Depuis, je suis revenue souvent rendre visite au petit pois que je sentais bien planté sur un territoire en pagaille.


Cette semaine, dans la pénombre d’une salle d’échographie, on m’a dit qu’il fallait retourner à l’Oncopole, qu’il fallait avoir un autre avis. Celui qui me l’a dit était moins affable que les autres années, il était soudain devenu beaucoup moins sympathique. En remettant mon pull, je me suis demandé combien de fois dans la journée, dans la semaine ou dans le mois, il devenait ainsi moins rassurant et par conséquent moins sympathique. Je me suis demandé si le soir, il inscrivait des croix sur un tableau pour chiffrer le nombre de coups de massue qu’il infligeait à ses patientes par ces seuls mots : il faut que vous revoyiez votre oncologue.
Ensuite, il ressort de la pièce et referme la porte. Il me laisse. Pour vous rhabiller, dit-il.


J’ai recherché le numéro de téléphone de mon oncologue et j’ai appelé. Je suis tombée sur une infirmière qui m’a expliqué que les numéros avaient été modifiés, que j’étais dans le service d’hospitalisation et de soins palliatifs. Elle m’a communiqué le nouveau numéro mis en place pour prendre rendez-vous, un numéro qui porte le nom d’Oncophone. Ça ne m’a pas mise en confiance, mais l’infirmière a raccroché en me disant, bon courage. J’ai répondu merci, car j’ai trouvé que c’était gentil.
Après vingt minutes de musique et de messages qui m’exhortaient à ne pas raccrocher, j’ai fini par avoir une interlocutrice qui m’a écoutée et m’a demandé d’envoyer par mail ma demande de rendez-vous en y joignant le compte rendu du radiologue. J’ai envoyé le compte rendu accompagné d’un petit mot pour mon oncologue en découvrant par l’occasion qu’elle était devenue professeur. J’ai pensé qu’elle avait mieux fait son chemin que moi. En cliquant sur « envoyer » j’ai pensé que c’était parti pour des jours d’attente. Le temps de poser mon téléphone, de confier à Simon mon inquiétude, j’ai vu s’afficher un mail de réponse que j’ai ouvert en me disant que j’avais dû faire une erreur dans l’adresse.


La dernière fois que j’ai eu ce sentiment à l’identique, c’était avec City éditions qui m’avait répondu, dans le quart d’heure suivant mon envoi, qu’ils voulaient éditer mon manuscrit « Ma fille, je ne savais pas… ». Je m’étais dit, c’est impossible, c’est une erreur. Ce n’était pas une erreur, ils m’ont publiée. Pour l’Oncopole non plus, ce n’est pas une erreur, ils me convoquent dans dix jours à 8 heures du matin, mais leur empressement me cause moins de joie que celui que City éditions avait eu pour me publier.


Je me suis surtout affolée du « 8 heures du matin ». Depuis dix ans, nous avons déménagé et mis de la distance avec l’Oncopole. Simon m’a dit, ne t’inquiète pas, on ira dormir dans un hôtel proche pour que tu ne te fasses pas de souci pour le trajet.
Je ne me ferai pas de souci pour le trajet ni pour la nuit, la chambre d’hôtel est belle, le lit est très grand. Ça donnera un air de vacances au rendez-vous.
Il y a vingt-cinq ans, on m’a soignée sans me parler des effets délétères que ces traitements auraient sur mon corps. On ne m’a pas dit que ces molécules n’avaient pas été pensées pour des jeunes femmes non ménopausées et dans le fond, à quoi bon, puisque je l’ai été en seulement un mois. On ne m’a pas avertie que j’allais être profondément brulée jusqu’aux os de la cage thoracique, selon eux, cela n’arrivait que très rarement. On ne m’a pas prévenue que ma vue allait baisser, que je serai épuisée et que j’allais prendre quinze kilos que je ne perdrai jamais. Et si je m’en inquiétais, on me répondait simplement que j’avais encore une poitrine, on m’en félicitait.


Désormais, j’espère être entendue dans ma demande d’être délivrée d’un poids d’angoisse et de souffrances qui durent depuis des décennies au nom d’une soi-disant intégrité du corps que les autres et le poids de la société ont décidé à ma place en décrétant qu’une femme ne pouvait être épanouie et comblée qu’avec une paire de seins.
Je ne le savais pas. 

Il y a vingt-cinq ans, la société m’a imposé ce diktat qu’aujourd’hui je refuse, car je sais que, pour les hommes qui m’ont aimée et qui m’aiment, mes seins n’y étaient pour rien et n’y sont toujours pour rien.
Je veux déposer mes seins comme on dépose les armes.