jeudi 6 octobre 2022

La matinée de l’archange saint Michel.

 


     Ce matin sur la place Nationale, Montauban célébrait l’archange saint Michel. Nous n’en savions pas plus, alors comme c’est à deux minutes de chez nous, nous sommes allés prendre un café en terrasse, sur le petit bout du carreau de la place Nationale qui était resté disponible pour quelques tables, toute la place étant investie par le 17e régiment du génie parachutiste de Montauban. On comprend que c’est une célébration militaire et je me souviens que saint Michel est le patron protecteur des parachutistes en vérifiant sur Google. 

     Les soldats se mettent en place, les musiciens d’un côté, ceux en armes regroupés sur trois ailes de la place, la quatrième étant réservée aux officiels. C’est ce que l’on comprend en voyant une sorte de tribune installé sous un dais. 

     On traine sur notre terrasse rétrécie en suivant la mise en place des opérations et je sens que Jno réfléchit. Il me dit, on va faire le tour de la place par les couverts (les arcades pour les Parisiens), alors on marche tranquillement pendant que la cérémonie démarre. 

     Je cherche à repérer ma journaliste de La Dépêche, celle que j’ai vue samedi et qui doit me faire un article, je voudrais lui demander où elle en est. Jno continue d’arpenter le bord du carreau et soudain il me dit, Valérie Rabault est là et je pense qu’elle aussi nous a vus ! C’est elle qu’il cherchait. Notre députée a déposé en juin à l’Assemblée Nationale une proposition de résolution visant à demander une enquête sur les adoptions illégales et nous voudrions savoir quel sera le calendrier, si elle a réalisé ce que représentait la communication de l’ONU de la semaine dernière, si elle pense toujours à nous. 

     Alors on se poste chacun sous un angle différent pour ne pas la perdre de vue suivant notre stratégie bien élaborée et qui a fait ses preuves depuis maintenant quatre ans. Jno me dit, on va l’intercepter et lui demander où elle en est avec sa résolution et lui parler de l’ONU.

     La cérémonie se déroule, une maitresse de cérémonie commente les étapes et soudain j’entends : la marraine du régiment, la princesse Caroline de Hanovre va passer les troupes en revue. Je réfléchis et interroge la case de mon cerveau rattachée à Stéphane Bern, je cherche la princesse des yeux et je la reconnais, c’est bien elle, Caroline de Monaco. Pour ceux qui ne sont pas abonnés à Point de Vue, Caroline de Monaco est devenue princesse de Hanovre en 1999. 

     Jno, lui poursuit son idée de profiter de l’occasion pour parler à Valérie Rabault. Je lui glisse que ce n’est peut-être pas le bon moment, qu’à ses côtés, il y a Caroline de Monaco et sans doute tout le service d’ordre qui va avec. Il me regarde et me dit, ça ne change rien. 

     La cérémonie est terminée, j’en demande confirmation au soldat qui est posté à notre niveau et qui n’est pas là pour parader, je sais que son fusil mitrailleur est opérationnel. Je regarde le groupe des officiels qui s’est mis à l’écart dans un angle des couverts de la place, Madame le Maire à qui on n’a rien à demander, notre députée à qui on a tout à demander, Caroline au milieu et des généraux pleins d’étoiles autour. 

     Je sais que je ne vais pas y aller, pour une fois j’ai peur. Ils sont entre eux, j’ai les cheveux gras accrochés dans une pince à la va vite à la sortie de la salle de bain et Jno a un sac de courses à la main. On a l’allure de Raymonde et Robert Bidochon. 

     Je n’ai pas peur d’aller aborder notre députée, j’ai peur de la protection dont doit bénéficier Caroline de Monaco et je me vois déjà plaquée au sol par un officier de sécurité et l’angoisse m’interdit d’y aller. 

     Jno ne doit pas se poser toutes ces questions car il me prend soudain le bras avec sa main qui ne porte pas le sac de courses et me dit, on y va car ils sont en train de démarrer pour aller sans doute boire un pot à la mairie et après ce sera foutu. 

     Alors on y va, je ferme les yeux et fais le vide, mais il ne se passe rien puisque notre députée nous reconnaît et comme le placage au sol n’arrive pas, mon angoisse tombe au sol aussi sec. 

     Nous avons donc échangé, en marchant entre Valérie et Caroline, Caroline de Monaco que j’avais d’ailleurs complètement oubliée. Comme quoi, on se fait bien de l’angoisse pour rien ! Notre députée nous a rassurés, elle a bien en tête la proposition de résolution qu’elle a déposée et elle y travaille pour le début de l’année. On lui a parlé de l’ONU de VAIA. Et puis ils ont continué tout droit et nous, on a tourné à droite pour rentrer chez nous. 

     Pour faire celle qui était totalement décontractée, j’ai dit à Jno, ça fait drôle quand même de se retrouver à marcher à coté de Caroline de Monaco. 

     Il m’a répondu, ce qui me fait le plus bizarre, c’est de me dire que je l’ai connue quand elle était enfant. 

     Je lui ai dit, mais enfin Jno, elle a mon âge ! 

     Il m’a regardé en répliquant, ah oui, c’est vrai !

     

     


samedi 1 octobre 2022

La solitude de l'auteur en dédicace.

 



   La solitude de l’auteur en dédicace. 

   Seule devant une pile de livres que les clients contournent tel un marin abordant le cap Horn pris dans les cinquantièmes hurlants, reprenant leur souffle une fois le péril écarté, une fois la pile de livres dépassée et hors de leur champ de vision. 

   À peine installée, je vois une cliente apparaître dans l’allée centrale entre les deux tables de livres qui précèdent la table dédiée aux miens, à ma dédicace. 

   La soixantaine mal soignée, elle s’avance en tirant son chariot de courses. Le samedi matin à Montauban, c’est le grand marché des producteurs sur l’allée de l’Empereur, elle en vient. Entre les deux tables de livres, elle s’arrête pour changer de côté une rose rose emballée en solitaire dans un cornet de papier cristal. Je me dis qu’elle a peur de l’accrocher. Je me demande si on lui a offert ou si elle l’a achetée. La rose est trop soigneusement emballée pour que ce soit un cadeau publicitaire, d’autant que ce n’est plus la fête des Mères et j’en conclus qu’elle l’a achetée pour l’offrir. Ça fait désuet, ça ne se fait plus d’offrir une seule rose, c’est un truc d’amoureux ou un truc de radin. Elle l’a peut-être achetée pour elle, et je vois la rose passer la semaine en solitaire, posée sur un napperon au crochet. C’est ce que j’imagine pendant que la dame avance avec son chariot en faisant un gros détour devant ma table et se dirige vers le fond de la librairie en montant les quelques marches qui conduisent au rayon de la littérature jeunesse. C’est peut-être une grand-mère. Pourquoi n’a-t-elle pas laissé son chariot de courses à l’entrée et le trimballe-t-elle comme elle trimballe ses kilos en ahanant dans la librairie ? 

   Je n’ai pas le temps d’y réfléchir, une femme arrive très déterminée face à moi, toujours la soixantaine fatiguée et peut-être bien la soixante-dizaine bien sonnée, regarde mes livres et me dit, j’ai adopté, mais ce n’est pas un trafic. Je souris en pensant, ils disent tous ça. Elle ajoute, j’ai adopté ma nièce et elle se met à me raconter les circonstances que j’oublie au fur et à mesure, car elle n’est pas sympathique et d’ailleurs ça ne dure pas trop puisqu’elle termine en me disant, de toute manière, je n’achèterai pas votre livre, je n’ai pas du tout envie de lire ce genre d’histoire. Au revoir, madame. C’est moi qui lui ai dit au revoir, elle, elle est partie aussi sec. 

   L’arrivée de la journaliste de La Dépêche me sort d’une déprime que je tente de réprimer. Elle s’installe souriante et intéressée par mon histoire tout en me précisant qu’on ne lui a remis mon livre qu’hier soir et qu’elle l’a juste commencé, mais l’aura terminé d’ici deux ou trois jours et finalisera son article. Elle a l’expérience de la vie et comprend vite le propos de mon témoignage. Elle repart en me laissant ses coordonnées pour que je lui envoie les liens vers les derniers articles qui ont paru. 

   C’est à ce moment-là que je remarque qu’un homme est resté debout à environ deux mètres en retrait tout le temps de notre entretien. Dès que la journaliste se lève de sa chaise et me quitte, il s’avance vers la table et me dit qu’il a entendu tout notre entretien et a compris le propos de mon livre. Comme il reste debout, je me lève. 

   Il commence par me raconter le début de sa vie en Algérie, puis en Ariège, puis ses études brillantes à Toulouse, mathématique, droit, économie, CNRS, son père dans la Royale Air Force, ça dure, ça tourne en boucle et il doit remarquer mon impatience que je contiens malgré tout très poliment. Il me dit alors en regardant ma pile de livres, ma femme a acheté votre livre. Il ne s’attarde pas, ça doit se voir que je ne le crois pas. Il continue et je ne sais pas comment il a pris le virage, mais maintenant il me parle de météorites, pile le truc qui ne m’intéresse absolument pas. Et comment les météorites l’ont-elles amené sur le terrain du sexe ? C’est une énigme, mais soudain il me parle du point G tout en me disant que ce n’est pas ce que j’imagine, c’est le point Géolocalisé, appuyant son propos d’un clin d’œil. Comme si ça pouvait me rassurer, c’est tout le contraire, je me demande comment ça va se terminer et je ne suis plus confiante du tout. Je suis toujours debout et ça me fatigue, mais je me dis qu’avec un peu de chance vue que ça fait déjà une heure qu’il me débobine son délire, je vais m’évanouir, je souhaite même un bon petit malaise vagal pour échapper au discours gluant de ce mec. Je le regarde et il est vieux. Je n’ai rien contre les vieux, il y en a même qui peuvent vraiment me plaire, mais ce vieux est laid avec ses cheveux colorés en noir jais. Il est soudain carrément hideux quand il me reparle du point G, je vois de la bave entre ses dents et sur le bord de ses lèvres et ça me donne envie de gerber. 

   Je voudrais que les libraires et leurs employés voient que je suis en difficulté, mais personne ne bouge, je cherche leurs regards pour m’y accrocher, mais en vain. 

   Alors je regarde autour de moi et comme une bouée de sauvetage, j’aperçois des couvertures familières, «Cher connard» soudain me rassure, j’ai l’impression d’être dans ma chambre, je m’évade avec cet objet que j’avais dans les mains hier soir. La méthode étant efficace, je poursuis l’exploration de la table qui est devant moi et je reconnais «Disparaître» de Lionel Duroy. Ces deux couvertures m’appartiennent, je sens que ça m’aide à supporter le connard réel qui est face à moi.

   Il poursuit ses histoires de météorites et j’entends qu’il me dit, il faut chatouiller le point G. Je le regarde ahurie. Il est hilare et content de son effet. Je cherche toujours le secours des libraires qui circulent affairés tête baissée. Le connard hideux est passé à un répertoire scientifique, énonçant tous les noms des professeurs qu’il a fréquentés et dont il a été l’ami. Puis soudain il me parle d’une femme, Suzanne. Je redeviens attentive, j’adore ce prénom alors ça me fait chier qu’elle s’appelle Suzanne, surtout quand il me raconte qu’elle voulait qu’il la baise en me mimant l’acte, remuant le bassin d’avant en arrière devant ma pile de livres. Il rigole doucement avec sa bave entre les dents, surtout sur la canine de gauche qui est légèrement proéminente. Et il termine en disant, j’ai pas pu. Je reste impassible même si je ne m’attendais pas à cette chute et cherche une autre couverture rassurante en explorant la table qui est sur ma gauche et comme par miracle, c’est Lionel Duroy en photo pleine page de la version poche de «L’homme qui tremble» qui vient me tendre la main. Je ne dirige plus mes pensées, je me dis, tiens je ne savais pas que Lionel avait une version poche de «L’homme qui tremble», je me dis, la chance qu’il soit en couverture, ça m’emmène loin du connard qui est face à moi pendant quelques secondes. Pendant ce temps, le connard lubrique poursuit et ajoute un détail à son histoire avec Suzanne, il me dit, j’ai un petit sexe. C’est là qu’on est en droit de penser qu’il est vraiment un gros connard, car quel est le mec qui annonce à une femme qu’il a une petite queue ? J’aurais pu éclater de rire, mais en réalité, j’ai peur, car il s’approche de moi et le seul truc qui me rassure, c’est la table et la pile de livres entre nous. Je me suis néanmoins reculée d’un mètre. Il a poursuivi son récit qui ne laissait plus de place au doute, m’a dit que j’étais très belle. Je m’en suis foutu totalement, j’ai eu peur. 

   Il a fini par partir et je ne sais même pas comment. 

   Jno est arrivé. On est allés déjeuner. Je lui ai raconté en pleurant. 

   Je suis retournée pour l’après-midi devant ma pile de livres. 

   C’était toujours aussi triste, mais c’était amusant d’observer les clients. J’adore observer. 

Il y a eu des gens qui se sont précipités sur moi en me disant bonjour avec un immense sourire, ils me prenaient pour une employée de la librairie et me demandaient des titres. 

   Un client que j’ai eu du mal à identifier homme ou femme, mais ça ne m’a pas dérangée, est venu me demander comment j’étais parvenue à me faire éditer. Il était gentil et j’ai eu immédiatement le sentiment qu’il ne me communiquerait pas la taille de sa queue alors on a discuté un moment, même si je savais qu’il n’achèterait pas mon livre. 

   J’ai eu le temps d’observer les gens. Il y a ceux qui entrent avec une l’idée précise du titre qu’ils vont acheter, noté sur le smartphone qu’ils tiennent à la main. D’autres se baladent entre les tables et feuillettent les nouveautés. Je n’ai vu qu’une seule cliente se saisir de «Cher connard», le feuilleter et le reposer. J’aurais aimé aller lui dire que c’était un super livre plein d’humanité. Personne ne s’est saisi de «Disparaître» et là aussi, j’aurais aimé pouvoir dire à ceux qui erraient entre les tables que c’était l’un des meilleurs livres de Duroy. 

   En fin d’après-midi, il y a eu la troisième personne. La troisième qui est venue me parler. Une femme handicapée avec un déambulateur qui a eu des difficultés à s’asseoir sur la chaise face à moi. J’ai pu rester assise ce coup-ci. Rapidement je m’adapte à son phrasé handicapé, ce n’est finalement pas bien pire que l’accent de la campagne montalbanaise ou l’anglais des Sri Lankais, je suis adaptable d’autant qu’elle est intelligente. Mais elle aussi, est partie pour me raconter sa vie et attaque d’emblée en me disant, j’ai été adoptée. J’ai envie de m’enfuir. Je l’écoute me raconter qu’elle a 57 ans, est née handicapée et que donc, on s’est débarrassé d’elle à la DDASS. Elle ajoute, quand la mère boit ce sont les enfants qui trinquent. Elle parle à toute vitesse et a des expressions déformées qui me font rire. Un truc avec Albert que j’ai oublié et qu’elle dit deux fois et j’éclate de rire deux fois, mais elle ne s’en froisse pas. Elle me parle de son frère en me disant, enfin un demi-frère comme mes demi-sœurs, je ne lui dis pas qu’avec Jno je suis habituée aux demis, elle poursuit et me décrit son frère, bipolaire, autiste, entêté. C’est l’entêté qui me plaît, je le suis aussi, mais elle le met sur le même plan que bipolaire et autiste et je me demande ce que ça peut donner. Je cherche et elle me reparle encore d’Albert, mais je n’arrive pas à me souvenir dans quelle expression, j’aurais dû noter, car c’était très drôle. 

   Elle parle à toute vitesse et me dit qu’elle est sortie pour porter son plaid au pressing et s’est arrêtée à la librairie pour acheter un livre à offrir à son amie qui a 90 ans et qui lit beaucoup. Elle consulte en lisant à voix feutrée, mais audible (c’est troublant) la quatrième couverture de mon livre et me dit, je vais lui offrir, ça lui plaira. Mon amie lit et ensuite elle me raconte l’histoire. 

   J’ai dédicacé : Pour Madeleine de la part d’Anne-Marie à qui vous lirez mon histoire.

Elle m’a dit, merci, vous êtes une belle personne que j’aime. 

   Je suis partie. 

   Il était 17 h. Jno est venu à ma rencontre et on est allés boire un demi sur la place Nationale. 

   Je lui ai dit, pas un seul «Cher connard» de vendu alors qu’elle est doit être à 100000 ventes, moi j’ai vendu un exemplaire. 

   

    


jeudi 25 août 2022

la séance photo avec mon assistant.

 



  Quand un livre est publié, il se met en route une machine qui vous échappe. 

  Dans cette machine qui se met en route, il y a comme toujours les moments agréables et ceux qui le sont moins. J’aimerais ne vous parler que des moments agréables, comme celui d’être reçue dans sa librairie telle une personne faisant partie de la famille ou celui d’avoir un gentil attaché de presse qui vous dit, ne vous inquiétez pas, je m’occupe de tout et on va bien travailler ensemble. 

  Mais pour travailler ensemble, il faut quand même que je lui fournisse de la matière, lire mon livre ne suffit pas pour organiser sa promotion. 

  Hier matin, il m’a annoncé : « Il me faut des photos. »  Je réalise que les photos que je ressors à chaque occasion ont plusieurs années et que je ne peux pas les recycler éternellement. Énorme angoisse, je suis arrivée à un âge où faire des photos fait très peur. Cela me fait d’autant plus peur que, depuis l’âge de quinze ans j’ai posé pour les photographes, et ce, durant des décennies sans me poser aucune question, sans même vérifier. Aujourd’hui, je veux non seulement vérifier, mais contrôler. 

  

  Je n’ai plus le courage de me mettre devant un objectif et surtout de voir le résultat. 

  Alexandre, mon ami photographe, est en vacances, il va falloir compter sans lui, il va falloir compter uniquement sur Simon, c’est à dire surtout sur moi et notre capacité à ne pas nous engueuler. 

  Simon ne sait utiliser que son iPhone et prétend que, depuis que je suis passée de Canon à Fuji, il est incapable de prendre une photo avec mon appareil photo. Mais il m’a promis : « On va le faire, on va y arriver si tu me prépares tout. » 

  Nous avons donc tout préparé, le grand fond noir qui est très facile à placer sur de grosses tringles de placards qui font face à deux grandes fenêtres qui procurent une jolie lumière en fin d’après-midi. L’installation du studio a été assez facile, c’était à notre portée. 

  Dans son rôle d’assistant presse-bouton, Simon est parvenu à monter le trépied tout seul, je n’ai plus eu qu’à y fixer mon boîtier. 

  Tout était prêt pour la prise de vues, il ne manquait que le sujet. 

  Le sujet déjà un peu fatigué par sa journée et par anticipation de ce qui l’attendait est passé à la salle de bain pour se regarder dans le miroir et évaluer l’amplitude des dégâts et les améliorations envisageables. Mise en œuvre rapide des améliorations, mise en condition psychologique pour se dire qu’on est arrivé au maximum des améliorations et que ce qui n’a pas passé le cap est dû au bonus de la vieillesse.  

  La sagesse, ils disent. 

  Le sujet s’en persuade avant de ressortir de la salle de bain et de se présenter face à l’objectif. 

  Avant de me présenter à mon assistant presse-bouton, j’avais enfilé une tenue neutre pour éviter de renouveler la bourde de la robe qui boudine lors de la dernière prise de vue pourtant réalisée par un professionnel. 

  J’ai commencé par placer mon assistant dans le rôle du sujet, sur l’escabeau dos au fond noir, afin de régler la focale, la hauteur du cadrage et prendre une photo en exemple pour lui montrer ce que j’attendais de lui. 

  À mon tour, je me suis assise sur l’escabeau, il m’a regardée et m’a demandé si je ne crevais pas de chaud avec mon pull en pur cachemire et mes épais collants en plein mois d’août. J’ai dit si, mais c’est ce que j’ai de mieux en noir. Je voulais être noir sur noir, nous avions déjà réalisé ce type de photos, et j’aime leur rendu. 

  On a commencé. 

  J’ai dû expliquer à mon assistant qu’on ne pressait pas un déclencheur comme une brute, et que, même si le boîtier était monté sur un trépied, on passait délicatement sa main sous le boîtier quand on déclenchait. 

  Les premiers résultats sont décevants, j’ai plein de reflets mordorés dans mes verres de lunettes. Je décide alors de faire les photos sans lunettes, mais ça ne va pas non plus, ce n’est plus vraiment moi et ça me donne une tête de vieille vraiment vieille. 

  Je ne comprends pas pourquoi, quand j’ai fait les essais avec Simon, il n’y a pas eu de reflets dans ses verres alors qu’il était placé exactement au même endroit que moi et que j’ai payé mes verres aussi cher que les siens. Simon trouve une explication qui semble plausible, même si nous n’en avons pas la preuve scientifique, il m’explique que nous n’avons pas du tout la même correction. Lui, depuis son opération, a une correction de rien du tout alors que moi, j’ai des verres plus épais et sans doute une courbure qui perturbe la lumière. 

  Qu’à cela ne tienne, puisque ses verres ne provoquent pas de reflets perturbants, je vais mettre ses lunettes pour les photos.

  Nous portons des montures rondes assez similaires et personne n’y verra que du feu, surtout moi qui n’y vois maintenant plus rien face à l’objectif et fais confiance les yeux fermés à mon assistant appliqué et concentré. 

  Je reconnais que le coup de l’échange des lunettes, même un pro ne l’aurait pas osé. 

  Au bout d’une heure de prise de vues, je suis satisfaite de ce que je vois sur l’écran de l’appareil de photo et j’annonce à mon assistant que je le libère. Je suis surtout pressée d’enlever mon pull en pur cachemire et mes collants d’hiver. 

  Verdict final devant l’écran de mon mac, ça va. 

  Ça ira encore pour cette fois.

  

  

jeudi 16 juin 2022

Casimir

@caroline.fourest  @publicsenat mai 2022


Se lever tôt.

Lire des commentaires de mécontents alors qu’on avait imaginé leur faire plaisir

Penser à Casimir

Aller à un rendez-vous à l’hôpital de Toulouse

Faire la route dans les embouteillages 

Il fait chaud mais la clim fonctionne bien dans la voiture

Ça compense les commentaires des mécontents

Le médecin est gentil et attentionné et même plus, il se soucie de moi. 

Ça console, il s’appelle Xavier mais aurait pu s’appeler Casimir

Retour dans la chaleur

La clim fonctionne toujours bien

Les commentaires méchants aussi 

Penser à Casimir

Passage au marché de Montauban 

Trop tard

Tout le monde replie 

Marché vide 

Je déprime 

Valérie Rabault surgit telle une apparition

Elle s’appelle Valérie, mais aurait pu s’appeler Casimir

Je me confie et elle rigole

Elle a l’habitude, pas moi

Après-midi de bricolage avec un ami

Ça console, il s’appelle Philippe, mais aurait pu s’appeler Casimir

Pourtant il ne cuisine pas de gloubiboulga

Alors on mange des financiers 

Soirée déprime maximum 

Les commentaires méchants tournent aux insultes

Penser à Casimir

Soirée vide devant le vide d’un téléfilm de France 2

Vider les réseaux des haters 

Tout bloquer 

S’endormir dans les bras de Casimir. 


 

samedi 7 mai 2022

Bobine de fil dans le désordre

 



  
  Dans ma découverte des commerces de Montauban, je cherchais une mercerie pour acheter du fil. 
  Je suis entrée dans ce que j’identifiais comme un magasin susceptible de vendre un peu de mercerie, mais quand je dis que je suis entrée, c’est une formulation d’usage, car je n’ai pas pu entrer. J’ai simplement pu déclencher une sonnette en poussant une porte qui s’est entrebâillée de vingt centimètres en allant buter contre des cartons. J’ai douté d’avoir poussé la bonne porte, alors je suis ressortie en prenant un peu de recul sur le trottoir, mais c’était bien la bonne entrée, j’ai donc repoussé la porte et j’ai essayé de passer ma tête. 
  Je me suis crue en Inde !
  J’ai d’abord vu surgir une tête dans le fond et ensuite, par un couloir large de cinquante centimètres, un corps qui se frayait un chemin en marmonnant : « Faut pas que je grossisse. » 
  Quand la personne est arrivée, je lui ai demandé du fil, depuis le trottoir, en lui tendant un échantillon de tissu en passant ma main dans les vingt centimètres concédés par l’ouverture de la porte. 
  Je voulais du fil écru. Elle est revenue — assez longtemps plus tard — avec une bobine qu’elle m’a passée par l’entrebâillement. 
  « J’ai l’impression que le fil est blanc, pas écru », c’est ce que je lui dis, mais elle me répond : « Regardez bien, c’est blanc nacré. » J’ai bien regardé et j’ai trouvé que c’était poussiéreux, blanc poussiéreux, mais pas nacré. J’ai osé insister pour obtenir un ton plus beige et elle est repartie par le même goulot de cinquante centimètres pour revenir avec une bobine conforme au niveau couleur, mais qui sortait plus de sa boîte à couture personnelle que d’un rayon de la boutique. Je me permets de lui faire remarquer que, pour la couleur, ça pourrait aller, mais que la bobine est bien entamée. Elle ne nie pas, elle ne cherchait d’ailleurs pas à me le faire croire, elle me dit : « C’est pour vous dépanner. » 
  Je suis d’accord, je lui paie les trois euros qu’elle me réclame pour sa moitié de bobine de dépannage et me risque à lui demander s’il y a des merceries dans le centre-ville. 
  Sa réponse tombe, implacable : 
  « Moi, vous savez, j’ai déjà bien assez à faire avec tout ce que j’ai ici, alors je me moque complètement de ce que font les autres. »

dimanche 1 mai 2022

Les rideaux

 


  

  Cela fait un mois que nous habitons à Montauban et cela fait un mois que nous nous installons, avec de l’aide et aussi, seuls, ce qui ne serait pas très grave si nous étions de bons bricoleurs, mais ce n’est pas le cas. Nous possédons juste une grande dose de bonne volonté et aussi de mauvaise humeur quand le mur à franchir est trop haut pour nous.
  Quand nous tentons malgré tout de franchir le mur, cela nous amène à des épisodes dignes de Mr Bean et l’épisode du rideau de la chambre fait partie du florilège. 

   Lorsque nous avons emménagé, il y avait déjà un rideau occultant à la fenêtre de notre chambre, mais pas beau et bien moins beau que celui que nous avions dans notre maison. Mon plan était donc de remettre mon beau rideau en le doublant du rideau en place. Jusque-là, ce n’est pas du bricolage, ce n’est que de la couture et, même sur 3 m 50, je gère très bien. 
   Malheureusement, une fois le rideau remplacé, nous avions détecté un léger défaut : la barre de rideau placée à ras de plafond gênait, la tête de rideau frottait et le rideau circulait très mal. « Pas de problème ! » me dit mon mari bricoleur, je vais baisser légèrement la barre et le rideau coulissera sans entrave.
  Le seul risque encouru, c’était la hauteur sous plafond, un bon 3 m 50. Heureusement — nous avons parfois une chance incroyable —, la copropriété possède un immense escabeau qui est à disposition dans le couloir de la cave et nous avons donc pu atteindre le sommet, juchés sur cette double échelle.
  Une fois tout installé, que le grand, lourd et beau rideau coulissait joyeusement sur sa tringle, j’ai voulu rabattre les volets intérieurs et, là, déception, les volets butaient sur la barre et ne se rabattaient plus… On s’est dit qu’on y réfléchirait demain. 

  Grâce aux rideaux qui coulissaient comme sur des rails, nous avions pu obscurcir la chambre pour la nuit et surtout réfléchir au problème des volets. 

  L’idée première de mon mari bricoleur était de placer des potences de barre plus longue pour gagner de la place en avant de la fenêtre et pouvoir ainsi rabattre les volets intérieurs.
  J’ai suivi son idée que je trouvais excellente, j’avais même repéré les potences ad hoc sur le site de Mr Bricolage. Ce ne serait que l’affaire d’une nouvelle matinée de bricolage pour que tout soit remis en place correctement, volets qui s’ouvrent et rideau qui circule. 

  Dans l’insomnie habituelle de ma nuit, j’ai réfléchi, j’ai fait le schéma, volets, fenêtre, rideaux et à 3 h du matin, j’ai compris que ce n’était pas une question de longueur de potence. Nous avions descendu la barre de rideaux devant la fenêtre et ce n’étaient pas seulement les volets qui ne se rabattaient plus, c’était surtout la fenêtre qui n’allait plus s’ouvrir !

  J’avais constaté pour les volets intérieurs, mais je n’avais pas essayé d’ouvrir la fenêtre. 

  Je n’ai pas réveillé mon mari bricoleur pour lui annoncer ma conclusion que je ressentais comme une révélation, mais ça, c’était parce qu’à 3 h du matin, le moindre truc prend des allures de révélation.
  J’ai attendu le petit déjeuner.
  Je lui ai dit et il m’a répondu : « Alors, c’est pour ça qu’ils avaient placé la barre à ras de plafond… »

  Les bonnes nouvelles, c’est qu’on n’a pas eu à aller voir Mr Bricolage, qu’on a fait l’économie de deux potences et qu’il suffisait de remonter la barre et de la remettre dans sa position initiale, même pas de trous à repercer.
  Il a fallu tout de même de nouveau gravir notre sommet à 3 m 50.
  J’ai raccourci mon rideau par le haut pour qu’il ne racle plus le plafond. 

  C’était si simple et ça nous a pris deux matinées. 



jeudi 24 mars 2022

Histoire de table

 


  

  Nous déménageons et, depuis deux mois, nous trions nos affaires. 
  Nous nous sommes séparés de beaucoup de choses inutiles qui n’allaient plus avoir leur place dans le nouveau logement. On a revendu ce que l’on pouvait revendre, car nous avons besoin d’argent et on a donné ce qui n’avait pas trouvé preneur. 

  Il restait une table qui n’intéressait personne, alors on a demandé à Emmaüs de passer la récupérer. 

  Le gros manque de chance, c’est qu’il y a des travaux dans une maison voisine et que notre rue est barrée depuis plus d’une semaine, et ce, pour encore des semaines. Cela n’est jamais arrivé depuis plus de quatre ans que nous habitons ici et ça arrive pile quand on déménage. Ça n’est pas trop grave, on a prévenu le déménageur que, lundi prochain, il devrait faire une marche arrière pour repartir. 

  Je reviens à Emmaüs, dont le passage était prévu pour ce matin et qu’il a fallu aussi prévenir que notre rue était barrée, mais qu’ils pouvaient quand même venir chercher notre table. On n’a pas trop insisté sur la marche arrière qu’ils seraient obligés de faire. 

  Hier, il a fallu prendre notre courage pour descendre la table au rez-de-chaussée, car Emmaüs demande que l’on dépose les meubles dans la rue. 
  On a commencé par le plateau en verre que l’on est parvenu à transporter au bas de notre escalier en colimaçon sans le briser. 
  Ensuite, on s’est occupé de toute la structure en métal qui était hyper lourde et qui tournait à peine dans la cage d’escalier dont on essayait de ne pas labourer les murs en pensant au futur propriétaire qui a quand même payé quelques centaines de milliers d’euros et auquel on ne veut pas laisser une cage d’escalier en ruine. 

  On y est arrivé. 
  On s’est jeté sur le canapé pour récupérer. 
  Simon en boîte encore. 
  Mais on y est arrivé. 

  Ce matin, on s’est levé tôt pour sortir la table dans la rue. Simon ne voulait pas louper Emmaüs et il ne m’a pas laissé le temps de m’habiller, j’ai fait la manipulation en pyjama. 
  Ce coup-ci, c’était assez simple, une distance très courte sur du plat. 
  Et c’était fini, on pouvait de nouveau se jeter sur le canapé. 

  Simon est parti à la boulangerie, il boitait toujours. 

  Quand il est rentré cinq minutes plus tard, la baguette sous le bras, il m’a dit : 
  « La table n’y est plus ! Tu as vu le camion d’Emmaüs ? 
  — Non, je n’ai rien vu. »

  Et là, on s’est regardés, chacun dans un profond questionnement et Simon m’a dit
  « Je vais voir. »

  Il est parti dans la rue, toujours en boitant. Moi, je le suivais, toujours en pyjama. 
  Il est rapidement entré dans la cour intérieure de la maison en travaux, celle qui est la cause de la rue barrée. Je suis arrivée sur ses talons pour découvrir notre table qui trônait au milieu de la cour. 
  Les trois types qui étaient dans la cour, à côté de la table, ont eu l’air surpris par notre arrivée imprévue. On leur a demandé ce que faisait notre table dans leur cour et on leur a expliqué qu’ils nous l’avaient volée, qu’elle ne leur était pas destinée, qu’elle était devant chez nous pour Emmaüs. 

  Leur réponse a été époustouflante : 
  « Vous ne l’aviez pas étiquetée ! » 

  On a essayé de leur dire que ça ne nous serait pas venu à l’idée de mettre une étiquette précisant qu’il ne fallait pas voler la table, mais en vain. 
  L’un des trois, qui semblait être le chef du chantier, avait décidé que nous avions tort. Le type de raisonnement dont nous avons l’habitude, nos politiques nous ont bien entraînés à avoir tort.  
  Malgré notre entraînement, j’ai néanmoins senti se profiler, les limites d’un basculement en leur faveur. Je me suis vue en pyjama et pantoufles à pompons et Simon, qui boitait toujours, c’était compliqué, comme on dit. 
  Mais il devait nous rester un semblant de dignité, car ils ont rapidement capitulé et ont conclu : 
  « Elle n’était pas étiquetée, mais on va vous la rendre. »

  Il est plus probable qu’on avait dû leur faire pitié.  

  Ils ont empoigné notre table et ils ont refait le trajet dans la rue, Simon et moi en tête de procession, l’un qui boite et l’autre en pyjama et pantoufles à pompons. 

  Depuis son balcon, la voisine qui ressemble à la Jeanine de Reiser n’en a pas loupé une miette. 

  Une heure plus tard, Emmaüs passait récupérer notre table et repartait en marche arrière.