LE ROUGE À LÈVRES ÉTAIT EN SOLDE
Le rendez-vous du mardi 27 janvier est fixé depuis une semaine. Depuis le 21 janvier, le jour où j’ai rencontré le chirurgien plasticien qui était intervenu sur ma poitrine, il y a quatorze ans. Il m’a dit que, puisque cette fois-ci, je ne souhaitais pas de reconstruction, il n’entrerait pas en jeu et me confiait donc à un de ses confrères.
« En repartant, arrêtez-vous au deuxième étage et présentez-vous au secrétariat du service, vous ne pouvez pas le louper, il y a une rangée de secrétaires et une file d’attente qui fait tout le couloir. Vous demandez un rendez-vous avec le docteur B. et vous dites bien que vous venez de ma part pour une mastectomie, me dit-il en me tendant un bout de papier sur lequel il a noté le nom de son confrère.
— Il est gentil ? demandai-je assez bêtement, comme si c’était la seule chose qui comptait vraiment, tandis que Simon insistait en disant : “Pour Véronique, c’est important qu’il soit gentil.”
— Oui, je vous promets qu’il vous recevra et vous écoutera comme je l’ai fait. »
Il ajoute qu’il le connait bien parce qu’ils opèrent à quatre mains. J’ai l’image d’un piano et de quatre mains sur le clavier, je suis rassurée même si ma partition ne se jouera qu’à deux mains. J’ai aussi l’image de sa voiture, une Saab dont une diode du tableau de bord s’était mise à clignoter après qu’il m’avait appelé un samedi soir depuis une aire d’autoroute pour prendre de mes nouvelles, inquiet des complications postopératoires que j’avais. Je le savais, car il me l’avait raconté à la consultation qui avait suivi.
« Je suis remonté dans ma voiture et une diode d’alerte clignotait. Et depuis, elle clignote toujours, le garagiste n’y comprend rien. Et chaque fois que je monte dans ma voiture, je pense à vous… »
Quand j’avais repris contact avec lui en fin d’année, je n’avais pas manqué de lui rappeler l’anecdote de la diode de la Saab pour être bien certaine qu’il se souviendrait de moi, ce qu’il m’avait confirmé par retour de mail en me fixant un rendez-vous.
Je mets le nom de son confrère dans mon sac en lui rappelant mes superpouvoirs sur sa voiture. Il acquiesce en rigolant et me demande si je suis capable de transformer sa voiture actuelle en Lamborghini, qu’on peut conclure un deal. Il a pris quinze ans, mais il est toujours un dingue de bagnoles.
Au deuxième étage, c’est bien comme il me l’a décrit, une rangée de secrétaires et une longue file d’attente de patients, surtout des patientes, vu qu’on est à l’étage de la gynécologie.
Mon tour est venu. Debout au comptoir, devant la secrétaire qui est derrière un Plexiglas troué, je formule ma demande telle qu’il m’a demandé de la faire, le nom de son confrère (gentil) et la raison pour laquelle je le consulte (une mastectomie). C’est ce qui est le plus difficile à prononcer, surtout que s’il y a bien une ligne de confidentialité placée dix mètres en arrière de moi, les deux autres patientes qui sont au guichet me frôlent latéralement à moins d’un mètre.
Le rendez-vous est pris pour le mardi 27 janvier à 15 h 45.
Il faut maintenant attendre, faire passer le temps, faire filer le temps à un âge où le seul objectif que l’on peut avoir est justement que le temps ne passe pas trop vite.
Je fais défiler les jours avec le sentiment de gâcher ma vie, ce qui reste de ma vie. Comme une enfant, je décompte les dodos.
Le week-end est passé, nous sommes enfin lundi. Je respire jusqu’à midi, jusqu’à l’heure du JT de France 3 région qui annonce que les agriculteurs ont prévu une action pour le lendemain en plein centre de Toulouse. Le jour du rendez-vous à la clinique qui se situe au centre de Toulouse.
Mardi matin, Simon réfléchit à plusieurs options. Nous allons partir en fin de matinée, nous garer à Balma-Gramont et nous rendre en ville par le métro, mais, après avoir consulté la carte d’info trafic, le projet du métro est abandonné, le périph est bloqué dans cette zone. L’autre option serait de prendre le train. Cela me semble bien plus risqué, il suffit que les agriculteurs bloquent la voie pour que nous soyons totalement pris en otages de leur action. C’est ce que je dis à Simon, qui abandonne immédiatement l’option du train.
« Tu as raison, le train, ce n’est pas une bonne idée. Mais le seul truc dont je suis certain, c’est qu’il faut partir maintenant. On aura des heures d’avance sur le rendez-vous, mais au moins, ça nous donnera du temps pour nous retourner en cas de blocage. »
C’est ce qu’on a fait, on est parti en suivant l’évolution de la situation sur les applis Waze, Coyotte et compagnie. Le préfet avait interdit la circulation des tracteurs sur la voie publique, on a bien vu sur le trajet quelques cars de CRS qui bloquaient des entrées sur le périph, mais aucun obstacle, ça roulait même mieux que certains jours. Je me suis surprise à remercier le préfet et les forces de l’ordre avec. Preuve de la fragilité de mes convictions, me suis-je dit, mais je verrai plus tard. C’est ce qu’on m’a appris, chez les cathos, les écarts, ça se règle au confessionnal, plus tard.
Nous sommes donc arrivés à Toulouse pour l’heure du déjeuner et nous sommes retournés dans le resto où nous avions mangé la semaine dernière. Le patron nous a reconnus dès que j’ai poussé la porte et avec un grand sourire nous a indiqué « notre » table. Il se souvenait que nous l’avions complimenté sur la qualité du pain qu’il nous avait servi et il vient nous en resservir une tournée. Nous déclinons, le repas fait maison est délicieux et son chien est à mourir de rire. Simon me fait remarquer qu’il doit croire qu’on a pris nos habitudes dans son resto.
On traine, mais il reste néanmoins deux heures avant le rendez-vous et on a prévu d’aller au Capitole. Je veux voir une boutique de tissus et j’ai une course à faire au Monop. Des prétextes pour s’occuper. J’ai la velléité d’y aller à pied, Saint-Cyprien, le Capitole, cela ne me semble pas loin et il me manque des pas sur mon appli. Simon m’en dissuade vite.
« Ce n’est pas raisonnable, tu es fatiguée. On va prendre le métro. »
Pour être certain que je n’aie pas l’idée de faire le retour à pied, il achète quatre trajets.
Le magasin de tissus s’est révélé décevant, je cherche un matériau particulier, du thermocollant double face pour mes réalisations singulières. La patronne veut savoir à quoi je vais employer ce matériau et suggère que je veuille coller des ourlets. Ça m’énerve qu’on puisse imaginer que je fais des ourlets en les collant. On ressort et on se dirige vers Monop.
Pas un seul agriculteur en vue, à croire qu’on a imaginé la manif et qu’on s’est fait un scénario catastrophe.
Nous voilà à Monop. Je fais un tour entre les portants. J’adore les vêtements de Monop, je ne sais pas avec qui ils travaillent, tout ce qu’ils proposent est d’une qualité et d’un style incroyable. Je leur ai déjà acheté des articles qui sont des pièces iconiques de mon dressing. En passant, je signale que j’emploie le mot « dressing » pour ne pas écrire « placard » et avoir l’air d’une vieille, mais je me force, car je n’arrive pas à me dire qu’un dressing est autre chose qu’une sauce de salade.
Je regarde les soldes et les « pas soldes », peu importe, les prix ne sont pas prohibitifs et sur les pulls, il y a marqué « Laine », les couleurs et les formes sont belles. Ça fait ni mémère ni bimbo. Plutôt Ines de la Fressange et j’aime. Je sais que je le porte bien. Et que je le vaux bien, surtout en ce moment. Simon sent mes hésitations face à une petite veste en tricot vert anis. Je lui demande s’il aime et il me répond.
« Oui, j’aime, c’est joli. Ça t’irait bien. Mais, pour l’instant, on va attendre de connaitre le dépassement d’honoraires du chirurgien.
— Oui. Et puis, de toute manière, je ne sais pas comment ça m’ira après… Si ça se trouve, ça ne m’ira plus. »
On a quitté le rayon des fringues, ce n’était pas raisonnable. Simon avait raison.
Je suis revenue à la raison qui m’amenait à Monop, mon rouge à lèvres. J’en ai besoin. Comment peut-on avoir un besoin de rouge à lèvres ? Je m’en persuade, c’est vital, j’ai cédé à la raison pour la veste en laine, je tiendrai bon pour le rouge à lèvres. Je me couvre les lèvres pour dissuader les bisous. Je préviens que je n’embrasse pas et le rouge coquelicot vient appuyer ma mise en garde. On n’embrasse pas une femme qui a du rouge sur les lèvres, car même le rouge Baiser inventé et vanté pour les baisers, s’étale et en fout partout.
Aujourd’hui, j’ai baissé la garde, c’est l’âge et les séances de psy. J’ai besoin d’un rouge moins rouge, un rouge « nude », un rouge moins provocateur pour tenter de me mettre à nu.
Je cherche ma marque favorite, c’est pour elle que je suis à Monop, je trouve et je paie. Ce sont les soldes, même pour le rouge à lèvres ; moins 60 %.
Il reste encore du temps avant l’heure du rendez-vous, des trombes d’eau s’abattent sur nous et nous nous réfugions dans la salle de réunion du Novotel. Un lieu calme où nous pouvons prendre un chocolat au milieu de gens qui travaillent sur leurs écrans de portables en attendant de remonter dans le métro pour enfin nous rendre à la clinique.
Nous y voilà.
Même file d’attente que pour la prise de rendez-vous.
Même confidentialité en mode latéral.
Je glisse ma carte vitale et ma carte d’identité sur le côté du plexi percé. La secrétaire vérifie mon nom, me rend ma carte d’identité.
« Vous avez rendez-vous avec le docteur R. qui, cette semaine, remplace le docteur B.. Allez vous assoir en salle d’attente 3, elle va venir vous appeler. »
J’ai compris en une fraction de seconde que nous étions venus pour rien, que tout ce que nous avions mis en œuvre pour honorer ce rendez-vous malgré les agriculteurs, que cette longue attente depuis la semaine dernière, tout ça, c’était pour rien.
Je le dis à Simon, mais il ne me croit pas. C’est un optimiste, Simon, et il reste persuadé que je vois le pire. Il m’explique que cela ne change rien à mon rendez-vous, que la remplaçante du docteur B. va assurer la consultation. Je sais que ce n’est pas possible, un médecin ne décide pas d’un geste opératoire pour un autre, peut-être pour un bouton sur le nez, mais surement pas pour le geste qui me concerne.
Et c’est ce qui s’est passé. Quand le médecin m’a appelée, j’ai vu une jeune femme qui avait l’air non pas d’être ma fille (puisque désormais tous les médecins que je consulte ont l’âge de mes fils ou de ma fille), mais d’être ma petite fille. Elle était forcément plus âgée, mais elle avait encore un visage très juvénile. Elle était aussi très embêtée dès qu’elle a compris pourquoi je consultais et elle m’a dit qu’elle ne pouvait rien pour moi. On aurait dû me prévenir que le docteur B. était remplacé, on n’aurait pas dû me fixer ce rendez-vous, me dit-elle.
Je retiens mes larmes, j’ai mis du mascara. Le rouge à lèvres, c’est la parade aux baisers et le mascara, c’est la menace personnelle que je m’inflige pour me rappeler que je ne dois pas pleurer. Elle se rend compte de la bourde, me pose pour la forme quelques questions auxquelles j’acquiesce en répondant n’importe quoi, comme par exemple que j’ai bien eu trois grossesses pour trois enfants (sur mon dossier, il est bien noté, trois enfants, deux grossesses, elle n’a qu’à lire) et elle se lève en me disant :
« Je vous accompagne voir les secrétaires, je vais me débrouiller pour vous fixer un nouveau rendez-vous avec le docteur B..
— Merci, mais lui ou un autre, je m’en moque, je veux que ce soit rapide.
— Non, non, ce sera avec le docteur B.. Et elle ajoute, il est exceptionnel, c’est lui que vous devez consulter. »
Retour à la file d’attente qui, entre temps, a doublé de longueur.
La jeune médecin passe derrière le comptoir et, après quelques minutes, me fait signe de la rejoindre. Je fends la file, comme une VIP, la secrétaire me rend ma carte vitale et me donne rendez-vous pour lundi prochain 9 h. Je bredouille que je viens de loin et que 9 h du matin, avec les bouchons du périph, ça va me faire lever à 5 h du matin, mais que s’il n’y a pas d’autre créneau, je le ferai. Elle me propose 11 h. Je souris, je remercie, je repars. Je me dis que le restaurateur va nous revoir lundi prochain et qu’il va vraiment penser qu’on prend nos habitudes.
Il pleut toujours. À l’entrée du parking, les SDF s’abritent avec leurs chiens. Un papa sort de l’ascenseur, un siège auto vide au bout du bras, il va chercher le bébé et sa maman à la maternité de la clinique.
Nous reprenons la route, le périph encombré, puis l’autoroute sous un rideau de pluie qui bouche la visibilité. Le flot des camions, les voitures qui doublent. J’ai peur, je suis désagréable.
Je reçois un mail de mes éditrices qui m’annoncent que la sortie de mon roman « Sa vie comme un orage » prévue pour le 12 février est repoussée, l’imprimeur a eu une avarie de machine qui a provoqué du retard et le distributeur a remis la date de sortie à plus tard, elles m’informeront dès qu’elles connaitront la date. Je m’en fous totalement, je n’ai pas écrit un roman de saint Valentin. Je n’en suis plus à un rendez-vous raté.
Simon m’énerve, il conduit trop vite. Je lui dis. On manque de s’engueuler.
« Quelle journée de merde ! je dis.
— Oui, tu peux le dire, je me demande même comment c’est possible de t’avoir fait un coup pareil.
— Bof… Ça m’a permis d’acheter mon rouge à lèvres !
— Ça le met cher ton rouge à lèvres ! Deux heures de route, le péage, cinq heures de parking, quatre tickets de métro, le resto, les chocolats au Novotel.
— Oui, mais il était en solde, mon rouge à lèvres. Moins 60 %. »

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