mercredi 29 octobre 2025

La haine ordinaire

 

© CHANG MARTIN/SIPA

Il y a la haine numérique, la haine distillée depuis un clavier, derrière un écran et qui est envoyée d’un seul clic à la terre entière. C’est une haine facile, anonyme la plupart du temps, qui se répand à foison sur les réseaux sociaux et qui vise les étrangers, les homosexuels des deux genres, ceux qui sont les deux à la fois et, depuis peu, les juifs y ont de nouveau droit. Eux, ils ont l’habitude, mais ils pensaient en avoir terminé, ils pensaient que les gens étaient devenus moins stupides. Eh bien non, tout le monde ramasse. Eux, un peu plus. 


Il y a une autre haine, plus sournoise et plus fourbe, car elle est dissimulée sous des allures de plaisanteries de salon. C’est la haine visqueuse et vulgaire des blagues sur le sexe. Si je les trouve vulgaires, ce n’est pas parce qu’elles sont en lien avec le sexe, c’est parce qu’elles sont avilissantes pour les femmes et que ce sont toujours des hommes que ça fait rigoler. Ils pourraient rire discrètement derrière leur écran, je n’en saurais rien, mais non, ils viennent écrire qu’ils rigolent et ils rajoutent même quelques ingrédients à la blague. Ils disent ainsi qu’ils sont d’accord et leurs potes renchérissent. C’est l’effet de meute, il fonctionne aussi bien pour la haine ordinaire que pour le mépris des femmes. Enfin, ça fonctionne pour eux, pas pour moi, car je me suis toujours demandé ce qu’un homme attendait d’une blague sur une moule (« moule », c’est juste un exemple parmi d’autres, j’aurais pu écrire « chatte »), à part le faire rire tout seul ou faire rire ses potes aussi limités que lui. 


Quand je découvre que ce sont des « amis » des réseaux sociaux qui se livrent à ces plaisanteries de petits vieux désœuvrés, je suis découragée. 

Je me dis que le chemin à parcourir est encore long pour les femmes. 

J’espère qu’on n’est pas en train de marcher à reculons. 

vendredi 24 octobre 2025

J'ai perdu un bédouin dans Paris

 


J’ai perdu un bédouin dans Paris

Arthur Essebag

Éditions Grasset


Comment vais-je pouvoir écrire sincèrement ce que j’ai pensé du texte d’Arthur ? 

Dire que j’avance en marchant sur des œufs pourrait résumer le dixième de mon appréhension, mais c’est encore pire que la métaphore, c’est la crainte de me prendre un sermon qui viendrait à la fois de ceux qui soutiennent un camp contre l’autre, quel que soit le camp d’ailleurs. 


Quand j’ai acheté « J’ai perdu un bédouin dans Paris », c’est parce que j’avais entendu Arthur sur France 5 et que j’avais lu son portrait dans Libé qui faisait l’éloge de son livre. L’homme m’avait émue, j’avais trouvé que son discours était en adéquation avec des discussions que j’avais eues avec des amis, particulièrement avec Tom Margalit. Moi aussi, j’ai toujours pensé que, sur le coup, on n’avait pas fait grand cas des victimes du 7 octobre. Ça a pris du temps. Et je fais aussi partie de ceux qui ont trouvé que la blague de Guillaume Meurice était pertinente. Je pense qu’il faut faire la différence entre un État et un gouvernement.

Mais, voilà, on ne peut plus rien dire à propos des victimes du 7 octobre au risque de se faire traiter de sioniste. Le mot qui est devenu une injure. 

Et on ne peut plus rien dire à propos des victimes gazaouies au risque de se faire traiter d’antisémite. Et là, c’est vraiment un mot qui est une injure. 

Et le livre d’Arthur dans tout cela ? Arthur est juif et il est terrassé. Il écrit sa peur et sa souffrance. Son impuissance aussi. 


« Mon livre est sur la solitude des juifs après le 7 octobre, sur ce sentiment d’abandon, sur cette peur croissante et sur la montée de l’antisémitisme », dit-il à Libé. Et c’est justement ce qui m’intéressait.
Mais voilà, Arthur n’est pas un écrivain et la lecture de son livre est une épreuve. Des phrases courtes qui reviennent systématiquement à la ligne et ressemblent plus à une prise de notes, des chapitres entrecoupés par une forme d’hommage aux victimes, un ensemble bancal qui fait de la peine pour ce livre qui est vendu comme un roman. Son titre « J’ai perdu un bédouin dans Paris », assez incongru semble être celui d’un roman léger, mais il faut bien vendre et accrocher les lecteurs…

Ce n’est certainement pas un roman, c’est une longue réflexion de 336 pages où Arthur crache sa colère et pleure sa souffrance comme un constat et cela ne m’a pas suffi. 


Je ne suis pas allée au bout (ce qui est exceptionnel), parce que le texte d’Arthur n’avait pas le souffle nécessaire pour porter le lecteur jusqu’à la dernière ligne. 

Alors, oui ! Arthur est juif, il est engagé, il est courageux. Il est producteur. 

Mais il n’est pas écrivain. 


samedi 11 octobre 2025

Dans la nuit solitaire

 


Dans la nuit solitaire de V. V. Ganeshananthan, Éditions Autrement

[Brotherless Night]

Traduction (Anglais) : Johan-Frédérik Hel Guedj

Women’s prize for fiction 2024


Synopsis 

Jaffna, Sri Lanka, 1981. Sashi, seize ans, veut devenir médecin. Mais au cours de la décennie qui s’ouvre, la guerre civile qui éclate dans son pays met à mal son rêve. Alors que ses quatre frères et leur ami d’enfance sont tour à tour happés par le conflit, elle accepte de prêter main forte dans un hôpital de campagne tenu par les Tigres tamouls. Après l’assassinat de l’un de ses professeurs de médecine par les Tigres, Sashi éprouve au plus profond d’elle-même le déchirement de ce conflit tragique et fratricide qui s’est invité au sein de sa famille. Elle décide alors de suivre sa propre voie : aider tous ceux qui en ont besoin, même au péril de sa vie.
« Dans la nuit solitaire », retrace le destin hors du commun d’une jeune femme prise dans les remous de l’histoire. Une fresque flamboyante sur l’amour en temps de guerre, portée par une plume délicate et sensible.

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J’ai terminé « Dans la nuit solitaire » la semaine dernière et, comme après la lecture de « Salamalecs » et de « Friday et Friday » d’Antonythasan Jesuthasan, il m’a fallu quelques jours pour reprendre mes esprits. 

C’est un roman qui se déroule à Sri Lanka, dans le nord, durant la guerre qui a opposé les Tamouls et les Cinghalais durant des décennies. Une guerre terrible dont le reste du monde n’a pas eu connaissance ou presque, mais que nous suivions de près puisque notre fille est née à Sri Lanka en janvier 1985, que nous y sommes retournés maintes fois et que nous y avons même vécu puisque nous avons possédé une maison sur la côte est. 

De même que la guerre s’est déroulée dans l’indifférence du reste du monde, ce roman restera sans doute une niche dans le monde des lecteurs. Pour moi (comme pour les romans d’Antonythasan Jesuthasan), c’est chaque fois une immersion qui est à la limite du naufrage. Nous avons vécu dans ce pays, nous y avons voyagé à la limite de la ligne de front, sans jamais réaliser l’horreur de ce qui se déroulait à quelques kilomètres de nous. Sri Lanka est une petite ile, tout se déroule toujours dans un périmètre restreint et, lorsque je lis les textes de ces auteurs tamouls (il aura fallu quinze ans et l’exil pour que leur plume se libère), je me retrouve à emprunter les mêmes routes qu’eux, à me souvenir des camps de réfugiés que nous avions découverts quelques mois après le cessez-le-feu. J’ai l’image de ces villages entièrement rasés à l’exception des puits et des étroites cabanes des WC qui se dressaient fantomatiques au milieu d’un terrain vague. Il m’a fallu du temps pour que mon cerveau décrypte l’image et me fasse réaliser que les soldats avaient épargné les puits et les WC, les deux indispensables pour pouvoir ensuite s’installer et occuper le terrain. 

« Dans la nuit solitaire », V. V. Ganeshananthan retrace ces années de guerre avec une sincérité qui n’autorise pas à se ranger plus d’un côté que de l’autre. Son personnage principal, Sashi, va s’engager aux côtés des Tigres (les indépendantistes tamouls), mais elle nous fait aussi partager ses doutes. L’armée indienne envoyée en renfort n’apportera pas la paix tant espérée, mais bien au contraire, elle multipliera les exactions à l’encontre de la population. Rajiv Ganhdi le paiera de sa vie. 

V. V. Ganeshananthan a mis dix-huit ans à écrire ce roman, à mettre des mots sur la guerre civile de Sri Lanka, car elle savait que seuls les mots écrits dans un livre peuvent laisser une trace indélébile. 



samedi 4 octobre 2025

Une onde d'empathie

 

©Patricia Huchot-Boissier

UNE ONDE D’EMPATHIE

C’est un meeting de campagne. On dit une réunion publique. C’est pareil.
Simon et moi sommes assis au deuxième rang sur le côté gauche et assistons au spectacle. Car c’est un spectacle auquel nous sommes venus assister uniquement dans le but de rencontrer à sa sortie de scène, le petit homme qui s’agite devant nous. 

Le petit homme tient les propos que les spectateurs sont venus entendre, il les conforte dans leur xénophobie et leurs certitudes, il les fait applaudir. Il les y encourage encore et encore et soulève l’enthousiasme. 

Simon me soulève et me tire quand il faut se lever, il m’intime : Lève-toi. 

Mais nous n’applaudissons pas.
Dès le début, le petit homme nerveux m’avait remarquée. Je m’étais placée en sorte. Deuxième rang, bord d’allée centrale. 

Puis il m’a repérée. Je ne souriais pas, effarée par son discours haineux, je me contenais. 

Et elle est arrivée dans l’allée, en Pataugas et blouson fleuri, ses deux boitiers sur l’épaule, elle s’est assise sur le sol à ma droite et a travaillé ainsi, visant le petit homme avec son téléobjectif. Je l’ai reconnue, il y a trois ans, elle m’avait photographiée pour la quatrième de couverture de l’Humanité, elle avait fait de belles photos, elle m’avait dit : La quatrième de l’Huma, j’ai pas le droit de me rater. Je lui avais répondu que, moi aussi, j’avais pas le droit de me rater. 

Elle se retourne, son regard parle.
Elle continue ses prises de vues du petit homme qui gesticule, elle vérifie ses images sur l’écran. Elle possède un magnifique boitier à la pastille rouge que je lui envie. Je suis heureuse pour elle. 

Et soudain, elle pivote légèrement vers moi, tends son bras dans l’allée pour venir chercher le mien, elle glisse sa main sur mon poignet et doucement l’effleure d’une caresse jusqu’au bout des doigts. 

Une onde d’empathie m’envahit. 

Le petit homme a terminé. Applaudissements debout. Je profite de cette diversion pour filer devant l’estrade que je franchis aisément. Il est surpris, habituellement, les groupies restent au pied du plateau, ce qui lui permet de dominer. Là, je suis franchement une tête au-dessus et je parviens à lui parler le temps qu’un garde du corps me fasse reculer. 

Nous sommes repartis aussitôt.
Simon m’a dit : J’ai vu le geste de la photographe. Tu ne dois garder que cela et y puiser ton courage.