vendredi 25 décembre 2020

Le suaire de Noël.

Crèche de rue à Pondichéry.



 Nous nous étions dit : « On va s’organiser un Noël à deux. » Sans partir, sans aller au restaurant, avec rien ou presque. L’épidémie de Covid nous confinait. 
  Simon a commandé un repas de Noël au Bistrot Constant parce qu’on a de la chance, on a un Bistrot Constant à un quart d’heure de chez nous, presque mieux servis que des Parisiens et il est revenu avec une bouteille de champagne, celui qu’ils servent chez Constant.
  La soirée était amusante, j’ai réchauffé les plats en lisant les instructions jointes aux barquettes, les grandes contenant les plats principaux et les petites, les sauces. Chez Constant, ils n’ont pas prévu que leurs clients ne distingueraient pas immédiatement la poularde braisée des noix de Saint-Jacques, ce qui m’a amenée à mélanger les sauces. Ce n’était pas grave puisque Simon a parfaitement identifié le goût de la truffe dans la sauce de la poularde, puisque c’est ce qui était noté sur le menu. Nous n’avons pas eu besoin de chercher comment reboucher le champagne, on a vidé la bouteille. 
  Nous ne nous sommes rien souhaité, ce sera pour la semaine prochaine, mais je sais qu’on a tout de même pensé qu’on se souhaitait de passer des Noëls plus joyeux, des Noëls sans Covid où l’on peut s’embrasser sans avoir peur, mais surtout de passer les prochains Noëls dans des pays où Noël ne se fête pas. Nous nous sommes pris en photo. J’ai choisi la photo en pensant l’envoyer aussi à mon dentiste — c’est lui qui devrait être fier de mon sourire — et je l’ai publiée sur Facebook pour que mon sourire fasse sourire. 
  J’étais plutôt satisfaite de notre soirée, nous avions fait tout ce qu’il fallait pour montrer à l’autre comment être heureux et on était au moins parvenus à organiser l’idée du bonheur. 
  Pour être heureux, il faut commencer par organiser, par mettre un peu en scène l’idée du bonheur, il faut lui dire qu’il peut venir, qu’on a tout prévu pour qu’il ait envie de s’installer. Et avec un peu de chance, surtout qu’en période de fêtes, on a droit à deux essais à une semaine d’intervalle, ça marche ou du moins, ça peut mettre en route l’idée du bonheur. 
  C’était donc plutôt réussi, et d’autant mieux si l’on sait que j’avais commencé la journée en recevant un long message d’insultes très scatologiques. La personne ne me connaissait pas et n’avait pas pu anticiper que c’est mon domaine de prédilection en matière de fou rire idiot. Cependant, une fois le fou rire idiot passé, il m’est resté en tête que j’écrivais de la crotte et même du caca et que je ferais mieux d’aller beurrer mes canapés. C’est d’ailleurs pour ce passage-là que j’ai dû relire, car la phrase sur les canapés à beurrer créait une confusion sur ce que je beurrais. La suite du message précisait que j’avais été supprimée de la liste du père Noël, mais ça, c’est une grosse blague, car je vis avec le frère du père Noël depuis le jour de mes quinze ans, et je ne risque donc pas de disparaître de la liste de son frangin.
  La personne qui m’avait écrit proposait aussi de me faire livrer une grosse provision de papier hygiénique. Elle m’avait avertie : j’allais en avoir besoin pour éponger mon écriture qu’elle qualifie de ce que vous savez. Simon m’a dit d’accepter la livraison, qu’on allait vers un nouveau confinement et que ça nous ferait du stock. 
  J’avais décidé de rire, mais j’ai quand même pris un bon coup de tristesse. Cela m’a fait penser au jour où un type qui se disait un grand expert en art m’avait dit que mes portraits ne ressemblaient à rien, qu’ils étaient maladroits et, en gros, qu’ils étaient mauvais. J’aurais évidemment dû m’en foutre et j’avais essayé, mais ça n’avait pas suffi à me dédouaner de son jugement et j’ai mis des années à ne plus avoir peur de peindre des portraits aux nez trop longs, aux yeux qui débordent et aux bouches fermées.  
  Lorsque l’on me dit que je n’ai pas le droit d’écrire sur ma vie ou bien que « j’écris de la crotte » et même ce que vous savez, j’ai peur de me retrouver, comme avec l’histoire de mes portraits qui ne sont pas académiques, à ne plus oser écrire. 
  C’est ce que j’avais en tête hier quand le fou rire m’a lâchée. Et puis, quand Simon est revenu de chez Constant avec ses jolis cartons et qu’on a débouché le champagne, j’avais oublié que j’étais triste et que j’avais eu peur. 
  Nous avions fait tout ce qu’il fallait, on avait dit au bonheur qu’il pouvait revenir.
  Ce matin, Simon a reçu un appel. 
  Il a reposé son téléphone et m’a dit : « Ma sœur est morte cette nuit. » 



mardi 22 décembre 2020

Une histoire qui existe.


Mon auteur m’a dit, on sort toujours chancelant de plusieurs mois d’écriture. C’était rassurant, ça m’a rassurée. J’avais donc le droit d’être toute patraque et  perdue. Mon auteur m’a dit aussi de prendre le temps de me relire et a ajouté, je vous relirai si vous le voulez bien. J’ai pris le temps et j’ai relu et je me suis fait rire et pleurer, je suis arrivée à me surprendre. C’est très étonnant de se surprendre avec ses propres mots et cela peut arriver à mettre mal à l’aise. Un genre de plaisir qu’on se fait seul, si vous voyez ce que je veux dire et même pire parce que j’ai l’idée d’une position acrobatique. Après cette séance d’onanisme intellectuel qui m’avait rendue encore plus chancelante — mon auteur ne m’avait  alertée que sur le phénomène déstabilisant de la sortie  d’écriture — j’ai envoyé mon manuscrit à deux relectrices. C’était ce matin et depuis, je ne  suis plus chancelante, je suis totalement délabrée. Je suis orpheline de mon manuscrit. 

Dans quelques semaines, ce sera mon auteur qui me relira. Comment vais-je pouvoir lui dire que je serai au-delà du « chancelant » qu’il a évoqué Mon auteur, puisque je l’appelle ainsi, pourrait être mon double masculin. Longtemps j’ai pensé que j’étais présomptueuse car c’est un auteur reconnu et moi, pas trop encore. Sur le « pas trop encore »,  je suis encore prétentieuse mais c’est pour compenser mon état chancelant, c’est une posture prétentieuse, thérapeutique. Si j’ai fini par penser que mon auteur pourrait être mon double masculin, c’est qu’il raconte dans ses romans des histoires qui me sont arrivées, qu’il a eu les mêmes malaises cardiaques devant un écran, en lisant des mails d’injures qui lui étaient adressés, qu’il a lui aussi lu L’Appel du Silence de Charles de Foucault quand il était enfant et que comme moi il en a un peu honte. 

Depuis que je lis l’Anomalie de Hervé Le Tellier — le merveilleux Prix Goncourt de cette année — je trouve que l’idée d’avoir son double n’est pas si farfelue que cela et j’attends d’arriver à la dernière page du livre de Le Tellier pour explorer des pistes plus sérieuses que celles que j’envisageais jusqu’à présent en pensant à mon auteur. 

Je sais que tout est permis, il suffit de l’écrire et  l’histoire existe. 


C’est ainsi que cette semaine on m’a demandé d’écrire mon témoignage en me précisant qu’il devrait être anonyme. Un témoignage anonyme obligatoire, c’est aussi incompréhensible qu’une orange qui est bleue et la terre qui est comme une orange, sauf qu’il n’y a pas de poésie surréaliste pour mon témoignage et cela confirme bien qu’il suffit d’écrire une histoire pour qu’elle existe.

J’irai le raconter à mon auteur qui me dit que lorsque nous écrivons, nous sommes des résistants.