mercredi 26 novembre 2025

LES STALAGMITES CHERCHENT LA SORTIE

 


Aujourd’hui 25 novembre, c’est la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes. 


Assise dans la salle d’attente de l’Oncopole, je me dis que c’est le bon jour. 

Quelques minutes auparavant, je venais de me dire que depuis les dix années où je les avais désertés, ils avaient eu le temps de comprendre qu’on ne peut pas faire attendre des patients, des malades, sur une ligne de chaises en plastique qui répercutent en écho angoissant le moindre frémissement de vos voisins d’infortune. 

La date de ce jour spécial consacré aux violences faites aux femmes me donne du courage. 

Ma décision est prise quel que soit le verdict pour mon sein et je m’apprête à l’annoncer et à la défendre face au médecin qui va me recevoir, un médecin qui porte le prénom de Bérénice et qui est radiologue/oncologue. Je ne sais rien de plus. Je souhaite qu’elle soit à mon écoute, qu’elle soit expérimentée, qu’elle soit souriante, qu’elle soit jolie serait un plus que certains jugeront futile, mais qui a toujours eu son importance pour moi dans mes rencontres avec les blouses blanches. 

Elle est tout ça. Et elle n’a pas de blouse blanche. 

Je sais que je vais pouvoir lui parler et elle m’écoute. Il le faut bien, puisque, sur le formulaire que l’on m’avait donné à remplir dans la salle d’attente, la ligne « antécédents médicaux et chirurgicaux » mesurait 1 cm et demi de hauteur. Pas plus. J’avais dit à Simon : « Je fais comment ? », il avait rigolé et m’avait répondu : « Ils n’ont qu’à consulter ton dossier médical partagé, tout est dedans, je te le tiens à jour. » Et il avait haussé les épaules. 

Donc, ma Bérénice, elle était devant une ligne vide et elle me dit : « Je vois que vous allez bien, mis à part le sein. » Je lui ai répondu que je ne pouvais pas inscrire ma réponse à leur question dans une case haute de 1 cm et demi et j’ai ajouté : « Je préfère me taire, à force ça me fait honte d’avoir besoin d’une feuille A4 pour résumer mon parcours. » Elle a compris, elle a pris une feuille A4 et m’a dit avec son sourire qui éclaboussait toute la pièce : « Je vous écoute. »

Ensuite, elle a été rassurante. J’ai effectivement un truc étrange dans le sein, des calcifications qui se développent sur la cicatrice interne et leur particularité est de « pointer comme des nouilles qui cherchent à sortir » selon l’expression de Bérénice, un peu voyoute comme elle. Quand elle m’a montré l’écran, j’ai plutôt vu des stalagmites. Celles qui montent, contrairement à celles qui tombent, les stalactites, et qui m’ont rappelé mes cours de sciences et mes visites dans les grottes de Sassenage quand j’étais enfant. 

« Ce n’est pas forcément grave, mais je vais tout de même vous faire une biopsie pour lever le doute d’une récidive de cancer », me dit-elle. Quand je lui demande ce qu’il va advenir de ces « nouilles stalagmites » qui cherchent la porte de sortie, elle me répond qu’elles ne renonceront pas à l’évasion et elle ajoute que c’est quand même assez rare de voir évoluer une cicatrice de cette manière. J’ai l’habitude que mon corps déconcerte les médecins, mais je me dis que, jusqu’au bout, j’y aurais droit. 

Et justement, pendant qu’elle range son matériel et que l’infirmière dédiée au pansement est pratiquement debout sur mon sein pour arrêter le saignement et éviter l’hématome, je dis à Bérénice que je ne souhaite plus conserver mes seins jusqu’au bout. Elle évoque timidement la notion d’amputation et je lui réponds libération. Elle n’hésite plus, elle ne cherche pas à me convaincre. Elle me regarde droit dans les yeux et me dit : « Je vous comprends. »

Je suis rentrée chez moi et j’ai envoyé un mail à mon chirurgien plasticien. Parce que figurez-vous que, dans mon parcours et dans mon réseau de médecins, je me paie le luxe d’avoir un chirurgien plasticien ! 


C’était bien que tout cela arrive un 25 novembre, le jour où l’on voudrait rappeler à ceux qui ne l’entendent toujours pas que la liberté des femmes ne peut pas être dictée par des stéréotypes de séduction véhiculés par une société patriarcale.


samedi 15 novembre 2025

Déposer les armes

Sainte Agathe Francisco de Zurbaran 

DÉPOSER LES ARMES.


J’étais persuadée de ne jamais y remettre les pieds. Il y a dix ans, derrière son bureau, l’oncologue m’avait souri et m’avait dit que je n’avais plus à m’infliger de revenir en consultation à l’Oncopole, que je pouvais être suivie dans un cadre moins stressant, elle m’y autorisait. Je n’ai connu l’Oncopole que peu de temps, deux années qui m’ont suffi pour détester ce lieu. Avant, parce qu’il y avait eu un avant, je me rendais au centre-ville de Toulouse à l’institut Claudius Régaud, le CRAC qu’entre nous, nous ne nommions que par cet acronyme que nous prononcions « le craque » comme un code d’appartenance dont on était fiers de connaître les codes. On allait au craque, on était soigné au craque, c’était à la fois anonyme et affiché. L’Oncopole, ça fait pas pareil surtout quand on sait que dessous, c’est AZF.


J’avais fini par oublier ce lieu inhumain aux salles d’attente meublées de lignes de fauteuils en plastique enchainés les uns aux autres qui répercutent en écho les tremblements de nervosité de votre voisin de bout de chaine.
Je ne voulais plus me retrouver là où personne ne peut lancer un sourire rassurant à celle ou à celui qui croise votre regard, puisque nous avons tous la même pathologie, celle qui n’autorise qu’à se dévisager pour dire bon courage.


En octobre dernier, le mois qui est rose seulement pour ceux qui ne savent pas, j’avais passé ma main sur mon sein défoncé et j’avais senti un petit pois. Un petit pois dans un sein, ça n’existe pas. Simon avait senti le petit pois et m’avait confirmé qu’on ne pouvait pas faire pousser de petits pois dans un sein. Depuis, je suis revenue souvent rendre visite au petit pois que je sentais bien planté sur un territoire en pagaille.


Cette semaine, dans la pénombre d’une salle d’échographie, on m’a dit qu’il fallait retourner à l’Oncopole, qu’il fallait avoir un autre avis. Celui qui me l’a dit était moins affable que les autres années, il était soudain devenu beaucoup moins sympathique. En remettant mon pull, je me suis demandé combien de fois dans la journée, dans la semaine ou dans le mois, il devenait ainsi moins rassurant et par conséquent moins sympathique. Je me suis demandé si le soir, il inscrivait des croix sur un tableau pour chiffrer le nombre de coups de massue qu’il infligeait à ses patientes par ces seuls mots : il faut que vous revoyiez votre oncologue.
Ensuite, il ressort de la pièce et referme la porte. Il me laisse. Pour vous rhabiller, dit-il.


J’ai recherché le numéro de téléphone de mon oncologue et j’ai appelé. Je suis tombée sur une infirmière qui m’a expliqué que les numéros avaient été modifiés, que j’étais dans le service d’hospitalisation et de soins palliatifs. Elle m’a communiqué le nouveau numéro mis en place pour prendre rendez-vous, un numéro qui porte le nom d’Oncophone. Ça ne m’a pas mise en confiance, mais l’infirmière a raccroché en me disant, bon courage. J’ai répondu merci, car j’ai trouvé que c’était gentil.
Après vingt minutes de musique et de messages qui m’exhortaient à ne pas raccrocher, j’ai fini par avoir une interlocutrice qui m’a écoutée et m’a demandé d’envoyer par mail ma demande de rendez-vous en y joignant le compte rendu du radiologue. J’ai envoyé le compte rendu accompagné d’un petit mot pour mon oncologue en découvrant par l’occasion qu’elle était devenue professeur. J’ai pensé qu’elle avait mieux fait son chemin que moi. En cliquant sur « envoyer » j’ai pensé que c’était parti pour des jours d’attente. Le temps de poser mon téléphone, de confier à Simon mon inquiétude, j’ai vu s’afficher un mail de réponse que j’ai ouvert en me disant que j’avais dû faire une erreur dans l’adresse.


La dernière fois que j’ai eu ce sentiment à l’identique, c’était avec City éditions qui m’avait répondu, dans le quart d’heure suivant mon envoi, qu’ils voulaient éditer mon manuscrit « Ma fille, je ne savais pas… ». Je m’étais dit, c’est impossible, c’est une erreur. Ce n’était pas une erreur, ils m’ont publiée. Pour l’Oncopole non plus, ce n’est pas une erreur, ils me convoquent dans dix jours à 8 heures du matin, mais leur empressement me cause moins de joie que celui que City éditions avait eu pour me publier.


Je me suis surtout affolée du « 8 heures du matin ». Depuis dix ans, nous avons déménagé et mis de la distance avec l’Oncopole. Simon m’a dit, ne t’inquiète pas, on ira dormir dans un hôtel proche pour que tu ne te fasses pas de souci pour le trajet.
Je ne me ferai pas de souci pour le trajet ni pour la nuit, la chambre d’hôtel est belle, le lit est très grand. Ça donnera un air de vacances au rendez-vous.
Il y a vingt-cinq ans, on m’a soignée sans me parler des effets délétères que ces traitements auraient sur mon corps. On ne m’a pas dit que ces molécules n’avaient pas été pensées pour des jeunes femmes non ménopausées et dans le fond, à quoi bon, puisque je l’ai été en seulement un mois. On ne m’a pas avertie que j’allais être profondément brulée jusqu’aux os de la cage thoracique, selon eux, cela n’arrivait que très rarement. On ne m’a pas prévenue que ma vue allait baisser, que je serai épuisée et que j’allais prendre quinze kilos que je ne perdrai jamais. Et si je m’en inquiétais, on me répondait simplement que j’avais encore une poitrine, on m’en félicitait.


Désormais, j’espère être entendue dans ma demande d’être délivrée d’un poids d’angoisse et de souffrances qui durent depuis des décennies au nom d’une soi-disant intégrité du corps que les autres et le poids de la société ont décidé à ma place en décrétant qu’une femme ne pouvait être épanouie et comblée qu’avec une paire de seins.
Je ne le savais pas. 

Il y a vingt-cinq ans, la société m’a imposé ce diktat qu’aujourd’hui je refuse, car je sais que, pour les hommes qui m’ont aimée et qui m’aiment, mes seins n’y étaient pour rien et n’y sont toujours pour rien.
Je veux déposer mes seins comme on dépose les armes.

lundi 3 novembre 2025

Des Vivants


 DES VIVANTS 

Série réalisée par Jean-Xavier de Lestrade d’après un scénario d’Antoine Lacomblez et Jean-Xavier de Lestrade.


La fiction décrit l’histoire de sept anciens otages du Bataclan. Ils en sont sortis vivants et se retrouvent régulièrement, on les suit durant sept années, jusqu’au procès. 

J’en suis à la moitié, soit les quatre premiers épisodes, deux par soirée, pas d’avantage, car c’est une épreuve. C’est une série qui coupe le souffle et qui étreint la poitrine tant elle est vraie, tant elle dit la douleur du traumatisme sans détour. 

La violence n’est jamais montrée dans le réalisme indécent du carnage qui a eu lieu, il y a dix ans, ce soir du 13 novembre au Bataclan, au stade de France et dans les rues de Paris, la violence est pourtant omniprésente dans ce qu'il reste de vivant chez les sept personnages qui constituent ce petit groupe surnommé « Les potages », un raccourci de ce qu’ils sont : des potes otages. 

Chacun reprend sa vie comme il le peut, comme elle le peut, en réalisant très rapidement que « ça ne dure pas longtemps, la compassion. Après, c’est la solitude ». Ils entendent que « ça suffit, ce grand déballage, qu’ils doivent passer à autre chose. » 

C’est chez les psys qu’ils parviennent à parler, à lâcher un peu de ce trauma qui les empêche de faire l’amour, qui les rend pénibles à vivre pour leurs proches, qui les fait pleurer sans cesse ou au contraire, qui leur a pris leurs émotions, qui leur a pris leur envie de vivre pour la remplacer par des terreurs. 

La fiction de Jean-Xavier de Lestrade (qui nous avait déjà éblouis avec « Sambre » et « Laeticia ») ne cherche pas à nous faire croire que l’on peut s’en sortir avec la résilience, l’un des personnages dénonce avec fureur cette foutue résilience, pas plus qu’elle cherche à nous convaincre que l’explication ou le pardon seraient la solution, comme la justice réparatrice qui m’a toujours fait sourire. C’est un moment très juste et très émouvant, lorsque l’un des anciens otages désire rencontrer les membres de la BRI qui sont intervenus et les ont sauvés au péril de leur vie, et leur dit : « Je voudrais comprendre » et qu’un policier de la BRI, lui répond ferme et sans détour : « Il n’y a rien à comprendre, ne cherchez pas. »

J’ai longtemps cru qu’il fallait comprendre pour guérir. Ce n’est qu’après avoir réalisé qu’il n’y avait rien à expliquer que j’ai compris que « comprendre » serait un début d’excuse pour un acte qu’on ne peut pas pardonner. 

Cette fiction « Des vivants » est ainsi faite, elle prend vraiment en compte le traumatisme et la parole de ceux qui sont restés vivants alors que les hommages aux morts se multiplient, car il est sans doute moins engageant de rendre hommage aux morts que de prendre en considération le traumatisme des vivants. 

C’est la première fois que je regarde une fiction qui aborde une tragédie par cet angle qui est indéniablement plus juste que celui pris la semaine dernière par « Envoyé Spécial » qui nous présentait le pardon comme seule planche de salut. J’en avais été écœurée et révoltée pour les victimes. 

« Des Vivants », c’est le courage de la vérité. 

Ce soir sur France 2 et en streaming sur la plateforme France TV.