jeudi 24 juillet 2025

Le col du Glandon

 


J’aime regarder les étapes du Tour de France, surtout celles qui se déroulent dans les Alpes où je vois défiler sur l’écran des paysages familiers. 

Aujourd’hui, c’est l’une de mes étapes préférées, celle qui me met en joie, car les coureurs vont franchir le col du Glandon. 


Cette joie prend sa source dans ma toute petite enfance. Avide des mots nouveaux que je lisais ou que j’entendais prononcer par les adultes, je m’empressais de les glisser dans mes conversations de toute petite fille et c’est ainsi que j’avais intégré le verbe « glander » dans mon vocabulaire et m’étais fait réprimander aussi sec par l’un de mes parents, mais sans plus d’explications. Et c’est à partir de la non-explication que le mot nouveau s’entourait d’un mystère que j’associais toujours au sexe. C’était inévitable (je l’ai appris depuis), tout ce qu’on ne m’expliquait pas et qu’on m’interdisait en faisant des silences et des bouches tordues, devenait suspect et donc sexuel. Le verbe glander avait ainsi pris place sur l’étagère des mots interdits et dégoutants. Lorsque j’ai entendu, les Grenoblois dirent qu’« ils avaient les glandes, » et que ça semblait embarrassant de les avoir, j’ai immédiatement eu une vision des glandes en question. Je comprenais enfin la désapprobation qui entourait ce mot jusqu’au jour où mon père nous a emmenés en famille piqueniquer au col du Glandon. Tout semblait normal pour le col… On pouvait dire glandon, et même le placer en toute décontraction, dans les conversations avec les amis de mes parents. Le col du Glandon avait réhabilité les glandes ! 


J’ai vécu les mêmes interrogations pour d’autres mots, comme mérinos dans l’expression « Laisse pisser le mérinos » que mon père prononçait souvent. Ce mot étrange, associé à une histoire de pisse, m’avait persuadé que mérinos était le mot savant pour parler du sperme. Et je l’ai cru pendant très longtemps… Si longtemps qu’aujourd’hui encore, je ne peux pas lire ou entendre ce mot sans devoir me rappeler qu’il s’agit d’un mouton avec de la laine sur le dos. 


Cet après-midi (revenons à nos moutons !), c’est l’étape du col du Glandon, l’étape qui me met en joie pour ne pas pleurer sur mon enfance. 


samedi 5 juillet 2025

Gala de boxe

 


Grand Gala International — La Nuit de Edwin Vanos : Road to Enfusion. 

C’est ce qui était annoncé sur les affiches et les banderoles autour d’une installation de tables montées sur des estrades sur lesquelles reposaient des ceintures dorées de champions de boxe. 


Je m’étais renseignée pour être certaine de ce qui était annoncé, car je n’y connais rien en boxe et c’est un sport que j’évite, je pense toujours à « Qui a tué Davy Moore ? Qui est responsable, et pourquoi est-il mort ? », c’est plus fort que moi. 

Ce n’était pas un combat, c’étaient les présentations pour un gala qui allait se dérouler le lendemain. Un gala de boxe, l’oxymore est bel et bien présent. 

Puisque ce n’était qu’une présentation de combattants, je me suis sentie tentée de faire des photos. Des boxeuses ou des boxeurs, ce sont des personnalités et des physiques intéressants. Le second intérêt était que j’allais pouvoir faire des images en toute sérénité, sans me faire agresser pour des histoires de droit à l’image dont, maintenant le moindre passant se saisit, se prenant pour une personnalité traquée par les paparazzis. 


Après avoir enfilé un pantalon et un teeshirt, je suis revenue à 20 heures avec mon matériel photo et le plein d’enthousiasme qui m’envahit chaque fois que j’ai mon boitier et mes objectifs entre les mains, et je me suis placée devant l’estrade avec les autres photographes, une demi-douzaine. Je me suis vite rendu compte que pas un seul ou presque ne parlait français — de même que le présentateur du show, qui était un pur produit américain —, mais qu’il régnait une bonne ambiance.

J’ai soudain retrouvé cette atmosphère bienveillante, comme il est de mise de dire aujourd’hui, entre les photographes présents devant l’estrade. Chacun se précipite au moment crucial, en l’occurrence, hier, c’était l’instant où les deux combattants désignés comme adversaires se dressent l’un face à l’autre et se jaugent du regard. Il n’y a jamais de bousculade : c’est comme un ballet où l’on s’efface pour laisser passer son confrère. On se croise en se frôlant et en s’excusant. On se baisse si l’autre le demande. Et parfois, il y a la main que l’on sent fermement posée sur son épaule durant quelques secondes, une main inconnue et qui le restera pour l’éternité, qui vous intime : « Ne bouge surtout pas ! », alors on reste figé, on respecte le photographe à qui appartient la main parce qu’il est en train de faire une image et que cet instant est unique pour lui. Je ne suis pas naïve non plus, je sais pertinemment que, sur les marches du Festival de Cannes, il n’y a plus aucune sollicitude ou entraide entre les photographes, mais comme je n’ai jamais eu d’accréditation pour Cannes, je m’en fiche un peu. 

J’ai retrouvé ce sentiment de ne pas être différente, alors que les photographes étaient tous des hommes plus jeunes que moi. Dans le monde de la photo, contrairement à presque toutes les autres disciplines ou professions, l’âge n’a pas d’importance et le sexe n’en a plus. On est reconnu pour ce que l’on fait et pas pour ce que l’on est, ce qui est devenu très rare. 


Quand j’ai demandé à Simon comment il expliquait qu’il y ait une telle différence avec le milieu des artistes ou des écrivains, deux sphères auxquelles j’appartiens aussi, il m’a répondu : « C’est parce que la photo, c’est tellement difficile ! Personne ne peut s’autoproclamer photographe, contrairement à la peinture ou à l’écriture. » Il m’a répondu en souriant, car il savait de quoi il parlait, il n’a en effet jamais voulu s’intéresser à des calculs de diaphragme et de vitesse auxquels il faut rajouter des ISO et toute la technologie du numérique qui, contrairement à ce qu’on laisse croire, ne simplifie pas les choses, mais les embrouille souvent. Et quand tous ces tracas techniques sont contrôlés, il faut regarder d’un seul œil, il faut viser comme un chasseur traque sa cible, il faut appuyer au bon moment, et on ne sait jamais vraiment si c’est le bon moment, on le sait plus tard devant l’écran au moment où on développe ses photos. 


Avec la photo, même si on maîtrise tout, il restera toujours une part de hasard qui tient du centième de seconde. 

Cette part de hasard qui s’appelle l’émerveillement.