Le lac de Saint Gervais. |
Son fils est mort dans la nuit, sans prévenir, sans alerte, sans rien d’autre qu’une mort fulgurante annoncée brutalement.
Elle a appelé ses amies, d’autres mères, et elle leur a aussi dit que son fils était mort brutalement. On venait juste de lui annoncer.
Deux mères sont arrivées dans la maison familiale pour accompagner l’orpheline de son fils. Quel mot écrire pour dire une mère qui perd son enfant ? Il n’en existe aucun dans le vocabulaire français et je ne sais pas s’il en existe dans d’autres langues. C’est un état anormal de perdre un enfant et c’est sûrement la raison de cette lacune de vocabulaire, personne n’a trouvé utile de chercher un mot ou alors c’est tellement horrible qu’il n’y a pas de mots…
Les deux mères se sont installées. Elles ne se connaissaient pas et, rapidement, elles ont accordé leurs pas, elles ont croisé leurs mains au-dessus de l’évier et des casseroles en échangeant des regards et quelques mots. Rien n’avait besoin d’être dit, puisque rien d’autre n’existait que le deuil de cet enfant qui était aussi un peu le leur.
La mère orpheline de son fils flottait dans ses sanglots retenus et traversait les pièces comme une étrangère invitée dans sa propre maison, dont deux autres mères avaient pris possession pour une longue semaine.
Les hommes qui sont venus n’ont pas trouvé leur place dans cet univers de mères, ils sont restés en retrait du chagrin investi par des femmes que l’on imaginait drapées de manteaux noirs et de voiles de deuil se serrant les unes contre les autres dans leur douleur de mères.
Les deux mères, mises à nue dans leur chagrin, se sont découvertes, elles n’ont pas cherché à supplanter l’autre ou à rivaliser, le chagrin avait établi une harmonie parfaite entre elles, le chagrin avait fait disparaître les convenances de présentation et la période d’observation de l’inconnu, il n’y avait plus que l’essentiel entre ces deux mères liées par leur amie orpheline de son fils.
L’essentiel devient alors beau et émouvant.
Les deux mères se sont parlé de leurs souffrances de mères, elles pleuraient la mort du fils, elles pleuraient des vies abimées, elles se promettaient de continuer à vivre, elles se sont dit leurs désarrois sans pudeur, elles se sont parlé.
Les deux mères ont pris la mère orpheline de son fils dans leurs bras et l’ont bercée longuement, comme leur enfant, comme cet enfant que l’on pleure aujourd’hui et qu’elles avaient elles aussi tenu dans leurs bras et serré contre leur poitrine.
Dans le deuil de l’enfant, les mères étaient présentes pour accomplir une ronde de femmes autour de la mère orpheline de son fils.
On aurait dit un rite intemporel qui se déroulait malgré nous et avec nous.